Postcolonialité
et lutte de classes (partie2/2)

Y a-t-il des indigènes dans
la
République ?
Alexandre Achrafieh
La société française et
« les héritiers de
l’exception coloniale »
Dans sa
contribution - « La France, entre deux
immigrations » - Pascal Blanchard distingue
la spécificité
de l’immigration coloniale par rapport à l’immigration
européenne. Il montre
comment la politique française met en place « une
pratique
ségrégationniste à l’encontre des immigrés
coloniaux qui fixe en métropole les
règles qui régissaient le séparatisme colonial
présent dans l’Empire ».
L’indigène dans les colonies devient ainsi un immigré
colonial en France. Pour
celui-ci, la nationalité est dénaturée, car elle
impose les mêmes devoirs
qu’aux citoyens sans octroyer les mêmes droits.
Cette
double dimension de l’immigration en France
(l’européenne et la coloniale) trouve ses sources dans une
origine
historique (la colonisation), un cadre juridique (un
statut
spécifique pour les « sujets
français »), une culture coloniale qui
imprègne les représentations dominantes dans la
société d’accueil, et un
contexte spécifique depuis deux générations de
crispations identitaires,
religieuses, et urbaines.
Blanchard
ajoute qu’il est nécessaire de penser la fracture entre
les deux immigrations ici
distinguées : « Ne pas vouloir
penser les processus migratoires en ces termes, c’est rendre
inopérants tous
les travaux qui étudieront les liens entre système
colonial et processus
d’intégration, et donc la déconstruction des
impensés ».
Cette
remarque nous paraît pertinente, en revanche la
filiation effectuée entre les indigènes d’hier, les
immigrés coloniaux, et les
enfants français de cette immigration coloniale aujourd’hui fait
l’économie du
contexte économique et social dans lequel cette immigration
s’est inscrite. En restituant
mieux les conditions sociales concrètes dans lesquelles
« les enfants
d’immigrés » ont à faire leur place dans la
société, on pourrait établir
des similitudes dans les obstacles et épreuves rencontrés
entre les différentes
immigrations.
Dans sa
contribution « Le creuset français, ou la
légende noire de l’intégration »,
Ahmed Boubeker (sociologue, et
auteur en 2003 de Les Mondes de l’ethnicité), accorde
plus d’importance
aux conditions que vivent les
« immigrés », soumis à la
précarité
sociale et à toutes les expérimentations de l’horreur
économique. Il
ajoute que ces derniers vivent les mêmes logiques
d’individualisation que
l’ensemble des « Français », et qui
agissent sur l’ensemble des
rapports sociaux et vident les forteresses communautaires en dispersant
les groupes, à défaut d’intégrer les
individus. Dans ce contexte,
note-t-il, les aspirations identitaires ou cultuelles des
héritiers de
l’immigration sont semblables à celles des autres
« français »,
animés aussi par une volonté d’être reconnus pour
ce qu’ils prétendent
être : « Car il s’agit avant tout de se
distinguer, d’affirmer sa
singularité dans le monde désenchanté du
conformisme de masse. (...) Question
de reconnaissance publique pour échapper à la
réclusion anonyme dans la foule
solitaire ».
L’auteur
explique que c’est à défaut de disparaître dans
le creuset français comme individus que la seule
possibilité de choix [pour les
« immigrés »] reste celle de la
reconnaissance collective.
C’est
ainsi par une structuration en tant que communauté
d’immigrés qu’ils pourraient accéder à une
expression collective. A. Boubeker
précise plus loin que « c’est en participant aux
transformations de la
société française qu’ils [les Français ou
les immigrés] assurent leur part
d’intégration sociale. Pour cela, il s’agit bien sûr de
mobiliser des
ressources et, pour les héritiers de l’immigration, celles-ci
sont d’abord
identitaires et culturelles ». Pour l’auteur,
c’est le travail
sur la mémoire et l’identité qui paraît être
essentiel pour obtenir une reconnaissance
dans une société plurielle. Du coup, la
participation pourtant bien
réelle des « immigrés » aux
syndicats de salariés paraît être
complètement oubliée. Pourtant, c’est d’abord dans les
luttes sociales et par
les solidarités de classe que bien des acquis sociaux ont
été obtenus,
profitant autant aux « immigrés » qu’aux
« Français »...
