L´ANACHRONISME
COMME PROCÉDÉ RÉVISIONNISTE
DE
L´ESCLAVAGE ET DE LA COLONISATION

Contribution
au débat Français par des Antillais et Africains
Descendants
des
victimes de l´Esclavage et de la Colonisation
Diogène Senny
et René Lyncée
Descendants
des Victimes de l´Esclavage et de la Colonisation, nous suivons
avec une
attention toute particulière le débat en cours en France
relatif à l´Esclavage
et à la Colonisation. C´est à ce titre, mais aussi
en tant que militants pour
le Respect de la Mémoire des Victimes de ces Crimes que nous
tenons à donner
notre voix à ce débat fort animé.
Contrairement
à ce que les esprits conservateurs peuvent penser, la France
connaît
actuellement un moment privilégié et historique. Ce
succès public de
l´Histoire, des travaux historiques scientifiques qui
étaient encore très
récemment la préoccupation de quelq ues militants, ce
besoin d´Histoire que
manifeste une partie des populations françaises s´explique
par une trop longue « Indifférence
anhistorique existentialiste » comme aurait dit J-P
Sartre de la part
des autorités et dont les antécédents historiques
tirent leur racine dans le
traitement des esclaves et des indigènes.
Mais le
succès de ce « Mouvement
d´historisation » ne peut être
transformé positivement en un acquis du mieux
« Vivre-ensemble »
entre les populations françaises que si les intellectuels, les
gouvernants et
tous ceux qui influencent la marche de la Société, se
débarrassent des préjugés
périmés afin d´envisager le Devenir de leur pays
avec courage, générosité,
humanité et surtout honnêteté. Autrement, les
mensonges, les demies vérités,
les procédés dilatoires, les non-dits ne passeront plus.
C´est Aimé Césaire
qui disait dans le « Discours sur le
Colonialisme » : « Les
colonisés savent désormais qu´ils ont sur
les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs
« maîtres »
provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont
faibles. »
Malheureusemen
t le refus d´intelligibilité auquel se caractérise
une certaine Elite française
sur la question de l´Esclavage et de la Colonisation ne fait
qu´accentuer les
angoisses et la colère des Descendants des Victimes de ces
Crimes.
D´abord,
il est refusé à tous les Résistants
« Noirs » qui se sont opposés au
prix de leur vie dès l´aube de l´Esclavage et de la
Colonisation, le rôle
significatif, de premier ordre de déclencheurs du processus de
prise de
conscience de l´inéluctabilité de l´abolition
de l´esclavage d´une part, et de
décolonisation d e l´autre comme c´est le cas dans
toute situation de ce genre.
Les Conservateurs en France répètent à
satiété comme « d´un mal, on en
tire un bien » que l´abolition de l´Esclavage
était un phénomène européen
et que la décolonisation n´a pu avoir lieu que grâce
aux armes
« civilisationnelles » que le système
avait inculqué aux colonisés.
Ainsi, on nie aux esclaves et aux colonisés, le génie
propre à tout Homme, à
tout Peuple de se dépasser en trouvant les ressources propres en
chaque Etre
dans l´adversité comme c´était le cas pour
les Résistants et les Justes contre
le Nazisme.
Ensuite,
paradoxalement, tout en refusant de porter la responsabilité des
générations
passées, cette même Elite française se
défend en condamnant « l´ANACHRONISME »
qui consiste à juger les faits passés
avec les principes d´aujourd´hui.
En sous-entendant quasiment que les Esclavagistes et les Colonisateurs
agissaient de bonne foi et que ces pratiques étaient dans
l´air du temps
puisque le monde Arabe en usait aussi.
Par
conséquent, dans un cas comme dans l´autre, les deux
postures conduisent
inévitablement à un négationnisme
déguisé.
Si dans
le premier cas la supercherie semble évidente,
c'est-à-dire le procédé
consistant à attribuer aux Esclavagistes la paternité de
l´Abolition ou aux
Colonisateurs la primauté de la décolonisation afin de
diluer subtilement les
forfaits, les crimes, les génocides qui résultent de ces
systèmes en prenant
soin d´occulter les Résistances, nous consacrerons
plutôt nos efforts à cette
autre trouvaille des Conservateurs qu´est « l´ANACHRONISME ».
