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La
longue route des Noirs vers l’égalité

La
députée Christiane Taubira est à l'origine de la
loi française de 2001
reconnaissant la traite des Noirs et l'esclavage comme « un crime
contre
l'humanité ».
Au cours de ces dernières années, les Noirs de France se
sont mobilisés pour
faire reconnaître la tragédie de la traite
négrière et de l'esclavage. Et se
faire reconnaître comme des citoyens à part
entière. Parallèlement, la France a
multiplié gestes et dispositifs. Entre devoir de mémoire
et intégration.
Après
la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789, deux
autres
actes fondateurs ont marqué la longue route vers
l'égalité et la liberté de
tous les hommes en France : 1848 avec le vote par le Parlement
français du
décret sur l'abolition de l'esclavage, porté par Victor
Schoelcher, député et
sénateur (voir Label France n° 56) ; et 2001 avec l'adoption
par le Sénat de la
proposition de loi déposée par Christiane Taubira,
députée de la Guyane. Ce
texte reconnaît la traite des Noirs et l'esclavage,
perpétrés par l'Europe et
notamment la France à partir du XVe siècle, comme un
« crime contre l'humanité
». Quatre mois plus tard, la Conférence mondiale des
Nations unies contre le
racisme à Durban (Afrique du Sud) avalise cette qualification et
l'ONU déclare
2004 l'« Année internationale de commémoration de
la lutte contre l'esclavage
et de son abolition ». Dernier acte de la République
française : sur la
proposition du Comité pour la mémoire de l'esclavage,
présidé par Maryse Condé,
auteure guadeloupéenne, et qui a remis en avril 2005 son premier
rapport, le
gouvernement pourrait retenir la date du 10 mai pour commémorer
chaque année
l'abolition de l'esclavage, et mieux prendre en compte dans les
programmes
d'enseignement l'histoire de la traite et de l'esclavage. Des actions
fortes.
Et, pourtant, les chaînes n'ont pas disparu... C'est que
l'Histoire est tenace,
semble dire Christiane Taubira. Dès l'abolition de l'esclavage
en 1848, « des
consignes de silence ont été données. L'ancienne
population esclavagisée a
intériorisé cette consigne parce qu'elle avait
intériorisé la honte de
l'asservissement. » Aujourd'hui, « à cette
souffrance s'ajoute une souffrance
au quotidien, les discriminations à l'embauche, au logement...
», ajoute-t-elle.
La
lutte contre les discriminations continue
Ces discriminations
sont comme le silence, tenaces et humiliantes. Et si elles
ont toujours indigné les Français d'origines africaine et
antillaise, et
interpellé les mouvements des droits de l'Homme, elles
interrogent aujourd'hui
l'ensemble de la société française. Sans doute
parce que la République a
commencé par reconnaître la traite des Noirs et
l'esclavage comme faisant
partie de l'Histoire de France. Au cœur de cette reconnaissance, la loi
de
Christiane Taubira, bien sûr. Vingt ans après le geste
symbolique de François
Mitterrand lors de sa victoire aux élections
présidentielles - une rose déposée
sur la tombe de Schoelcher au Panthéon -, ce texte solennel
exorcise les
séquelles d'un crime oublié. Il met en lumière
cette « page peu glorieuse de
notre Histoire », comme le déclarait le président
Jacques Chirac, le 26 avril
1998, lors du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Depuis,
les
pouvoirs publics ont multiplié les gestes et les dispositifs,
afin que se rompent
enfin les
chaînes... Toutes les chaînes, de l'esclavage, de la
domination coloniale et de
la discrimination. Toujours en 1998, justement, les discriminations
sont
reconnues comme un danger majeur pour la cohésion sociale.
En 2001, l'adoption de
la loi relative à la lutte contre les discriminations
entraîne la création de dispositifs institutionnels comme
le Geld [1], le
n° 114 [2] et les Codac [3]. En 2002, cette lutte est
même
consacrée « grande cause nationale ». En
décembre 2004, la Haute Autorité de
lutte contre les discriminations et pour l'égalité voit
le jour (voir Label
France n° 57). Enfin, depuis la proclamation des Nations unies en
1996, la
France célèbre, le 21 mars, la Journée
internationale pour l'élimination de la
discrimination raciale, comme partout dans le monde.
Les revendications
des noirs de France...