On
comprend mieux alors pourquoi A. Boubeker raisonne
autant en termes de « communauté
d’expérience » et de politique
de reconnaissance (notion empruntée à Charles
Taylor) lorsqu’il définit
notre société comme étant postmoderne et postindustrielle,
et où les
nouvelles frontières seraient désormais intérieures :
entre « les rentiers de l’Etat de droit et la triste
cohorte des
sans »..., nouvelle version de l’opposition entre inclus
et exclus (qui permet de mieux occulter
l’opposition entre classe
dirigeante et
classes dominées.).
La
contribution très instructive de Thomas Deltombe et de
Mathieu Rigouste s’intéresse à la « construction
médiatique de la
figure de l’Arabe », et particulièrement
à la façon dont les
médias ont ethnicisé un segment de la population
française en islamisant le
regard porté sur lui. Nacira Guénif-Souilamas,
sociologue, s’intéresse quant à
elle dans sa contribution - « La réduction
à son corps de l’indigène de
la République » - à l’inscription sur le
corps des stigmates sociaux
portés par les immigrés d’ascendants coloniaux. Elle
montre de façon très
convaincante la reproduction du regard moralisateur et normatif
porté sur les
indigènes d’autrefois et d’aujourd’hui, en se préoccupant
particulièrement du
contrôle opéré par la société
dominante sur les mœurs et pratiques sexuelles
des Français sous réserve. Elle montre la
permanence du soupçon porté
sur eux et l’imposition des rôles sexuels, les attentes
vis-à-vis des femmes
étant différentes de celles exigées des hommes.
Quant
à Didier Lapeyronnie, sociologue, il systématise dans
sa contribution - « La banlieue comme
théâtre colonial, ou la fracture
coloniale dans les quartiers » - la comparaison entre
les populations
ségrégées socialement et spatialement dans les ghettos
urbains et les colonisés tels que
définis et décrits par Frantz
Fanon et Albert Memmi. Il note que
« En France aujourd’hui, les individus des "quartiers sensibles" sont réduits au silence
sur le plan
politique, maintenus dans une très forte dépendance
économique et dominés
socialement et culturellement par un véritable "système"
d’institutionnalisation du racisme et de rapports coloniaux. (...)
N’étant pas
des acteurs ou des citoyens, ils sont soumis à des discours "moraux" permanents de la part
d’institutions diverses qui les
appellent en même temps à "se
prendre en charge"
et à
ne pas être "passifs", comme pour souligner
leur "incapacité" ».
D.
Lapeyronnie insiste sur le rapport d’extériorité que ces
individus entretiennent avec le langage et les mots utilisés,
ces derniers
ayant une épaisseur sociale qui renvoie à une
réalité à laquelle ils n’ont pas
accès. Ces individus ne se reconnaissent pas dans les mots
qu’ils emploient, à
moins de les manipuler, de les transformer pour se les
approprier :
« Les habitants des quartiers populaires, et
particulièrement les
jeunes "issus de
l’immigration",
inventent
sans cesse des langages parce qu’ils sont privés de langage,
parce que la domination
qu’ils subissent et l’absence d’intervention politique les privent de
langage.
Leur difficulté majeure est d’accéder à la
réalité. (...) Ils vivent à côté de
la société réelle. (...) Ils doivent se contenter
de l’apparence ».
