Sarkozy
s'intéresse à la couleur des délinquants
Par
Jacky
DURAND
Simple
opportunité tactique ou stratégie
préélectorale ? En faisant, hier, de la
«transparence» le maître mot de la publication du
premier rapport mensuel de
l'Observatoire national de la délinquance (OND, lire ci-contre),
le ministre de
l'Intérieur s'est risqué sur un terrain beaucoup plus
miné que la simple
comptabilité des crimes et des
délits :
celui des origines ethniques des personnes mises en cause.
Interrogé sur
RMC-Info quelques minutes avant le début de conférence de
l'OND, Sarkozy s'est
déclaré favorable à la mention de l'origine des
délinquants dans les
statistiques de la police : «Il
faut faire de
la transparence. Il n'y a aucune raison de dissimuler un certain nombre
d'éléments qui peuvent être utiles à la
compréhension de certains phénomènes.»
Le 24 janvier,
déjà, le ministre de l'Intérieur avait
évoqué le «phénomène très
préoccupant»
de «bandes constituées sur des critères ethniques
avec une violence endémique»,
dans un discours prononcé à l'occasion des voeux du
syndicat de gardiens de la
paix Alliance. Ce phénomène était, selon lui,
démontré par «les dernières arrestations
dans les transports en commun notamment». Le ministre de
l'Intérieur faisait
notamment référence aux violences dans le TER Nice-Lyon,
aux premières heures
du 1er janvier 2006.
Précédents.
Sarkozy n'est pas le premier flic de France à aborder la
question des «critères
ethniques». En 1990, une polémique avait contraint le
gouvernement Rocard à
retirer un décret autorisant les Renseignements
généraux à ficher «les opinions
politiques, philosophiques, religieuses» ainsi que
«l'origine ethnique de certaines
personnes». Il y a dix ans, la police avait aussi envisagé
un système de
fichage permettant de répertorier les «origines
ethniques» des gardés à vue.
La
«transparence» prônée aujourd'hui par Nicolas
Sarkozy sur les origines des mis
en cause laisse sceptiques les spécialistes de la
délinquance, policiers ou
chercheurs.
A commencer par
le président de l'OND, Alain Bauer, pilier de la pensée
sécuritaire, qui fut
membre du cabinet de Michel Rocard quand il était à
Matignon, et Grand Maître
du Grand Orient de France. «Je suis dubitatif sur
l'utilité de créer un
appareil statistique sur les origines
ethniques des mis en cause, indiquait-il hier à
Libération. Le risque de
provoquer des effets pervers est très important. On a
déjà le fichier Canonge
qui donne des indications physiques sur les personnes
recherchées. Je ne crois
pas qu'il
existe de
mécanisme ethnique ou cultuel dans la construction de la
criminalité. Il y a
une réalité démographique : les jeunes mâles
sont davantage représentés dans
les populations issues de l'immigration et, par définition, sont
plus remuants
que les vieilles
dames.»
Conditions de
vie. Dominique Achispon, secrétaire général du
Syndicat national des officiers
de police (Snop, majoritaire), se demande «à quoi
pourraient bien servir de
telles informations. On arrête un délinquant, pas parce
qu'il est noir ou
arabe, mais parce qu'il a commis
une infraction». Un policier en poste en région parisienne
constate : «C'est
vrai que dans la délinquance de voie publique que j'observe,
trois quarts des
mis en cause sont issus de l'immigration, mais ils sont aussi de
nationalité
française. Ce
constat, c'est
celui de leurs conditions de vie.»
Laurent
Mucchielli, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le
droit et les
institutions pénales, affirme (1) que «la part prise par
des jeunes issus de
l'immigration dans certains types de délinquance est d'abord la
conséquence de
leur position sociale. Ces jeunes sont avant tout des enfants des
quartiers ouvriers,
des fils de familles nombreuses, les moins armés scolairement et
les plus précaires
économiquement».
(1) Dans un
ouvrage collectif, La République mise à nue par son
immigration
(éd. La Fabrique), à paraître début mars.
mardi 14
février 2006