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AU FIL
DES REVUES
" Les
Temps modernes " : Franz Fanon et le nom " juif "

POUR QUI
S'INTÉRESSE aux débats actuels sur la mémoire et
le rôle de l'histoire, il est
essentiel de lire le dernier numéro des Temps modernes. Un
numéro qui, comme
l'écrit fort justement son directeur Claude Lanzmann, permet de
"
déchiffrer en profondeur notre présent, d'éclairer
les problèmes qui surgissent
aujourd'hui, dans leur vérité et leur confusion, dans
leurs raisons et
déraisons ".
Au coeur de la
revue fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, un
homme, Franz Fanon,
qui aurait eu 80 ans cette année. Mort le 6 décembre 1961
des suites d'une leucémie
à la veille de l'indépendance de son pays d'adoption,
l'Algérie, il avait écrit
quatre livres, Peau noire, masques blancs, L'An V de la
révolution algérienne,
Les Damnés de la terre et Pour la révolution africaine.
Parmi les nombreux et
magnifiques textes qui rendent hommage à cette grande figure de
la lutte contre
le colonialisme, citons en particulier celui de Jean Améry,
inédit en français,
dans lequel ce juif autrichien, survivant d'Auschwitz et qui s'est
donné la
mort en 1978, auteur en 1966 de Par-delà le crime et le
châtiment, racontait sa
découverte bouleversée de Peau noire, masques blancs
qu'il comprend de part en
part à partir de sa propre expérience. Comme
l'écrit Claude Lanzmann, " il
ne s'agissait pas alors de "concurrence~, mais de solidarité et
même
d'universalité ".
" Le
juif,
écrit Fanon, n'est pas aimé à partir du moment
où il est dépisté. Mais avec
moi, tout prend un visage nouveau. Aucune chance ne m'est permise. Je
suis
surdéterminé de l'extérieur. Je ne suis pas
l'esclave de "l'idée~ que les
autres ont de moi, mais de mon apparaître (...). Quand on m'aime,
on me dit que
c'est malgré ma couleur. Quand on ne m'aime pas, on me dit que
c'est à cause de
ma couleur. Ma noirceur était là, dense et inscrutable. "
" Son apparence
de nègre, commentait Jean Améry, contaminait toute sa
personne, non seulement
elle colorait sa culture, ses talents, ses potentialités, mais
encore elle
supprimait toute possibilité de réflexion ontologique sur
soi-même ".
Dans un
autre
article intitulé " Fanon et Sartre : Noirs et juifs ", Bryan
Cheyette
rappelle combien fut grande l'influence d'Aimé Césaire
sur Fanon, amenant ce
dernier à écrire : " Le racisme colonial ne
diffère pas des autres
racismes. L'antisémitisme me touche en pleine chair, je
m'émeus, une
contestation effroyable m'anémie, on me refuse la
possibilité d'être un homme.
Je ne puis me désolidariser du sort réservé
à mon frère. Chacun de mes actes
engage l'homme. Chacune de mes réticences, chacune de mes
lâchetés manifestent
l'homme. "
Ce
numéro
l'atteste, écrit Claude Lanzmann en conclusion du récit
de sa rencontre avec
Franz Fanon à El Menzah, en 1960, " on peut, on doit, tout
à la fois,
assumer le nom "juif~ et honorer Fanon ". De ce point de vue, il
importe de lire deux autres articles de ce numéro des Temps
modernes : le
premier, intitulé " Le juif de négation ", de Jean-Claude
Milner ; le
second, écrit par Eric Marty, intitulé " Alain Badiou,
l'avenir d'une
négation ", est une réfutation du dernier essai du
philosophe paru aux
éditions Lignes (Circonstances 3, portées du mot "juif~,
" Le Monde
des livres " du 25 novembre et du 23 décembre 2005).
Dans son
éditorial, Claude Lanzmann critique le manifeste intitulé
" Liberté pour
l'histoire ", signé par nombre d'historiens de renom,
réclamant l'abrogation
de dispositions législatives votées en 1990, 2001 et
2005, " indignes d'un
pays démocratiques " et qui ont " restreint la liberté de
l'historien
" (Le Monde du 14 décembre). D'accord avec eux pour abroger la
récente loi
sur les bienfaits de la colonisation (" indéfendable et inepte "
écrit-il), Claude Lanzmann s'oppose en revanche à
l'abrogation de la loi
Gayssot qui sanctionne le négationnisme. Selon lui, ce texte est
" une
garantie et une protection pour toutes les victimes ". Cette loi,
ajoute-t-il,
" n'est pas une limitation à la liberté de l'historien,
mais se déduit au
contraire de la rigueur propre à sa discipline : elle n'est rien
d'autre que le
rappel de l'obligation de vérité (...). Elle n'opprime
personne, n'exerce nulle
contrainte, elle défend des valeurs consubstantielles à
la démocratie ".
Et de conclure : " Qu'est-ce que cette angélique liberté
des historiens ?
Pourquoi cette sacralisation enivrée de leur discipline ? "
FRANCK
NOUCHI
Les
Temps
modernes, novembre-décembre 2005/ janvier 2006, Nos 635-636, 26,
rue de Condé,
75006 Paris
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