La
démonstration de D. Lapeyronnie tend à vouloir calquer
quasiment tel quel la situation observée dans les quartiers
populaires avec
celle existante dans les anciennes colonies. Il se produirait ainsi une
« une
déréalisation de l’existence », du fait
que « les rapports
humains y sont faux », que les individus
n’auraient aucune prise
sur leur avenir. Ainsi, la domination vécue évide la
vie de l’intérieur,
n’en laisse plus subsister que l’apparence. L’individu n’est jamais que
ce que
le regard du dominant fait de lui. Il ne serait qu’une forme creuse dont
plus rien ne lui appartiendrait : ni son apparence, ni son
langage, car ce
sont les autres qui leur donnent sens de l’extérieur. La
banlieue deviendrait
alors un « théâtre dans lequel [les
individus] se donnent en spectacle
plus qu’ils n’existent et dans lequel ils ont le sentiment de "perdre leur vie" hors de toute
réalité ».
Si la
domination est aussi puissante sur les individus, au
point de les évider de l’intérieur, on a du mal
à comprendre comment
certains vivant dans ces quartiers populaires parviennent
néanmoins à
s’organiser collectivement, à prendre en main leur existence et
à intervenir
dans l’espace public. Ce qui nécessite pour le moins de prendre
au sérieux la
réalité environnante pour vouloir ainsi la transformer.
En effet, il est limité
de ne penser les effets de la domination sociale que dans un seul sens,
univoque, sans s’intéresser à la capacité qu’ont
les dominés de s’approprier
l’image stigmatisante assignée de l’extérieur par le
groupe majoritaire, en
composant avec elle et en s’affirmant tels qu’ils sont[i].
Nous
considérons que la fracture coloniale ne peut
pas être envisagée uniquement comme un ensemble de
représentations, de rapports
vécus négativement à la société
globale. Elle renvoie à des processus sociaux
de ségrégation sociale et spatiale affectant dans son
ensemble le monde
ouvrier, et plus significativement sa fraction immigrée, de loin
la plus
vulnérable. Ces réalités sociales vécues
sur le mode de l’exclusion et d’un état
d’exception sont en adéquation avec l’ordre symbolique
colonial et, en
cela, elles alimentent les représentations coloniales et
contribuent à leur
prégnance sociale. Ce processus peut produire à terme des
revendications
propres à ces groupes ségrégés se faisant
plus particularistes, en référence à
des communautés d’origine.
De
l’autre côté, les politiques publiques (la
« politique de la ville ») sont de plus en plus
définies à partir de
catégories indissociablement ethniques et territoriales,
visant des
populations (par exemple, les « jeunes issus de
l’immigration ») et
des espaces ciblés, alimentant ainsi des pratiques
communautarisantes. Ces
politiques procèdent d’une vision homogénéisante
de populations qu’elles
essentialisent, justifiant ainsi que ces publics fassent l’objet de
dispositifs
spécifiques[ii]. Cette logique
cumulative et circulaire, faite de ces
interactions entre institutions et groupes ethnicisés,
contribuent plus
globalement à « l’ethnicisation des relations
sociales »[iii]. A terme ce
processus semble acquérir une
dynamique autonome et poursuivre sa propre logique. Ainsi, Patrick
Simon écrit
dans sa contribution - « La République face
à la diversité :
comment décoloniser les imaginaires ? » -
que « les
expressions identitaires sont le produit d’un processus interactif,
dans lequel
se jouent des rapports de pouvoir. C’est ce que rappellent les
théories de la
domination, mais elles tendent à insister sur les
responsabilités d’un des
acteurs, le dominant, renvoyant l’expression du dominé à
une simple intériorisation
du stigmate. On ne peut s’arrêter à une explication
dessaisissant les
principaux intéressés - les immigrés et leurs
descendants - de toute initiative
dans le processus de formation des catégories de
représentation et d’action
dans la société. (...) Loin de ne constituer qu’une
importation de catégories
imposées par le groupe majoritaire, ici les
« Français blancs », les
références omniprésentes à la race ou
à l’ethnicité s’inscrivent aussi dans une
dynamique autonome de racialisation et d’ethnicisation des rapports
sociaux, et
par conséquent des classements ». Pour
déterminer sur quelle
base se constitue cette dynamique autonome, il est
nécessaire, comme
nous l’avons évoqué plus haut, de la restituer dans son
cadre social plus
général.
