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Esclavage,
quelle place dans la mémoire
collective ?

L'intégralité du débat avec
Christiane Taubira (Parti radical de gauche),
députée de Guyane, lundi 9 mai, à 12 h .
Bakari
: Bonjour. Tout d'abord, une question
concernant les "Indigènes de la République". Avez-vous
signé la
pétition, et pourquoi ?
Christiane
Taubira : Non,
je n'ai pas signé cette
pétition. Je n'ai pas éprouvé le besoin de la
signer car même si le contenu de
ce texte, pour l'essentiel, me paraît juste, le ton ne l'est pas.
Je ne pense
pas qu'il soit mobilisateur. Par contre, j'espère qu'ils seront
capables
d'aller au-delà pour inscrire dans l'ensemble des revendications
d'égalité le
sentiment particulier de ceux qui portent en charge l'histoire
coloniale de la
France.
Abelus
: Que pensez-vous de certaines personnes, comme
M. Finkielkraut, qui disent que nous nous installons, nous Antillais,
dans une
compétition victimaire ?
Christiane
Taubira : Autant
je refuse la guerre des
mémoires, autant je refuse les stigmatisations globales. La vie
ensemble
suppose le respect mutuel. M. Finkielkraut a plusieurs fois
énoncé quelques
égarements. Je pense que ce n'est pas contre lui que doit se
construire un
discours d'appartenance à la communauté française
de la part des Antillais. Ce
discours doit s'articuler à l'identité nationale,
à la fois par rapport à
l'Histoire et par rapport à l'idéal partagé.
"UNE
PLACE TRÈS AMBIGUË DANS NOS MÉMOIRES"
JLB
: Quelle place occupe l'esclavage dans la mémoire
créole antillaise et dans la mémoire créole
guyanaise ?
Christiane
Taubira : L'esclavage
occupe une place très
ambiguë dans nos mémoires. Elle est à la fois
envahissante et absente. Elle est
envahissante par rapport à notre environnement et à la
connaissance empirique
que nous en avons. Elle l'est aussi par l'engouement populaire autour
des
initiatives de célébrations, notamment associatives. Je
parle des Antillais de
la Guyane. Mais elle est absente parce qu'elle ne traverse pas de
façon consciente
et réfléchie ni la définition de nous-mêmes,
ni notre rapport aux autres, ni la
façon de construire un avenir en surmontant lucidement les
pesanteurs de cette
histoire.
Gabriel
: La classe politique semble-t-elle réceptive ou
largement indifférente à votre combat pour la
reconnaissance de l'esclavage
dans la mémoire collective ?
Gabriel
: Avez-vous le sentiment d'un changement
d'attitude de la part des pouvoirs publics depuis quelques
années ou d'un
immobilisme complet ?
Christiane
Taubira : Ce
n'est pas une indifférence, mais
probablement une sous-estimation de l'importance de cette question pour
les
gens qui eux-mêmes ont besoin de comprendre pourquoi ils vivent
encore dans une
économie de plantation, pourquoi il est plus facile de venir en
Europe que
d'aller dans les pays voisins, pourquoi l'attachement aux langues
créoles, aux
cultures, aux arts est si fort mais s'obstine dans une espèce de
marronnage
(évasion du système dominant). Ils croient que les gens
n'ont besoin que de
réponses matérielles au quotidien. Et ils sous-estiment
la dimension symbolique
de l'identité et ses capacités créatrices. Un
changement d'attitude ne se
mesure pas seulement à une légère
amélioration de l'écoute, comme c'est
actuellement le cas. Il faut des actes tangibles tels que
l'enseignement, des
politiques culturelles, l'accompagnement d'une économie plus
diversifiée.
Crunky97123
: Comment instaurer l'esclavage dans les
mémoires collectives ?
Hr
: La mémoire collective ne devrait-elle pas passer
par la création de journées de commémoration ,
à l'instar du génocide de la
seconde guerre mondiale ? De plus, comment expliquez-vous que l'on
informe si
peu les gens sur la réalité de l'esclavage, sur le nombre
total de morts, sur
les conséquences désatreuses que cela a engendrées
sur le comportement de
l'Afrique dans son ensemble ?