Mais,
persistantes, ces discriminations mobilisent de plus en plus les
minorités
d'Afrique, des Antilles et de la Guyane, ces Français qui ne
supportent plus
d'être « des Français entièrement à
part », selon l'_expression du poète Aimé
Césaire. Le 23 mai 1998, un mois à peine après le
150e anniversaire de
l'abolition de l'esclavage, c'est une foule silencieuse,
métissée et forte de
40 000 personnes qui s'avance vers la place de la Nation, à
Paris, pour
réclamer une meilleure représentativité dans la
société française. Lors de la
cérémonie du cinéma des Césars en 2000, le
Collectif égalité, avec notamment la
romancière camerounaise Calixthe Beyala et le metteur en
scène guadeloupéen Luc
Saint-Éloi, interpelle le ministère de la Culture :
où sont les minorités au
cinéma, à la télévision, au
théâtre ? Les Noirs sont-ils cantonnés, dans
l'imaginaire, au sport et à la musique ? La négritude, le
concept créé dans les
années 1930 par les écrivains et intellectuels
Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, et
principal instrument idéologique de la
libération des Noirs
colonisés, n'a pas la cote dans les castings.
...Qui se méfient des risques de dérive
communautariste
Excepté quelques
rares figures - comme la comédienne Firmine Richard, l'une des
Huit Femmes du cinéaste François Ozon, ou Jacques
Martial, l'acteur de la série
télévisée Navarro -, le spectacle est sans
couleurs et la télé essentiellement
blanche. Alors, des quotas ? Une revendication dont ces hommes et ces
femmes se
méfient, conscients de la menace d'une dérive
communautariste. Mais pourquoi
pas ? Y compris en politique, où le métissage n'est pas
mieux représenté, même
si on n'oublie pas des personnalités comme Gaston Monnerville,
président du
Sénat de 1958 à 1968, ou Kofi Yamgnane, ancien
secrétaire d'État aux Affaires
sociales et à l'Intégration, aujourd'hui
vice-président du conseil général du
Finistère (Bretagne), ou Christiane Taubira, première
femme noire candidate aux
élections présidentielles en 2002. Quant à
l'accès au travail et au logement,
on sait combien pour les Français de couleur cela ressemble
à un parcours du
combattant.
Des signes de
changement, pourtant...
Répondant
à l'une des principales revendications du Collectif
égalité, l'organisateur de
la manifestation « des peuples noirs de France », le 20 mai
2000, le ministère
de la Culture et de la Communication de l'époque avait
annoncé un décret
modifiant le cahier des charges des chaînes publiques. Mission :
faire des
programmes qui « témoignent de la richesse et de la
diversité des origines et
des cultures constitutives de la société française
». Un objectif repris depuis
par Marc Tessier, président de France Télévisions.
Et encore tant d'initiatives.
À l'exemple d'Africagora. Créé en 1999, le club
milite pour l'intégration des «
minorités » noires au sein de l'État et des centres
de décision
institutionnels, économiques, politiques et médiatiques.
Un peu partout, aussi,
des signes de changement. Avec le succès de son livre paru en
2004 (éd. Max
Milo, Paris), Je suis noir et je n'aime pas le manioc, Gaston Kelman,
camerounais
naturalisé français, tord le cou aux clichés du
racisme ordinaire et s'insurge,
en bon républicain, contre la tendance à réduire
les personnes à leur couleur
ou à leur origine.
Le refus de la victimisation
Thierry Henry, champion
du monde de football et noir, vient de lancer une
campagne européenne destinée à lutter contre le
racisme. Autres moments forts,
les colloques organisés en février [4] et en avril
2005, à Paris, par le
Cercle d'action pour la promotion de la diversité en France
(Capdiv) qui a
rassemblé chercheurs, associations et grand public autour du
thème « Les Noirs
en France, portrait d'un groupe invisible ». Objectifs :
défendre le devoir de
mémoire et renforcer l'intégration tout en évitant
le piège de la
victimisation. Le signe qu'il est temps, en effet, de donner une vraie
place et
une vraie représentation à toutes les composantes de la
société française.
Mélina Gazsi

[1] Groupe
d’études et de lutte contre les discriminations.
[2] Numéro
d’appel gratuit mis à la disposition des victimes de
discrimination raciale en
France.
(3] Commissions
départementales d’accès à la citoyenneté.
[4] Sous
le patronage du président du Sénat, Christian Poncelet.
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