D’autre
part, loin de ne subir que la persistance de
représentations coloniales, et d’être victimes dans leur
existence quotidienne
de préjugés culturels négatifs à leur
encontre (que l’on ne peut pas,
d’ailleurs, systématiquement associer ou confondre avec du
racisme), les
populations « issues de l’immigration » ont fait
l’objet de
politiques spécifiques de gestion coloniale ou
néo-coloniale, ce qui les
distingue en cela du sort collectif des classes populaires en France.
Deux
recherches récentes, non citées dans ce livre, ont bien
montré en quoi a pu
consister la gestion spécifique et discriminante de ces
populations. Laure
Pitti a enquêté sur les ouvriers algériens à
Renault-Billancourt du début des
années 1950 jusqu’aux grèves d’OS des années 1970,
et elle a montré comment
l’ensemble des ouvriers maghrébins de l’usine était alors
l’objet d’un
traitement spécifique par la Direction de l’entreprise[iv].
Ces
ouvriers étaient catégorisés comme des
« Nord-Africains », et des documents internes
à l’entreprise
expliquaient à l’encadrement et à la maîtrise
comment s’y prendre pour gérer
cette catégorie d’ouvriers ; cela alors que, rappelons-le,
ces
travailleurs étaient à ce moment là officiellement
intégrés à la communauté nationale,
puisque juridiquement Français (la dénomination
institutionnelle était celle de
« français musulmans d’Algérie »).
Les dispositifs d’encadrement mis
en place se justifiaient par une approche qui devait prendre en compte
les
spécificités « culturelles » et
« psychologiques » de ces
ouvriers, sous couvert d’ « humanisme » et
d’ « éducation », et assignaient au
final « les
Nord-Africains » à un « statut
d’infériorité » qui reproduisait,
en métropole, le rapport de domination coloniale, d’autant que
les
« spécialistes » auxquels fait appel la
Direction pour coordonner ces
dispositifs sont issus de l’armée coloniale.
D’autre
part, Françoise de Barros a enquêté sur les
politiques du logement en France des années 1950 aux
années 1970, et elle
a montré comment les immigrés coloniaux ont fait l’objet
d’un traitement
spécifique par le personnel administratif chargé de leur
installation en France[v]. Ce personnel,
issu de l’encadrement colonial des
Algériens en métropole, a d’abord
appréhendé ces populations en France comme un
groupe homogène et spécifique, et a mis en place une
politique de séparation et
de répartition de ces populations sur le territoire.
Après la guerre d’Algérie,
les autres étrangers vont être traités de la
même façon que celle des
« indigènes algériens » (la
catégorie devient celle
d’« immigré »), et faire l’objet de la
même politique discriminatoire.
Immigration
et mémoire
On le
voit dans toutes ces contributions, l’éclairage par
l’histoire coloniale permet de donner un autre relief à des
phénomènes et des
enjeux bien actuels. Mais cette démarche trouve aussi ses
limites lorsqu’il
s’agit de comprendre les relations des individus à la
société française à
partir de leur rapport à la mémoire coloniale. Ainsi, de
nombreux auteurs, et
en particulier les coordinateurs de l’ouvrage, sont tentés
d’interpréter le
défaut d’intégration des personnes « issues de
l’immigration » dans
la société par une non-reconnaissance de leur histoire et
l’absence d’une
mémoire partagée. Ainsi dans la contribution sur
« Les enseignements de
l’étude conduite à Toulouse sur la mémoire
coloniale », N.
Bancel, P. Blanchard et S. Lemaire montrent à partir des
résultats de leur
enquête qu’il existe une faible connaissance de l’histoire
coloniale et de
l’histoire de l’immigration pour toutes les catégories de la
population étudiée
(les « français de souche » comme les
personnes « issues de
l’immigration »).