Christiane
Taubira : L'esclavage
dans la mémoire
collective, à travers des représentations souvent
fortement négatives : il
s'agit de changer sa place dans la mémoire collective. La
commémoration en est un
moyen, mais si c'est le plus fort symboliquement, c'est aussi le plus
faible
pédagogiquement. Il faut effectivement enseigner l'histoire dans
toutes ses
vérités, mais pas seulement l'histoire, la
géographie aussi, parce que la
mémoire de l'esclavage est dans l'espace (exemple : les villes
portuaires
françaises : Nantes, Bordeaux, Le Havre...). Il faut
également enseigner la
philosophie, qui a été fortement imprégnée
dans cette économie. Quant à
l'Afrique, on doit de l'extérieur expliquer l'impact
considérable de la très
longue saignée de ses générations productrices,
mais l'Afrique elle-même doit
accomplir une lecture endogène de l'histoire du continent,
lecture
précoloniale, coloniale et postcoloniale, et construire
elle-même les moyens de
surmonter les conséquences de cette histoire ; de
l'extérieur, il faudra
veiller à ce que cette démarche-là ne soit pas
contrariée.
Kg21
: Alors qu'on discute d'une date
"anniversaire" pour l'abolition de l'esclavage, ne pensez-vous pas
que ce noble combat a d'autres priorités (excuses aux pays
colonisés et ou
victimes de l'esclavage, lois condamnant ouvertement le racisme,
chapitre
concernant l'esclavage dans les livres scolaires) ?
Christiane
Taubira : La
date est importante parce qu'elle
inscrit officiellement dans la conscience collective l'importance de
cette
histoire. Pour ma part, je ne réclame pas d'excuses, même
si je comprends ceux
qui ont besoin de cette parole de regret pour retrouver leurs propres
forces.
Je me situe dans la lutte contre les inégalités, les
injustices, et dans
l'exigence auprès des pouvoirs publics pour qu'ils mettent en
œuvre les
politiques nécessaires pour corriger les conséquences
actuelles de la traite
négrière, de l'esclavage et de la colonisation.
Concernant le racisme, la
législation française contient de nombreuses dispositions
de lutte contre le
racisme. Il faut s'organiser pour les mettre en œuvre en accompagnant
les
victimes. Quant au reste, sur l'enseignement, le Comité pour la
mémoire de
l'esclavage fait de très bonnes propositions dans son rapport au
premier
ministre, pour appliquer l'article 2 de la loi de 2001.
BeYondeR
: La reconnaissance, par la France, de
l'esclavage et de la traite des Noirs comme crime contre
l'humanité sans
désignation effective de coupables et (donc ?) sans
possibilité de réparations
n'est-elle pas paradoxale ?
Christiane
Taubira : Il
est certain qu'il eût été plus
réconfortant de voir nommées dans la loi les
puissances-Etats qui se sont
livrées à ce commerce et à cette activité.
Quant aux coupables particuliers,
admettons qu'ils ne sont plus de ce monde et que
l'hérédité en cette matière
est inconcevable. Il faut rappeler que le crime contre
l'humanité est
imprescriptible, et même si les coupables ne sont pas
nommés (les
puissances-Etats), leurs équivalents aujourd'hui ont la
responsabilité de
réparer les effets de ce crime. A nous d'être capables de
formuler les
réparations utiles à la fois à notre construction
identitaire, à une réelle
égalité et à une capacité à prendre
part aussi bien à l'épanouissement de nos
sociétés outre-mer ou ailleurs qu'à la nation
française.
Blackpharao
: Est-il normal de célébrer l'abolition
(valorisant l'homme blanc) alors qu'on occulte les luttes de
libération des
esclaves (valorisant l'homme noir) ?
Sfth
: Pensez-vous que la perception de l'esclavage soit
différente selon qu'on soit issu d'une culture qui a subi
l'esclavage, ou d'une
culture qui l'a conduit ? Si oui, comment combler la différence ?
Jusqu'à
l'adoption de la loi de 2001, on célébrait à
l'occasion (centenaire,
cent cinquantenaire) l'abolition.
