DE LA LITTÉRATURE DES
NÈGRES.
Recherches sur leurs
facultés intellectuelles,
leurs qualités morales
et leur littérature; suivies de
Notices sur la vie et les
ouvrages des Nègres qui se sont
distingués dans les Sciences,
les Lettres et les Arts
Par H. GRÉGOIRE
Ancien évêque de
Blois, membre du Sénat conservateur,
de l'Institut national, de la
Société royale des Sciences
de Gottingne, etc., etc., etc.
Qu'on ne s'étonne pas de ce que
(Avendaño excepté) on ne trouve ici
aucun auteur espagnol ni portugais; nul
autre, à ma connaissance, ne s'est mis
en frais de prouver que le Nègre appartient
à la grande famille du genre humain,
que partant il doit en remplir
tous les devoirs, en exercer tous les
droits: par delà les Pyrennées, ces
droits et ces devoirs ne furent jamais
problématiques; et contre qui se défendre,
s'il n'y a pas d'agresseur? De nos
jours seulement, par des applications
forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture
sainte, a tenté de justifier l'esclavage
colonial, si dissemblable à celui
qui, chez les Hébreux, n'étoit guère
qu'une sorte de domesticité; mais la
brochure d'Azérédo2
est passée de la
boutique du libraire dans le fleuve de
l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu
les pamphlets de Harris, et du trinitaire
Grabowski, qui invoquoient la Bible;
celui-là en Angleterre, pour légitimer
l'esclavage colonial; celui-ci en
Pologne, pour river les fers des paysans
de cette contrée, tandis que Joseph
Paulikowski3,
et l'abbé Michel
Karpowitz, dans ses sermons4,
proclamoient
et revendiquoient pour tous
l'égalité des droits. Les amis de l'esclavage
sont nécessairement les ennemis de
l'humanité.
En général, dans les établissemens
espagnols et portugais, on envisage les
Nègres comme des frères d'une teinte
différente. La religion chrétienne qui
épure la joie, qui essuie les larmes, et
dont la main est toujours prête à répandre
des bienfaits, la religion se place
entre les esclaves et les maîtres, pour
adoucir la rigueur de l'autorité et le joug
de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances
coloniales, on n'a pas composé
de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres,
par la même raison qu'avant l'Anglais
Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture
de la Belgique, où la supériorité
des méthodes et des procédés agronomiques
suppléoit aux livres.
Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion
de certains noms que la vertu
n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit
que, sans vouloir atténuer les torts
des individus, on ne les présente ici que
sous le point de vue relatif à leurs efforts
pour l'amélioration du sort des
Noirs; et sur cet article même, on est
loin de leur attribuer un égal degré de
mérite et de talent. Il est affligeant qu'on
ne puisse appliquer à tous une maxime
du poëte Churchil, en disant qu'ils ont
le coeur aussi pur que leur cause est légitime.
Chacun reste maître d'exercer sa
justice, en repoussant ces écrivains dans
la classe malheureusement si nombreuse
de gens de lettres qui ne valent pas leurs
livres.
La liste qu'on vient de lire est sans
doute très-incomplète; elle réclame des
noms honorables, que j'ai oubliés, ou que
je n'ai pas l'avantage de connoître, soit
que dans leurs écrits les auteurs ayent
gardé l'anonyme, soit que leurs écrits
ayent échappé à mes recherches. Je
recevrai avec reconnoissance tous les
renseignemens qui peuvent réparer ces
omissions involontaires, rectifier les erreurs,
et compléter l'ouvrage. Parmi ces
écrivains un grand nombre sont morts;
je dépose sur leurs tombes mes hommages,
et j'offre le même tribut à ceux
qui vivant encore, et qui n'ayant pas,
comme Oxholm, apostasié leurs principes,
poursuivent sans relâche leur noble
entreprise, chacun dans la sphère où
l'a placé la providence.
Philanthropes! personne n'est juste et
bon impunément; entre le vice et la
vertu la guerre commencée à la naissance
des temps, ne finira qu'avec eux.
Dévorés du besoin de nuire, les pervers
sont toujours armés contre quiconque
ose révéler leurs forfaits, et les empêcher
de tourmenter l'espèce humaine. A
leurs coupables tentatives opposons un
mur d'airain, mais vengeons-nous d'eux
par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie
est si longue pour faire le mal, si courte
pour faire le bien! Cette terre se dérobe
sous nos pas, et nous allons quitter la
scène du monde; la dépravation contemporaine
charie vers la postérité tous
les élémens du crime et de l'esclavage.
Cependant, parmi ceux qui s'agiteront
ici-bas, lorsque nous dormirons dans le
tombeau, quelques hommes de bien,
échappés à la contagion, seront en quelque
sorte, les représentans de la providence:
léguons-leur la tâche honorable
de défendre la liberté et le malheur. Du
sein de l'éternité, nous applaudirons à
leurs efforts, et sans doute il les bénira
ce Père commun, qui dans les hommes,
quelle que soit leur couleur, reconnoît
son ouvrage, et les aime comme ses
enfans.