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Haïti : une violence abjecte et générale contre les femmes

Par
Isaac Day Robertho

Alors que le pays sombre dans une violence aveugle, de plus en plus d'Haïtiennes sont violées, battues ou tuées par leur conjoint ou des inconnus. À quelques jours des élections, les enlèvements doublés de viols collectifs sont même devenus une arme politique.

Au centre de réhabilitation des femmes violées de Kay Fanm (''Maison des femmes'', en créole), à Port-au-Prince, trois jeunes filles reçoivent des conseils afin de calmer leur angoisse. Kidnappées en plein jour, elles ont été violées à plusieurs reprises par des brutes armées avant d'être finalement jetées à la rue, étonnées d'être encore en vie. Quand je fais mine de m'approcher pour leur parler, la responsable du centre me barre le chemin, catégorique : ''Interdiction de les déranger, dit-elle. Vous allez aggraver les choses. Ces pauvres filles sont choquées psychologiquement !''

Elles sont loin d'être les seules, dans cette ville où les gangs armés se réclamant de l'ex-président Aristide règnent en maîtres dans des quartiers entiers. Nerlande Cadet, une jeune femme de 24 ans, qui habite Carrefour, une banlieue misérable de l'ouest de Port-au-Prince, éclate en sanglots dès qu’elle tente de raconter ce qu’elle a vécu ce soir où six jeunes garçons armés jusqu'aux dents l'ont enlevée et violée à tour de rôle. ''Un souvenir amer'', chuchote-t-elle en baissant les yeux au sol, comme si c'était elle la coupable. Non contents d'abuser d'elle, les violeurs l'ont humiliée en exigeant qu'elle leur donne le numéro de téléphone de son ami. Mort d'inquiétude, ce dernier a reçu un appel le félicitant ''de posséder une femme aussi sensuelle''…

La violence contre les femmes n'est pas qu'une arme politique utilisée pour déstabiliser le pays. Les conjointes de droit ou de fait – plus de la moitié des couples sont placés, mot créole désignant une union coutumière reconnue ni par l'État ni par une Église – ne sont pas à l'abri, non plus, de la violence conjugale. En décembre dernier, Ginoue Mondésir, présentatrice à Télémax, une station de télévision privée de Port-au-Prince, a été battue à mort à coups de cric par son conjoint, Valdo Jean, animateur d’une émission… évangélique à la même station.

Un fléau social

Cet acte odieux, qui a révolté les classes moyennes, s’ajoute à la longue liste des femmes violées, battues ou même tuées chaque année en Haïti. Les centres d'aide aux femmes violentées font état d'une hausse phénoménale depuis deux ans : plus de 600 % dans certains cas. Le centre Gheskio par exemple a recensé – il ne s'agit évidemment que des cas portés à son attention – 422 viols perpétrés au cours des 11 premiers mois de 2005, contre 261 en 2004 et 70 en 2003. À lui seul, l'organisme Solidarité des femmes haïtiennes (SOFA) a enregistré pas moins de six assassinats de femmes par leur conjoint entre juin et décembre dernier, sans compter des dizaines de cas de violences sexuelles, dont 34 concernaient des filles ou des fillettes, parfois âgées de 6 ans. ''Des viols commis par des voisins, des professeurs, des pasteurs d’Église, des bandits et même par un agent de la police civile des Nations unies, précise Olga Benoît, coordonnatrice de SOFA. Pour nous, c’est l’État qui est responsable de ces viols, car les responsables n’ont jamais pris aucune décision ferme contre les agresseurs.''

La situation d'impunité qui sévit dans tout le pays, et dont profitent les gangs armés dans le but manifeste de terrifier la population afin d'empêcher la tenue des élections prévues pour le mardi 7 février, n'est pas de nature à arranger les choses. Qu'elle ait été violée par un gang ou par son conjoint, une femme aura rarement le réflexe de s'adresser à la police ou à la Justice, universellement discréditées pour leur machisme, leur incompétence ou leur corruption. Certains policiers n’hésitent d'ailleurs pas à menacer leur conjointe avec leur arme de service afin de lui faire comprendre qui mène le ménage ''Si j'allais à la police, ils me violeraient probablement eux aussi, lance Rose-Maryse Veillard, une petite marchande abusée devant ses trois enfants en juin par cinq hommes masqués. Ils sont pires que les gangs !''

Pas étonnant, dans ces conditions, que ces femmes gardent le silence et refusent de dénoncer leurs agresseurs. La peur des représailles est aussi très forte. Au printemps dernier, quatre membres d’un gang avaient violé une fille de 14 ans à Martissant, autre quartier misérable de Port-au-Prince. Dénoncés, deux d’entre eux ont été arrêtés, les deux autres prenant le maquis avec une complice. Le cadavre de l'adolescente, disparue quelques semaines plus tard, a été retrouvé à la morgue de l’Hôpital général : corps mutilé, yeux crevés, une balle dans la tête…

L'éloge des bourreaux

La ministre de la Condition féminine, Adelyne Magloire Chancy, a beau avoir fait adopter par le gouvernement intérimaire un décret éliminant les discriminations contre les femmes et punissant le viol d'au moins 10 ans de travaux forcés, rien n'y fait. L'impunité de fait dont jouissent les abuseurs, alliée au climat général de violence et d'insécurité, fait que toute la société est touchée par cette perversion des rapports entre les deux sexes, en ville comme à la campagne, chez les classes instruites comme parmi les illettrés. ''La société a préparé les femmes à être des victimes et les hommes à être les bourreaux. La violence est donc, pour les hommes, un moyen d’affirmer leur identité masculine'', se désole Myriam Merlet de la Coordination nationale de plaidoyer.

Les bandes de raras, composées de musiciens accompagnés de jeunes dansant et chantant dans les rues à l'approche du Mardi gras, en témoignent. Récemment, certains criaient ''Libérez Valdo Jean et enterrez les p…'' tout en faisant l'éloge des bourreaux des femmes.