Christiane
Taubira : La
reconnaissance du crime contre
l'humanité déplace la problématique et la situe
non plus au niveau de l'acte
d'abolition, mais au niveau du crime dans sa durée et dans son
ampleur. Les
propositions du Comité pour la mémoire de l'esclavage
concernent, conformément
à la loi, une célébration non de l'abolition, mais
de l'esclavage des mémoires
et des abolitions. C'est dans le contenu de cette
célébration que nous devons
faire émerger à la fois les grands personnages qui ont
mené des insurrections,
ceux qui ont organisé des communautés de nègres
marrons, ceux qui ont su
saboter le système esclavagiste. Cela a commencé avec
Toussaint Louverture et
Delgrès au Panthéon. Il est temps de faire place aux
femmes, comme Dandarah,
Solitude, Aqualtune, Harriet Tubman, etc. L'histoire de l'esclavage est
complexe. Il n'y a pas tout du long un camp qui l'a subi et un autre,
homogène,
qui l'a conduit. Il y eut sans arrêt des luttes et il y eut aussi
de belles
solidarités : d'abolitionnistes, d'ouvriers, de tisserands, de
paysans. Lorsque
nous enseignons la violence de cette histoire, il faut aussi enseigner
ses
fraternités magnifiques.
Princehall
: Comment pacifier les relations
Africains/Antillais par rapport à l'esclavage ?
Christiane
Taubira :
Les ingrédients de paix sont
contenus dans l'Histoire. Seuls ceux qui ont une vision partielle,
inexacte et
sans doute idéologique de l'histoire peuvent s'amuser à
inventer ou conforter
des conflits entre Antillais et Africains. D'abord, parce que cela n'a
pas de
sens de dire qu'à l'égard des puissances
européennes, on ne reconnaît pas
d'hérédité dans la culpabilité des familles
ou des personnes, et en même temps
reprocher aux Africains d'aujourd'hui quelques méfaits ou
collaborations
effectués par le passé. Il y a eu, sur le continent
africain, de très belles
résistances dans des villages, des soulèvements de
solidarité dans les villages
traversés par les esclaves enchaînés conduits par
leurs esclavagistes, et
aujourd'hui, nous avons des luttes communes à mener pour un
monde plus juste.
Les Antillais ne peuvent arracher leur part d'origine africaine, les
Africains
ne peuvent se passer de ce que les peuples nouveaux des
Amériques et des
Caraïbes apportent au monde et à l'Afrique.
"DES
PRÉJUGÉS ET DES CLICHÉS"
BeYondeR
: Que pensez-vous de cette loi qui semble
vouloir établir comme fait historique le prétendu
'rôle bienfaiteur' de la
colonisation, alors même que l'histoire de celle-ci n'est pas
encore soldée par
la République ?
Christiane
Taubira :
Il y a dans cette loi une révélation
et un danger. La révélation, c'est la cohérence du
gouvernement actuel dans son
approche impérialiste du reste du monde et sa bonne conscience
inébranlable sur
la supériorité des civilisations européennes. En
1996, déjà, le chef de l'Etat
disait que la France devait être fière de ce qu'elle avait
fait dans les
colonies. Il y a deux ans, le ministre de la santé voulait
déjà reconnaître ce
rôle positif. Même le vocabulaire du chef de l'Etat est
marqué par des préjugés
et des clichés. On en a eu un exemple récemment sur la
Constitution européenne,
lorsqu'il expliquait que si la France votait non, elle serait le mouton
noir et
le mauvais mouton.
Il
y a quelques années, il nous avait fait une partition sur les "odeurs".
C'est donc un état d'esprit. Nous devons l'affronter. Quant au
danger, ce texte
nous fera reculer parce que face au rôle positif de la France, je
pense qu'on
verra fleurir des concentrés de dégâts
dévastateurs de la colonisation, avec
alignement de massacres, confiscation des territoires, pillage des
ressources,
santé publique déplorable, etc. Au lieu d'avancer vers
l'histoire-vérité, donc
nuancée, on aura une guerre de tranchées d'histoires
idéologiques.
Roni971
: Comment réagissez-vous aux polémiques récentes
qui ont semblé opposer les souffrances de deux peuples ayant
subi le génocide,
à savoir le peuple juif et le peuple noir, et qui ont
été relayées par des
personnalités telles que MM. Dieudonné et Finkielkraut ?
