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Le retour de René Préval en Haïti

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Marc Thibodeau

Les Haïtiens, qui se sont rendus en grand nombre aux urnes mardi pour choisir un nouveau président, ont massivement appuyé René Préval selon les résultats préliminaires dévoilés par le Conseil électoral provisoire. Si sa victoire se confirme, l'agronome de formation de 63 ans aura fort à faire pour remettre sur les rails ce pays déchiré.

«J'ai voté pour lui parce que j'étais sans espoir. Quand il était au pouvoir, il y avait des emplois agricoles et plus de programmes pour les pauvres. Nous espérons qu'il continuera ce travail lorsqu'il deviendra président», déclarait cette semaine Israel Privil à l'Associated Press.

Les propos de ce cordonnier de 40 ans, qui vit à Port-au-Prince dans le bidonville de Cité Soleil, reflètent les attentes des classes haïtiennes défavorisées, qui misent sur l'arrivée au pouvoir de René Préval pour les tirer de leur difficile situation économique.

«Les attentes de la population sont élevées et risquent d'être difficiles à combler», prévient le journaliste haïtien Jacquelin Télémaque, joint hier dans la capitale haïtienne.

Si les résultats définitifs de l'élection présidentielle confirment les tendances préliminaires, M. Préval se retrouvera pour une seconde fois à la tête du pays, après l'avoir dirigé de 1996 à 2001.

Les circonstances entourant son arrivée au pouvoir étaient sensiblement différentes de celles d'aujourd'hui.

Jean-Bertrand Aristide, le charismatique prêtre qui avait été élu président en 1990 avant d'être chassé par les militaires moins d'un an plus tard, retrouve son poste en 1994 à la faveur d'une intervention militaire américaine.

Ne pouvant se présenter pour un second mandat successif puisque la Constitution l'interdit, il désigne comme dauphin son premier ministre, M. Préval, qu'il considère alors comme son «jumeau». Il est élu en 1996 lors d'un scrutin marqué par un faible taux de participation.

Les détracteurs du nouveau président le décrivent alors comme un pantin de son prédécesseur. M. Télémaque affirme que M. Préval n'avait «aucune forme d'autonomie» face à son prédécesseur, qui disposait de toutes sortes de «ficelles» pour le contrôler, incluant des bandes armées.

«La situation est complètement différente aujourd'hui puisque le vote va lui donner une large légitimité populaire. Il a les coudées franches», estime le journaliste.

Le premier passage de M. Préval à la tête de l'État est décrit en des termes mitigés par la plupart des analystes. «Dans le concert de malheurs qu'a connu Haïti, il a fait figure de moins pire», souligne M. Télémaque.

Jean-Germain Gros, un analyste haïtien rattaché à l'Université du Missouri, soulignait dans la même veine cette semaine à l'Associated Press que M. Préval n'a pas été «aussi mauvais que les chefs d'États qui l'ont précédé». «Il a certaines réalisations à son actif, ce qui est important», a-t-il souligné en relevant ses efforts en matière de scolarisation et de réforme agraire.

À l'époque, comme aujourd'hui, le politicien insiste sur la nécessité de venir en aide aux défavorisés, ce qui lui vaut un accueil glacial des milieux d'affaires. Il crée des écoles, construit des routes mais son mandat est marqué par des affrontements politiques paralysants.

Nadine Dominique, fille du journaliste haïtien Jean Dominique, assassiné en 2000, insiste sur la probité de M. Préval lorsqu'on lui demande ce qui distingue le candidat présidentiel, qui était ami de son père. «Ce n'est ni un voleur ni un assassin», a-t-elle souligné en entrevue tout en relevant sa profonde préoccupation pour le sort des pauvres.

M. Préval, fils d'un ancien ministre, a fui Haïti avec sa famille en 1963 pour échapper au régime de François Duvalier. Il séjourne en Belgique et aux États-Unis et revient au pays en 1983. Après la chute de la dictature, il milite dans les organisations populaires et les groupes de défense des droits de l'homme. C'est à travers ces activités qu'il rencontre Jean-Bertrand Aristide, avec lequel il se lie d'amitié. Nommé premier ministre en 1990, M, Préval est forcé à l'exil par le coup d'État militaire. Il revient au pays en 1994 et devient président deux ans plus tard.

Le politicien se retire en 2001 à sa maison familiale de Marmelade, dans le nord du pays, où il se consacre à des projets de développement. Il affirme avoir décidé de se lancer dans la mêlée présidentielle l'été dernier après avoir été sollicité par un millier de paysans venus de tous les coins du pays.

Aujourd'hui, ses liens avec Jean-Bertrand Aristide continuent de susciter des interrogations, mais l'entourage de M. Préval assure qu'il a rompu avec son ancien allié.

Mme Dominique, qui montre particulièrement du doigt les États-Unis et le Canada, estime que la question plus urgente est de savoir si la communauté internationale cessera «enfin» de s'ingérer dans le processus politique haïtien pour se borner à offrir de l'aide humanitaire.

Si c'est le cas, le comportement des électeurs lors du scrutin de mardi témoigne d'une «sagesse» qui est encourageante pour la suite des choses, pense-t-elle.

 

Haïti en chiffres

 

27 750 kilomètres carrés (presque la Belgique) et 8,5 millions d'habitants, Haïti fait le tiers occidental de l'île d'Hispaniola, la République dominicaine occupant le reste.

80 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté, 80 % est au chômage, 60 % est analphabète, et l'espérance de vie est de 53 ans.

3,5 millions d'électeurs étaient inscrits, et au moins 50 % ont voté dans 800 centres, que les nombreux observateurs étrangers ont jugé insuffisants, mal situés et mal équipés.

33 candidats briguaient la présidence, 309 candidats les 30 sièges de sénateurs et 1069 les 99 sièges de députés. Les Haïtiens ont aussi élu leurs autorités locales.

En cas de ballottage, un second tour est prévu le 19 mars. Selon des résultats très partiels du premier tour, René Préval mène avec plus de 61 % des voix.


Un peu d'histoire

 

1804: Indépendance d'Haïti après la victoire des anciens esclaves sur les troupes françaises.

1915-34: Occupation d'Haïti par les États-Unis, qui y exercent un étroit contrôle économique et financier.

1957: Le médecin François Duvalier, dit Papa Doc, arrive au pouvoir lors d'élections truquées avec l'appui de l'armée. Il établit un régime dictatorial, s'appuyant sur les Tontons Macoutes, sa milice personnelle.

1971: Jean-Claude Duvalier, dit Bébé Doc, se déclare président à vie à la mort de son père. Il est chassé par un soulèvement populaire en 1986.

1990: Le père Jean-Bertrand Aristide est élu président. Il est renversé en décembre 1991 par un coup d'État militaire.

1994: Intervention militaire américaine avec 20 000 hommes, retour d'exil d'Aristide. Dissolution de l'armée.

1996: Fin du mandat d'Aristide. René Préval lui succède.

2001: Des élections législatives aux résultats contestés reportent Aristide au pouvoir et ouvrent une crise politique.

2004: D'ex-militaires contrôlent la moitié du pays. Sous la pression des États-Unis, de la France et du Canada, Aristide démissionne le 29 février et s'exile en Afrique du Sud. Un gouvernement de transition est établi.

2006: Tenue des premières élections présidentielle et parlementaires depuis la chute d'Aristide.

Source
Marc Thibodeau