Nous
partirons de la période moderne en plein esclavage et de la
période coloniale
en montrant les contradictions, les postures, les positionnements po
litiques
et intellectuels de chaque époque mettant en exergue que les
Esclavagistes et
les Colonisateurs ne pouvaient pas ne pas avoir conscience du
caractère
criminel, amoral, inhumain, injuste de leurs actes. C´est comme
si 200 ans plus
tard par rapport à notre époque, on refusait aux
générations futures de
condamner les inégalités et les injustices sociales de
notre époque produites
par l´Ultra-libéralisme au prétexte que cela
relevait de l´air du temps. Ça
correspondrait à un mensonge historique car c´est oublier
que l´Ultra-libéralisme
d´aujourd´hui est un système de
société choisi, imposé par les dominants et par
voie de conséquence combattue en permanence. Cet exemple
s´applique aussi à
l´époque de l´esclavage et à celle de la
colonisation. Il n´y a donc pas lieu de
parler d´ANACHRONISME.
I ) PERIODE
DE L´ESCLAVAGE
Sortie
de la période médiévale et en pleine
« Renaissance », l´Europe ne
pouvait pas ne pas être consciente que l´Esclavage
était moralement
condamnable. Ainsi, pour faire admettre à la population un tel
forfait, une
idéologie de « l´infériorisation des
Noirs » était
conceptualisée par les penseurs les plus influents
parallèlement à l´arsenal
législatif et politique à savoir : « le
Code Noir »,
première version en 1685 et deuxième version en 1724.
A) Les
Idéologues Apologistes
de la sous-humanité des Noirs
De Montaigne
(1533-1592) auteur des « Essais » en 1580,
jusqu´aux racismes du
XXème s., en passant par David Hume (1711-1776) autour
du livre
« Le Non-Civilisé et nous », Kant
(1724-1804), Lessing
(1729-1781), Fiche (1762-1814), Hegel (1770-1804)
à Armand de
Quatrefages de Bréau (1810-1892) jusqu´aux Ethnologues
modernes de la
colonisation, une véritable idéologie basée sur la
sous-humanité des Noirs
était en marche en vue de justifier au nom de la Civilisation
européenne
« supérieure », la mise en esclavage des
Noirs.
Mais de
tous ces apologistes, deux noms néanmoins se dégagent et
qui ont influencé
profondément les dominants de la période esclavagiste. Il
s´agit de Georg
Wilhelm Hegel et du Comte Joseph Arthur de Gobineau.
*
Hegel (1770-1831) : l´un des
premiers penseurs à avoir donné une interprétation
rationnelle de l´histoire dans son ouvrage « La
Raison dans
l´Histoire », dans sa « Totalité
Historique », il exclut
l´Afrique par conséquent le Noir de l´Histoire
universelle du fait du climat.
Il écrit dans la Raison dans l´Histoire :
&
nbsp; « Le
gel qui rassemble les lapons ou la chaleur torride de l´Afrique
sont des forces
trop puissantes par rapport à l´homme pour que
l´esprit puisse se mouvoir
(...) » P. 220-221
« Ce
qui caractérise en effet les Nègres, c´est
précisément que leur conscience
n´est pas parvenue à la contemplation d´une
quelconque objectivité solide,
comme par exemple Dieu, la loi (...) » P. 251
Enfin, Hegel
ajoute, l´Afrique est :
« Un
monde anhistorique non développé, entièrement
prisonnier de l´esprit naturel
(...) » P. 269.
*
Gobineau (1816-1882),
esprit foncièrement dogmatique, alors que Hegel exclut
l´Afrique de l´Histoire
universelle pour cause de climat chaud, pour Gobineau, c´est
carrément la
couleur de peau des Africains qui explique leur sous-humanité.
Dans son ouvrage
« Essai » sur l´inégalité des
races humaines, il écrit :
« (...)
l´inégalité des races suffit à expliquer
tout l´enchaînement des destinées des
peuples »
« La
variété mélanienne est la plus humble et gît
au bas de l´échelle. Le caractère
d´animalité emprunt dans la forme de son bassin lui impose
sa destinée, dès
l´instant de la conception. » P. 368.
Ainsi,
l´Esclavage avait un lubrifiant idéologique et
pseudo-scientifique savamment
inoculé au Peuple par l´éducation et de
génération en génération car Hegel
était un universitaire très influent de son époque
et Gobineau était un
diplomate très écouté dans le monde politique
européen.
N´y
avait-il pas des contemporains de Hegel, de Gobineau, et des politiques
qui
avaient mis en place « le Code Noir » pour leur
rappeler, comme nous
le faisons aujourd´hui, du caractère criminel à la
fois de l´Esclavage et des
thèses racistes de l´époque afin de valider ou non
que nous faisons de
« l´ANACHRONISME » ?