Christiane
Taubira :
Cette guerre est à la fois stérile
et nauséabonde. L'homme, malheureusement, sur tous les
continents, a montré, en
Europe, en Afrique, en Asie, aux Amériques, sa capacité
à se livrer à des
génocides et à des crimes contre ceux qui sont
différents, mais aussi contre ceux
qui lui ressemblent. Face à cette espèce
d'universalité de l'horreur, je plaide
pour une fraternité et pour une universalité de la
vigilance, de la confiance
et de la solidarité. L'une des conditions, c'est la rencontre
des cultures et
des histoires, le dialogue entre les peuples et les communautés.
En
partageant nos récits, nous partagerons notre humanité.
Amilcar
: Excusez-moi, mais les luttes anticoloniales en
Afrique ont été un peu plus que des soulèvements
de village. Je suis étonné de
vous entendre sous-estimer les résistances constantes contre les
colons...
Christiane
Taubira :
Je répondais à une question sur la
pacification entre Antillais et Africains. Je sais que cette question
est
fondée sur l'argument de la collaboration des Africains à
l'esclavage et
j'apportais en regard les solidarités plus fréquentes,
plus nombreuses et plus
importantes que la contribution de quelques rabatteurs africains. S'il
s'agit
de la période coloniale qui a suivi l'esclavage,
évidemment, on n'est plus ni
dans la même configuration ni dans les mêmes formes de
lutte.
Brice
: Sur la question du vocabulaire, ne pensez-vous
pas que vous allez trop loin ? Le terme "mouton noir" n'a rien à
voir
avec des préjugés racistes ...
Christiane
Taubira :
J'observe simplement que lorsque
l'on veut exprimer des choses extrêmement négatives, on
parle de "mouton
noir", de "trou noir", de "jeudi noir", de
"septembre noir", de "frayeur noire", de "dépression
noire", etc. Tant que ce sont des propos de comptoir, je n'y vois
qu'une
mauvaise habitude dans la langue française. Lorsqu'ils sont
utilisés par le
chef de l'Etat, je me sens en droit de lui demander un peu d'attention.
Elisa
: Bonjour, pensez-vous que le livre de Frantz
Fanon, Peau noire, masques blancs, soit encore
d'actualité ? A cause de
l'esclavage et de ses conséquences, reste-t-il dans la
mentalité des Noirs
cette idée d'infériorité plus ou moins consciente
par rapport aux Blancs ?
Christiane
Taubira :
Oui, le livre de Fanon est encore
d'actualité. Non seulement pour cela, mais aussi et surtout pour
toutes ces
injonctions qu'il fait à l'homme - et à l'homme tout
court - de s'évader de
toutes les aliénations. Il dit que la vocation de l'homme est
d'être lâché. Il
dit qu'il n'existe ni homme blanc ni homme noir, et que ce sont
là des inventions
de l'Europe. Oui, son livre reste d'une cuisante actualité, mais
le sentiment
d'infériorité est entretenu par des
représentations et par des inégalités
objectives. Nous avons notre part à prendre pour casser ces
inégalités et pour
nous lâcher, comme nous y invite Fanon.
Bashug
: Quelle est l'attitude des pouvoirs publics
quant à l'esclavage moderne qui se cache partout en France,
notamment dans les
familles diplomatiques ? Le Comité contre l'esclavage moderne
semble lutter
seul, contre vents et marées...
Christiane
Taubira :
Le Comité contre l'esclavage moderne
accomplit un travail fabuleux. Nous avions en 2001 adopté
à l'Assemblée
nationale une loi contre l'esclavage moderne. Elle n'a pas
été confirmée au
Sénat, et certaines de ses dispositions ont été
reprises dans la deuxième loi
de sécurité de M. Sarkozy. Parmi les dispositions
reprises, la création d'un
délit spécifique lié à cet esclavage
moderne. Malheureusement, de nombreuses
mesures ont été abandonnées, telles que
l'hébergement des victimes, la
facilitation de leurs rapports avec le ministère des affaires
étrangères (il
s'agit souvent de jeunes étrangères à qui les
papiers d'identité ont été
confisqués). Et il reste encore beaucoup à faire. La
vigilance de chacun
s'impose car ces situations de servitude sont punies par la loi. Cela
étant,
tout en soutenant sans réserve le travail colossal de ce
comité, je pense que
les termes "esclavage moderne" sont impropres. Il a au moins permis
d'aboutir à l'inscription d'un nouveau délit dans le code
pénal. Pour la
précision des réalités humaines douloureuses, il
faut savoir distinguer
l'esclavage historique, l'esclavage contemporain, qui a des
caractéristiques
analogues à l'esclavage historique, les traites contemporaines
et les
situations de servitude, de surexploitation qui frappent des personnes.
