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Colonisés hier, immigrés aujourd'hui, citoyens demain

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En janvier 2005, un appel est lancé via Internet, sous le titre volontairement provocateur : "Nous sommes les indigènes de la République". Ce n'est pas la première fois que le thème de la mémoire coloniale fait irruption dans le débat sur l'intégration des immigrés. Dans le prolongement du mouvement beur des années 1980, des enfants de Maghrébins ont exhumé des pans de l'histoire française, essentiels dans leur mémoire familiale, pour en finir avec l'amnésie coloniale et construire leur citoyenneté. Grâce à une coopération avec des universitaires, leurs associations ont obtenu la reconnaissance de la répression sanglante de la manifestation des nationalistes algériens du 17 octobre 1961 par la police parisienne du préfet Papon, ou celle de la participation des troupes coloniales à la Libération de la France.

Mais aujourd'hui, l'histoire coloniale est appelée pour expliquer le destin social des Français d'origine antillaise, ou issus de l'immigration maghrébine et africaine. Destiné à frapper les esprits, l'appel de 2005 est lancé, affirme son texte, au nom des "descendants d'esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d'immigrés" et "militantes et militants engagé (e) s dans la lutte contre l'oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale". Signé, selon ses initiateurs, par près de 4 000 personnes, Français issus de l'immigration, maghrébine pour l'essentiel, et des rangs de la gauche et de l'extrême gauche, ce texte a suscité une polémique intense dans le monde associatif et politique.

Il lui a été reproché de renforcer le communautarisme, de se référer abusivement au legs colonial, en affirmant que l'indigénat était encore à l'oeuvre dans la société française aujourd'hui.

"On nous a accusés d'ethniciser le débat, alors que nous avons pointé une réalité déjà ethnicisée, se défend le sociologue Saïd Bouamama, l'un des initiateurs de l'appel. L'appréhension des problèmes sociaux, la construction des politiques publiques suivent des logiques qui fonctionnent encore de la même manière qu'à l'époque coloniale. Or, tant que l'on n'aura pas fait un travail sur cette période, ces logiques perdureront." "Cette forme d'expression, soutient-il, était nécessaire pour poser le débat. Il fallait dire la réalité telle que nous la sentions, quitte à la caricaturer."

Peut-être cela explique-t-il que le mouvement né de cet appel peine à prendre son essor. Nombreux sont ceux qui, séduits au départ par ce qu'il incarnait, ont pris leurs distances. " L'idée était de créer une nouvelle culture politique de résistance face aux pratiques de ségrégation et de discrimination. Malheureusement, nous n'avons jamais pu établir de liens entre les signataires, ni avec les associations et organisations qui n'étaient pourtant pas réfractaires à nos conceptions", déplore Moustapha Gueye. Membre du Cercle Frantz Fanon, lui-même initiateur de l'appel mais démissionnaire, M. Gueye déplore que l'animation du mouvement ait été accaparée par un petit groupe au fonctionnement "sectaire". Il juge néanmoins que l'appel des "indigènes" a eu le "mérite de favoriser l'émergence d'un travail de mémoire, d'apporter une autre lecture des phénomènes discriminatoires en établissant un lien entre le passé colonial et le présent". "Le contexte n'est certes pas le même, ajoute-t-il, mais ces phénomènes puisent leurs racines dans cette période".

Pap Ndiaye, historien à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), comme Patrick Lozès, pharmacien membre du Conseil national de l'UDF, reconnaissent eux aussi ce mérite à l'appel. Ils ont tous deux participé à la genèse du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), créé le 26 novembre 2005. "L'appel des indigènes est révélateur de l'importance que revêt aujourd'hui l'histoire pour toutes les populations qui subissent des discriminations raciales, et sont mises aux marges de la société bien que nées en France", relève Pap Ndiaye. Mais l'universitaire réfute la posture victimaire de l'appel, dangereuse à ses yeux parce qu'elle stigmatise ces populations comme étant seulement des descendants de colonisés ou d'esclaves. Il faut, selon lui, s'employer à faire émerger une identité française fondée sur ce qu'il appelle "un récit national pluraliste". Une République reconnaissant les apports, les richesses de toutes les cultures qui la composent.

En 2003, Patrick Lozès avait créé le Cercle d'action pour la promotion de la diversité en France (Capdiv), pour améliorer la place et la situation des "citoyens originaires de l'Afrique subsaharienne et d'outre-mer". Deux ans plus tard, il fonde le CRAN pour faire évoluer "un véritable préjugé collectif national" à l'encontre des "Noirs" et "dire le besoin de reconnaissance, de mémoire" de ces citoyens. Entre les deux, son approche a changé. "J'étais un intégriste de la République, jusqu'au moment où j'ai compris que mon discours était en décalage avec la réalité des gens", explique-t-il. Il a dû reconnaître qu'il existait une "question noire". "On ne peut occulter l'apartheid ethno-racial qui existe de fait, en se cachant derrière les grands principes républicains pour ne pas agir", affirme-t-il aujourd'hui. Et dans cette lutte contre les discriminations, il ne faut ni "occulter" ni "nier" la mémoire, les dénis de l'histoire ne faisant qu'"accentuer les frustrations" et "alimenter l'indécente concurrence des mémoires".

Cette quête de la mémoire a contribué à accélérer la création d'une fédération des associations noires. Mais elle a aussi rendu plus difficile l'émergence d'une conscience noire, observe Pap Ndiaye. " Les problèmes des Antillais ne peuvent pas se superposer à ceux des autres populations issues des colonies, confirme Serge Romana, président du Comité Marche du 23 mai, association qui lutte pour la reconnaissance de l'esclavage. Nous, Antillais, sommes nés dans l'esclavage. Bien sûr l'esclavage s'inscrit dans la période coloniale, dans la colonisation. Mais c'est cette fabrication dans et par l'esclavage qui génère notre situation particulière."

"Les Africains et les Antillais n'ont pas les mêmes combats", défend aussi Patrick Karam. Cet universitaire guadeloupéen a lancé en février 2003 le Collectif Dom, sur le thème de la continuité territoriale et de l'obtention de billets d'avions à tarif raisonnable avec la métropole. Mais, rapidement, tout en se positionnant sur le champ de la mémoire de l'esclavage, l'association a étendu son action contre tous les types de discriminations touchant les Français d'outre-mer. Des discriminations qui ne tiendraient pas à du racisme, mais à de la "xénophobie".

"La couleur de peau n'est qu'une des facettes", affirme Patrick Karam, tout en déplorant la persistance de "l'image véhiculant le mythe du Noir inférieur", qui mêle Français d'outre-mer et d'origine étrangère. Cela ne l'empêche pas, contre l'avis d'une partie de ses troupes, de critiquer "la thématique de guerre raciale" du CRAN.

Dans cette résurgence de la mémoire comme élément prépondérant de la quête d'identité, les réclamations historiques, contemporaines, sociales, sont donc multiples. Contradictoires parfois.

Laetitia Van Eeckhout

LE MONDE article paru dans l'édition du 21.01.06

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