B) Les Opposants
Contemporains
aux Apologistes de l´Esclavage et de la sous-humanité des
Noirs
Dans la
liste des opposants aux dominants industriels, politiques,
intellectuels..., on
peut citer Condorcet et Volney qui étaient
naturellement
contemporains de Hegel et de Gobineau.
*
Condorcet (1743-1794)
était un grand homme de sciences et fut membre de
l´académie française, c´est
dire que ses idées étaient bien connues à
l´époque. Dès 1782, il consacre sa
vie à la défense des droits des Femmes et des Noirs. Dans
ses « Réflexions
sur l´Esclavage des Nègres » au chapitre V
intitulé : « De
l´Injustice de l´Esclavage des Nègres,
considéré par rapport au
Législateur », Condorcet écrit :
« Tout
législateur, tout membre particulier d´un corps
législatif, est assujetti aux
lois de la morale naturelle. Une loi injuste, qui blesse le droit des
Hommes,
soit nationaux, soit étrangers, est un crime commis par le
législateur, dont
ceux des membres du corps législatif qui ont souscrit à
cette loi, sont tous
complices. »
Plus
loin, Condorcet ajoute :
« La
prospérité du commerce, la richesse nationale, ne peuvent
être mises en balance
avec la Justice. Un nombre d´hommes assemblés n´a
pas le droit de faire ce qui,
de la part de chaque homme en particulier, serait une
injustice. »
*
Volney (1757-1820)
, membre également de l´Académie
française, professeur d´histoire à
l´école
Normale Supérieure c´est dire que les idées de
Volney ne pouvaient passer
inaperçues. En plein Esclavage et au moment où les
théories sur la sous-humanité
des Noirs étaient partagées par les dominants
industriels, politiques et
intellectuels de l´époque, il visita l´Egypte et la
Syrie en 1783 et 1785.
Imbu
pourtant des préjugés les plus racistes de son
époque à l´égard des Noirs, de
retour de son voyage en Egypte, la bonne foi et
l´honnêteté intellectuelle de Volney
étaient telles qu´il n´a pu s´empêcher
d´écrire ceci dans
l´ouvrage : Voyage en Syrie et en Egypte,
par M. C-F
Volney, Paris Tome I... :
« En
voyant cette tête caractérisée Nègre dans
tous ses traits, je me rappelai ce
passage remarquable d´HÉRODOTE, où il dit :
Pour moi, j´estime que les
Colches sont une colonie des Egyptiens (...) c'est-à-dire que
les anciens
Egyptiens étaient de vrais Nègres de
l´espèce de tous les naturels
d´Afrique... »
Plus
loin, Volney ajoute :
« Mais
en revenant à l´Egypte, le fait qu´elle rend
à l´Histoire, offre bien des
réflexions à la philosophie. Quel sujet de
méditation de voir la barbarie et
l´ignorance actuelle des Coptes, issus de l´alliance du
génie profond des
Egyptiens et des Grecs, de penser que cette race d´hommes Noirs,
aujourd´hui
notre esclave et l´objet de nos mépris, est
celle-là même à qui nous devons nos
Arts, nos Sciences, et jusqu´à l´usage de la
parole& nbsp;; d´imaginer
enfin, que c´est au milieu des Peuples qui se disent les plus
amis de la
liberté et de l´humanité, que l´on a
sanctionné le plus barbare des esclavages
et mis en problème si les hommes Noirs ont une intelligence de
l´espèce de
celle des hommes blancs ».
Comme on
vient de le voir, de la même manière que de nos jours,
nous sommons le
législateur de légiférer dans un certain sens pour
éviter de se faire complice
des inégalités, Condorcet au moment de
l´Esclavage a fait partie de ceux
qui se sont levés pour accuser le législateur de
complicité avec les
Esclavagistes.
D´autre
part, en son temps Volney aussi a su se dépasser pour
tordre le coup aux
dépositions pseudo-scientifiques et racistes de Hegel et de
Gobineau. Là aussi
le parallèle est possible avec les démentis scientifiques
face aux théories
contemporaines farfelues des inégalités raciales.
Des
accusations d´ANACHRONISME, Que nenni !
II ) PERIODE
COLONIALE
Nous
procédons de la même manière que sur la
période esclavagiste afin de montrer
que pendant l´ère coloniale, il y a bien eu des partisans
et des opposants de
cette pratique, ainsi les premiers ne pouvaient pas ne pas être
conscients des
conséquences de leurs actes.