Il y a
des lieux où l'esclavage se pratique encore officiellement. Il y
a d'autres
lieux, comme en France, où, interdit par la loi, il est
pratiqué sous des
formes d'asservissement, de séquestration. Les moyens de lutte
sont différents.
Sachant que tout confondu, on estime à cent millions le nombre
de personnes
concernées dans le monde. Nous ne devons laisser aucun
répit à ceux qui se
livrent à ces commerces et à ces asservissements.
Harvey
: Je pense que les Africains francophones sont
maintenus dans un état de dépendance vis-à-vis de
la France et exploités de
fait à travers des mécanismes tels que le "franc CFA",
des
"pactes de coopération et de défense militaires", etc.
Qu'en
pensez-vous ?
Christiane
Taubira :
Je pense que l'Afrique francophone
est effectivement dans un rapport de dépendance à
l'égard des anciennes
puissances coloniales à travers certaines conventions
internationales qui ont
consolidé l'économie de rentes. Mais l'Afrique n'est pas
totalement passive.
Ces conventions sont signées par des chefs d'Etat africains, et
les
conséquences (appauvrissement, crises économiques,
migrations humaines...) sont
effectivement subies par les peuples africains et par ceux qui sont
obligés
soit de venir vendre leur force de travail en Europe, soit, de
désespoir, de
risquer leur vie dans une émigration clandestine et
périlleuse. Je veux espérer
que l'Union africaine et l'émergence de pays tels que la
République d'Afrique
du Sud seront de nature à créer une vraie diplomatie
africaine, des solidarités
durables, une recomposition par grandes régions et un
rééquilibrage des
rapports de forces dans les relations internationales. La nouvelle
génération
des Africains, qu'il s'agisse des élites ou des peuples,
affranchie des
pesanteurs coloniales, devrait y contribuer.
Batman
: Pourquoi n'êtes-vous plus indépendantiste ? Ne
pensez-vous pas qu'il existe un lien entre reconnaissance de
l'esclavage et
reconnaissance politique des Antilles ?
Christiane
Taubira : Qu'est-ce
que la reconnaissance des
Antilles ? Elles sont institutionnellement des départements
français. J'observe
que les mouvements indépendantistes ne sont pas sur une
revendication de
rupture avec la France. Le conseil régional de Martinique est
présidé par un
indépendantiste qui a une majorité absolue. Je n'entends
aucune revendication
de rupture. En Guadeloupe, où s'était tenue la
Conférence des dernières
colonies il y a une douzaine d'années, je n'entends pas non plus
cette
revendication de rupture. En Guyane, les mouvements
indépendantistes affichés
se sont beaucoup engagés sur une réforme institutionnelle
à peine équivalente
au statut des territoires d'outre-mer (choix de l'article 74 de la
Constitution). Par conséquent, ou bien nous sommes dans un
échange d'états d'âme
individuels, et dans ce cas, je suis prête à vous
rencontrer et à partager avec
vous mes rêves passés et présents, et à
entendre les vôtres. Ou bien nous
sommes dans une dynamique démocratique, et dans ce cas,
j'interroge les forces
politiques constituées outre-mer ou en France, et je suis
prête à accorder la
plus grande attention aux revendications politiques qui s'expriment. Si
vous
avez connaissance de choses que j'ignore, merci de me les faire savoir.
Quant à
l'esclavage, la réalité du passé ne se transforme
pas selon les désirs du
présent. D'autres régions de l'empire colonial
français ont choisi la rupture :
violente, comme l'Algérie et l'Indochine,
négociée, comme l'Afrique, à part le
cas particulier de la Guinée. L'outre-mer a fait un autre choix.
Quelles que
soient mes nostalgies personnelles, c'est aux peuples de choisir leur
destin.
Chat
modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato
source
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