Après
le
meurtre de Chaib Zehaf, le procureur réfute le crime raciste.
par Alice
GERAUD
A
Oullins, une sensation de «deux poids, deux mesures»
Sortir
du simple fait divers. Une
obsession pour les proches de Chaib Zehaf, 42 ans, abattu samedi soir
à la
sortie d'un bar d'Oullins, dans la banlieue sud de Lyon, par un homme
armé et
éméché. «On veut nous faire croire que
c'est un meurtre banal. Qu'un Arabe
qui se fait flinguer dans la rue, c'est encore une histoire de violence
urbaine. Que le racisme ordinaire de quelques beaufs, c'est pas
vraiment du
racisme.» Halim contient sa colère, mais ne la cache
pas. Un type a tiré
sur son «frère», «parce qu'il était
arabe. Il n'avait pas d'autre raison».
Il est en colère car il a le sentiment que «personne
ne veut reconnaître
cette dimension».
Le
procureur
n'a pas retenu la circonstance aggravante de crime raciste à
l'encontre du
tireur présumé, mis en examen hier pour homicide
volontaire et tentative
d'homicide volontaire. «Les déclarations de tous les
témoins et les
protagonistes sont claires, nettes et précises : il n'a
été fait d'aucune
mention de propos racistes, contrairement à ce qu'a dit ensuite
une des
victimes», insiste Xavier Richaud, procureur de la
République de Lyon.
Blessure.
Le
caractère raciste du crime repose en effet sur les
déclarations d'un
des rares témoins de la scène, Nabyl Djarboua. Ce
médiateur social, cousin de
Chaib Zehaf, était avec lui à la Brasserie du commerce
pour suivre le match de
foot samedi soir, puis à la sortie, lorsque les coups de feu
sont partis devant
l'établissement. Il a d'ailleurs écopé d'une balle
dans le bras. Selon lui, un
des deux hommes accompagnant le tireur a crié : «On va
les niquer ces Arabes!» quelques secondes avant les coups de
feu. Nabyl a
varié dans ses versions.
Il a un moment parlé d'«enculés d'Arabes».
Il a dû mal à se remémorer la
scène avec précision. Il apparaît choqué et
confus. «C'est allé très vite.
Le type nous a braqués, un autre a crié et ça a
commencé à tirer. Je me
souviens avoir dit qu'il fallait se baisser et puis j'ai vu Chaib
tomber.»
La
police est
arrivée sur les lieux très rapidement. Suffisamment pour
rattraper le tireur
dans une rue voisine. Nabyl a été emmené à
l'hôtel de police de Lyon, et
interrogé pendant plus d'une heure avant qu'on
s'aperçoive qu'il était blessé
au bras. Il raconte avoir été emmené
menotté à l'hôpital. Ne sait pas pourquoi. «Le
lendemain, ils m'ont réinterrogé
et après ils m'ont relâché en tee-shirt
dans la rue.» Nabyl est perdu, il a vu son cousin mourir sous
ses yeux, a
pris une balle et n'a pas l'impression d'avoir été
traité tout à fait comme une
victime. «Selon les procès-verbaux, il n'a pas
été mis en garde à vue, il
n'a donc pas dû être menotté»,
s'étonne le procureur, affirmant qu'aucun
procès-verbal d'auditions des témoins ne fait état
d'insultes racistes.
Hier,
à
Oullins, la confusion était générale. Le malaise
palpable. Oullins n'est pas
une de ces banlieues lyonnaises qui portent le poids du mal-être
des grands
ensembles. Ce n'est pas une cité. Juste une bourgade un peu
tristounette, avec
sa grand-rue commerçante toujours embouteillée,
alignement de magasins de
vêtements un peu démodés, de
cafés-plats-du-jour et d'agences bancaires. Chaib
Zehaf habitait juste derrière cette grand-rue, à deux pas
de la mairie, dans un
petit immeuble confortable, avec sa femme et ses trois enfants. Il est
mort
d'une balle dans la tête et deux dans le thorax, devant une
agence bancaire.
Mots
de deuil. Toute
la journée, des gens sont venus se recueillir
sur les lieux. Certains ont déposé des gerbes. Beaucoup
ont écrit des petits
mots. Des mots de deuil. Des mots d'amitié. Et des mots
dénonçant le racisme.
Dans l'appartement de Chaib Zehaf régnait hier une ambiance
où se mêlait tout
cela. Dans une pièce, des femmes en pleurs. Dans les couloirs,
partout, des
amis, des gens qui l'ont côtoyé, ou «eu comme
entraîneur de foot». Et
puis, dans une chambre, des hommes, dont le silence attristé,
entrecoupé de
quelques déclarations amères, disait la colère.
Contre
la
police, les politiques, les médias. Ils ont le sentiment que
personne n'a réagi
au meurtre de leur ami. Ils font le parallèle avec l'affaire
Halimi, avec les
agressions antisémites à Sarcelles. Ils parlent de «deux
poids deux
mesures», «comme si c'était un chien
écrasé». Dans un coin, un cousin de
Chaib Zehaf, un peu plus âgé, se tait. Un peu plus tard,
il expliquera être «très
inquiet» : «Les jeunes sont remontés. Ils
ont le sentiment que la
mobilisation n'est pas la même lorsqu'il s'agit d'un Juif, ils
voudraient aussi
que des milliers de personnes réagissent.»
Indifférence.
Devant l'immeuble, une jeune fille raconte avoir été «choquée»
de voir que, dès le lendemain, le bar d'où sortaient la
victime et son tueur,
était rouvert «comme si rien de grave ne
s'était passé». Elle raconte
les habitués qui boivent leur canon de rouge au comptoir. Le
patron qui dit
n'avoir «rien à se reprocher».
C'est
finalement le maire d'Oullins qui a demandé à ce que
l'établissement ferme
jusqu'à jeudi. Sur la porte, une affichette a été
placardée, signée du
propriétaire du bar : «Fermeture exceptionnelle en
hommage à Chaib, que tous
aient une pensée pour lui et sa famille en cette période
de deuil, Sébastien».
Jean-Marie
Garcia,
l'auteur présumé, était connu pour être
armé, et ne s'en cachait pas. Avec son
frère Eric, présent ce soir-là, ils étaient
habitués des bistrots du coin. Au
cours de la soirée de samedi, avant de tirer sur Chaib Zehaf, il
avait
d'ailleurs déjà sorti son arme une fois dans le bar. «Pour
faire le beau»,
dira un de ses amis à la police. Il avait 2,10 grammes lorsqu'il
a été
interpellé. En garde à vue, il n'explique pas son geste.
Ne parle pas
d'altercation. Il aurait juste braqué et tiré, vidant
quasiment son chargeur
sur Chaib et ses deux amis. «Garcia n'est pas connu
politiquement, et rien
ne ressort de ce côté-là dans ses
déclarations», insiste le procureur.
Mais,
face à
la violence incompréhensible du geste, les amis et la famille de
Chaib Zehaf
cherchent une explication, des réactions. Ils n'en trouvent pas.
«Chirac
reçoit les victimes de l'antisémitisme et nous, le maire
de notre ville ne se
déplace même pas.» A Oullins, dans ce vide, la
thèse du racisme ordinaire
prend toute la place.