Seule
l’Algérie semble ressortir dans les réponses des
personnes qu’ils ont interrogées. Ils considèrent ainsi
que l’histoire
coloniale est identifiée à travers le prisme de
l’Algérie. Cela témoignerait du
fait que « le fait historique colonial est
identifié à l’un des ses
épisodes les plus tragiques », la guerre
d’indépendance
algérienne, et « particulièrement à
la torture ». Ils en
concluent que « cette focalisation sur l’Algérie
pose un double
problème : le premier concerne la difficulté
à percevoir toute la
complexité et les ambivalences de la colonisation, sa
compréhension étant
réduite à celle d’un de ses moments les plus
violents ; le second renvoie
à la cristallisation manifeste d’un ressentiment
éprouvé par les descendants
d’immigrés originaires du Maghreb, d’Afrique noire, de
l’ex-Indochine ou des
actuels Dom-Tom face à une histoire perçue comme
globalement occultée ».
Ils considèrent alors que la colonisation est vue par les
enquêtés « issus
de l’immigration » comme « la métaphore
d’une oppression subie
aujourd’hui : le sentiment d’être un "enfant
d’indigène" -
ou un "enfant de la
colonisation" -
structure une représentation de
soi assez similaire à celle observée dans les Dom-Tom
chez les "descendants
d’esclaves" ».
Les
auteurs ajoutent que l’histoire de l’immigration est
aussi très méconnue, que c’est « une
histoire virtuelle, sans repères
chronologiques stables ».[vi] Il
apparaît néanmoins problématique de traiter
ainsi de façon spécifique les problèmes de
transmission et d’appropriation de
la mémoire coloniale ou de celle de l’immigration (en tenant
compte
qu’effectivement cette histoire est très peu enseignée
à l’école), car on
trouve les mêmes difficultés pour l’ensemble des
« Français » à
connaître précisément l’histoire nationale et
encore plus l’histoire des luttes
sociales.
En tout
cas, il nous paraît peu crédible d’en conclure,
comme le font ici les trois auteurs, que « cette absence
de points de
repère sur le temps long semble souvent nourrir, chez les
« français de
souche », le sentiment d’une illégitimité de
la présence d’immigrés issus
de l’ex-Empire (qui portent l’image la plus négative, à
commencer par les
Maghrébins), et pour les immigrés et descendants
d’immigrés, une réelle
difficulté à se sentir liés à l’histoire de
France. Cette double fracture de la
mémoire nous semble pouvoir éclairer des problèmes
de discriminations évidents
et participe probablement aux processus de repli identitaire dans les
quartiers
(islam, identité recomposée) identifiés par
plusieurs autres études ».
Les phénomènes décrits de rejet de la
présence des immigrés et d’absence pour
ces derniers d’un sentiment d’affiliation à l’histoire de
France -
particulièrement visibles dans les quartiers d’habitations
modestes et
populaires - s’originent avant tout dans l’aggravation de la crise
sociale et
l’absence de perspectives d’avenir dans une société qui
ne donne plus de
travail et de place garantie à chacun.
Le
sentiment de rejet des immigrés est avant tout
corrélé
avec le sentiment de marginalisation sociale, le fait d’être
renvoyé vers les
couches les plus précarisées et les plus
paupérisées de la société, là
où
justement se trouvent les immigrés, et d’avoir ainsi le
sentiment d’être
abandonné en tant que « vrai
français » et de devoir partager le sort
commun des immigrés. Le rejet de ces derniers par les
« Français »
exprime alors souvent une forme de repoussoir par rapport à sa
propre déchéance
sociale, une sorte de réflexe d’autodéfense pour se
rehausser symboliquement[vii]. De l’autre
côté, pour les jeunes immigrés les
plus discriminés, comment se sentir liés à
l’histoire de France quand on
n’a pas eu les moyens d’avoir une scolarité dite
« normale », que
l’on a été relégué dans les filières
les plus dévalorisées de l’enseignement
scolaire, que l’on est baladé de petits boulots en stages et en
missions
d’intérim, sans pouvoir pendant des années accéder
à un emploi stable en
CDI ?