A) Les
Idéologues Apologistes de la Colonisation
Si c´est
plus qu´une évidence que la Droite française a
été pieds et mains dans le
soutien à la Colonisation pour défendre de façon
pragmatique ses intérêts, il
faut toutefois rappeler qu´il s´était établi
une sorte de « consens
inavoué et inexprimé » entre la Gauche et
la Droite au sujet de la
Colonisation.
*
Jules Ferry (1832-1893) : plus surprenant
encore, c´est que parfois les soutiens
les plus forts à la Colonisation venaient de la Gauche. Ainsi,
celui qui est
considéré comme le « père de
l´école de la république », Jules
Ferry, s´illustrait par des déclarations
pro-colonialistes absolument
scandaleuses. Par exemple, Jules Ferry affirmait au Parlement,
le 28
juillet 1885, alors que les travaux forcés, les
expéditions punitives, les
viols étaient monnaie courante dans les colonies, que :
« La
Déclaration des Droits de l´Homme n´avait pas
été écrite pour les Noirs de
l´Afrique équatoriale ».
*
Léopold II, le Roi Belge, « propriétaire »
du Congo (dit belge ndlr), rivalise presque
avec Jule s Ferry. En s´adressant aux missionnaires en 1883 sur
le départ pour
l´Afrique, Léopold II déclare ceci :
« Evangilisez
les Nègres à la mode des Africains, qu´ ils restent
toujours soumis aux (...)
Blancs. Qu´ils ne se révoltent jamais contre les
injustices que ceux-ci leur
feront subir... »
Nous
reposons la question : n´y avait-il pas des
contemporains de Jules
Ferry et du Roi Belge Léopold II qui leur rappelaient comme nous
le faisons
aujourd´hui du caractère criminel de la Colonisation
afin de valider ou
non que nous faisons de « l´ANACHRONISME » ?
B) Les Opposants
Contemporains aux Apologistes de la
Colonisation
*
Paul Vigné d´Octon (1859-1943) : médecin,
écrivain et républicain d´extrême
gauche, Paul Vigné d´Octon avait publié en
1900 un livre qui fit grand
bruit sous le titre : « La Gloire du
Sabre ». Dénonçant
l´hypocrisie de l´abolition de l´Esclavage, dans la
troisième partie du livre
intitulée : « Crime et Folie »,
il évoque plusieurs
exemples qui rendent la Colonisation coupable des massacres, des
pillages, de
la terreur, des tueries et de l´impunité des
administrateurs coloniaux.
*
André Gide (1869-1951) : Ecrivain
français, dans le « Voyage au Congo,
1927 » et « Retour au Tchad,
1928 » André Gide
a rendu compte de la cruauté du système colonialiste qui
n´avait dans la
plupart des cas aucune différence avec les pratiques
esclavagistes.
CONCLUSION
Nous
avons voulu montrer dans cette contribution qui se veut modeste, pas
plus que
la NÉGATION du rôle significatif et, de tout premier
ordre, aux résistants
Noirs, tant contre l´Esclavage que contre la Colonisation dans le
déclenchement
du processus de prise de conscience de
l´inéluctabilité de l´Abolition d´un
côté, et de la Décolonisation
« formelle » de l´autre, que les
accusations d´ANACHRONISME formulées aujourd´hui de
la part de certaines Elites
françaises pour réfuter ce « Mouvement
d´Historisation »,
relève bien d´une attitude NÉGATIONNISTE et
RÉVISIONNISTE car au vu des
réalités de l´époque, les Esclavagistes et
les Colonialistes ne pouvaient pas
ne pas être conscients du caractère criminel de leurs
actes.
Nous
n´avons pas la prétention de faire l´Histoire de
façon contrefactuelle. Les
attentes, les demandes et les desiderata exprimés
aujourd´hui par les
Descendants des Victimes de l´Esclavage et de la Colonisation
sont absolument
légitimes. Ils seront de plus en plus exacerbés tant que
l´Etat français, comme
depuis l´aube des temps où ces forfaits ont
été volontairement perpétrés,
persistera à faire du sur-place, à émettre des
demies vérités sans traiter de
manière sincère et humaines ces questions de
Mémoire.
Aussi,
il serait intellectuellement honnête, afin que la France tire
profit de ce
moment historique, que l´ensemble des Historiens, y compris les
Historiens
Noirs longtemps absents des plateaux, participent à
égalité dans les débats.
Cette contribution rejoint naturellement les problèmes
d´actualité brûlante,
car elle situe les fondements et les genèses du racisme
anti-Noirs dans
l´inconscient de la Société française.