Les
auteurs notent d’ailleurs que le sentiment de « cette
fracture s’affermit dans les quartiers les plus en
difficulté ». Mais
cela ne les amène pas plus à s’intéresser à
ce qui s’y joue concrètement dans
les relations entre leurs différents groupes
d’enquêtés. Ils considèrent alors
que pour lutter contre « la persistance des
représentations
coloniales », il faudrait qu’il existe des
« canaux qui
permettraient de socialiser l’analyse historique de ces
représentations ».
C’est-à-dire, essentiellement, une prise en charge par
l’école de
l’enseignement du fait colonial et de l’histoire de l’immigration.
Pour
notre part, nous considérons que si cette persistance est
en partie déterminée par le refus de
retour critique sur cette histoire
et par l’absence de reconnaissance publique des descendants de
l’immigration
coloniale, elle est tout autant déterminée, dans un
contexte de délitement des
anciennes solidarités sociales et de classe, par la crise de
représentation
politique des classes populaires : crise de reproduction du
personnel
politique et syndical ouvrier (faible relève dans les jeunes
générations et
découragement des plus anciens, perte des « bastions
rouges »
municipaux, déclin du Parti Communiste) ; absence de
porte-parole ayant
suffisamment de surface politique pour défendre des valeurs et
revendications
communes aux classes populaires, permettant d’unifier le système
de
représentation politique ; délaissement des
« jeunes militants de
cité » par les partis de gauche et les
municipalités progressistes,
rendant caduque la relève militante et le débouché
politique de
l’investissement associatif dans les quartiers[viii] ; perte
des repères politiques (la
recomposition idéologique des partis de gauche de plus en plus
convertie au
social-libéralisme) ; conversion des partis de gouvernement
au discours
sécuritaire (avec la multiplication des dispositifs
répressifs), entretenant un
sentiment de peur face à une menace étrangère,
diffuse, s’incarnant dans la
figure du musulman terroriste ; et enfin renforcement du clivage
national/étranger au détriment du clivage de la justice
sociale dans les
discours des dirigeants politiques qui contribuent ainsi à
ethniciser et
racialiser les relations sociales.
Tout ce
contexte est bien plus propice à un renforcement
des stéréotypes et préjugés coloniaux
qu’à un affaiblissement de leur prégnance
sociale.
Enseigner
le fait colonial à l’école
Les
responsables de l’enquête à Toulouse concluent sur
« la très forte demande sociale pour mieux
connaître la période
coloniale » qui ressort de leur étude.
L’enseignement de cette
histoire devrait permettre de répondre à cette demande
« afin d’éclairer
certains problèmes contemporains et pour combler un vide
mémoriel perçu par une
forte majorité comme une amputation très forte de
l’histoire nationale ».
Cette intention semble tout à fait justifiée, mais il
s’opère parfois un
glissement vers une sorte de surestimation des effets à attendre
de
l’enseignement de cette histoire à travers les programmes
scolaires. Cela
apparaît clairement dans la contribution de Sandrine Lemaire
intitulée « Colonisation
et immigration : des « points aveugles » de
l’histoire à
l’école ? ».
Celle-ci
explique qu’un meilleur enseignement de l’histoire
coloniale et de l’immigration à l’école permettrait de
lutter contre « des
discriminations et des revendications qui se manifestent bien
malgré
elle », et de « contribuer à
apaiser les tensions de certaines
cohabitations "intercommunautaires" ».
L’historienne
commence par rappeler très justement que les manuels scolaires,
durant la
période coloniale, « reflétaient les
nécessités de la légitimation de
l’entreprise coloniale ». Elle ajoute que « le
discours
scolaire de la période coloniale a été sans aucun
doute un maillon essentiel de
la pénétration de l’idéologie coloniale dans
l’ensemble du corps social, un
outil crucial visant à constituer et pérenniser une
identité française ».
Elle décrit ensuite le mutisme des manuels après la
décolonisation (au début
des années 1960) jusqu’aux années 1980. Car, en effet,
« comment
traiter les indépendances alors que jusqu’au dernier moment le
discours
officiel était resté inchangé sur la
prétendue acceptation du système colonial
par les colonisés supposés convaincus de ses bienfaits et
de la " mission
civilisatrice française" ». Elle
ajoute qu’il
s’effectue ensuite une remise en cause à partir des
années 1980, mais « un
schisme s’opère dans les mémoires entre histoire
nationale et histoire
coloniale » que l’on retrouve dans les manuels
scolaires.
Puis, S.
Lemaire, dans une section intitulée « Les
lacunes de l’enseignement, terreau de la
radicalisation ? », cite
un sondage commandé par le ministère
délégué à la ville réalisé en
juin 2001
auprès de jeunes âgés de 15 à 25 ans
nés en France de parents algériens,
marocains, tunisiens, et d’Afrique subsaharienne, qui montrerait que
« plus
du tiers des sondés pensent que la situation des jeunes issus de
l’immigration
n’a fait que se dégrader depuis dix ans et leur sentiment
d’être rejetés est
beaucoup plus fort que dans la population totale des jeunes du
même âge
(8%) ». L’auteur ajoute que « d’après
ce même sondage,
et comme l’a montré également l’enquête
menée à Toulouse, ces jeunes placent
l’école en première place comme lieu d’intégration
sociale ».
Elle en conclut sur « l’impérieuse
nécessité de traiter et surtout
d’enseigner cette histoire nationale pour restituer un passé
à l’ensemble de la
population française ». Cette
démonstration nous semble assez
fantaisiste, car en quoi l’école pourrait répondre au
sentiment d’exclusion
qu’aurait mis à jour ce sondage ? Est-ce vraiment par
l’enseignement
préconisé qu’on répondrait à la
dégradation des conditions de vie matérielles
de ces jeunes et qu’on lutterait contre leur sentiment
d’exclusion ?
La
dégradation de la situation des jeunes issus de
l’immigration est liée, comme nous l’avons déjà
dit plus haut, à la dégradation
plus générale des conditions de vie et de travail des
classes populaires. Et si
leur sentiment d’exclusion est bien plus fort que celui des jeunes en
général,
c’est avant tout le produit de leur exclusion réelle bien plus
forte sur le
marché du travail, le fait qu’ils sont plus que les autres
conduits à choisir
au cours de leur passage à l’école les filières
dévalorisantes de relégation
scolaire, qu’ils sortent au final moins qualifiés scolairement,
qu’ils
obtiennent plus difficilement des stages (pour les élèves
par exemple inscrits
dans les filières préparant au Bac Pro). Ce n’est
malheureusement pas
l’enseignement de l’histoire coloniale qui permettra de résoudre
ces
difficultés objectives auxquelles ils sont confrontés. En
revanche, si
effectivement ces jeunes placent l’école comme principal lieu
d’intégration
sociale, c’est peut être avant tout parce qu’ils savent que c’est
le seul moyen
de salut social possible. L’école permet en
théorie une ascension
sociale et un brassage qui donne au moins l’impression d’appartenir
à une
nouvelle génération partageant des traits communs et
donnant accès à une
identité sociale valorisante (celle de lycéen, d’étudiant,
de
futur diplômé). Ainsi, pour des enfants d’ouvrier
maghrébin, avoir accès au
lycée permet d’espérer pouvoir échapper à
la condition ouvrière, de ne pas être
déterminé à reproduire la condition du
père, et de pouvoir ainsi ne pas avoir à
connaître les mêmes humiliations et sentiments de honte
sociale.
S.
Lemaire surestime les phénomènes liés à la
« culture »,
à la « mémoire collective des
français », les « problèmes
posés dans les mentalités »... comme
phénomènes explicatifs de
la stigmatisation des immigrés. Ces mêmes
phénomènes seraient à l’origine des
discours politiques et médiatiques qui construisent
l’immigration comme
« problème », en font les boucs
émissaires, « l’objet
privilégié sur lequel s’opère la projection
fantasmatique des problèmes de la
société »... En
réalité, ce n’est absolument pas dans une
quelconque « mentalité » que s’originent
ces phénomènes de peur et de
rejet, mais bien dans les conditions matérielles dans lesquelles
ces phénomènes
s’inscrivent. De plus, il est faux de dire que « ces
peurs conduisent
nombre de médias à tenir des discours participant
davantage à l’entretien de
ces angoisses qu’à un véritable travail
d’information ». Comme
si le discours médiatique ne faisait que
« rencontrer » et aller dans
le sens de l’opinion commune des Français. Or, c’est bien la
construction
médiatiques des malaises sociaux et des émeutes dites
urbaines de ces vingt
cinq dernières années (les premières
émeutes médiatisées comme « violences
urbaines » sont celles des Minguettes en banlieue de Lyon et
datent de
l’été 1981) qui a largement contribué, par des
glissements successifs, à
associer l’immigration à la délinquance, et à
ethniciser les problèmes sociaux[ix].
A partir
du moment où l’auteur surestime le rôle des mentalités
et de la mémoire collective, on comprend
mieux pourquoi elle attend
autant d’une meilleure place de l’histoire coloniale dans
l’enseignement
scolaire : « Il ne fait pas de doute que la
revalorisation de
l’histoire de l’immigration dans les enseignements fondamentaux
d’histoire
contribuerait à réduire les replis identitaires ».
Cette
notion, souvent utilisée dans différentes
contributions, de « repli identitaire »,
ou, dans une
autre variante, de « repli communautaire », nous
semble très problématique. Comment
caractérise-t-on ces formes de
repli ? Est-ce qu’on ne reprend pas tel quel une évidence
véhiculée dans
le sens commun, reprise fréquemment dans le discours
médiatique et politique,
mettant en garde contre ces replis qui menaceraient la
cohésion
nationale ? Y compris à l’extrême gauche on a entendu
dénoncer les
« Indigènes de la République »
comme un mouvement communautariste qui
diviserait le mouvement ouvrier... Patrick Simon et Sylvia Zappi ont
pourtant
bien montré, dans le numéro de la revue Mouvements
intitulé « La
politique républicaine de l’identité », que
c’est le caractère
prétendument neutre et universel de la République qui
impose « le credo de
l’indifférenciation et de la neutralisation des espaces public
et
politique », discréditant du même coup les
identités et les identifications
s’écartant de la norme commune. Alors même que c’est ce
processus qui
conduirait « à rendre visible, par contraste, ces
mêmes identités
minoritaires ».
Dans ces
conditions, est-ce que n’importe quelle
affirmation identitaire ne risque-t-elle pas d’être perçue
comme un mouvement
de repli sur soi ou sur son groupe d’origine
présumé ?
D’autre
part, ce que certains observateurs peuvent
interpréter comme un repli peut ne pas être du
tout vécu comme tel par
des individus qui cherchent à partir des moyens
concrètement à leur disposition
à éviter le risque, réel celui-ci, de repli sur
soi en cherchant des ressources
dans des communautés d’appartenance. Cela afin de
résister à la fragilisation
des supports de l’existence sociale et de répondre ainsi aux
diverses formes menaçantes
que peut prendre l’individualisme négatif[x].
Un
exemple illustratif de ce phénomène est celui de la
démarche qui conduit certaines jeunes filles françaises
à se réislamiser
et à porter à l’extérieur de leur domicile le
foulard islamique. Ce phénomène,
très longuement commenté dans la presse, a
été le plus souvent interprété comme
une forme de repli sur soi et de soumission allant à l’encontre
de l’émancipation
prescrite dans le devoir d’intégration. Or, on a pu constater
dans de nombreux
cas que ces jeunes filles vivaient au contraire cette pratique comme
une forme
d’affirmation de soi et de « repossession » de
son corps (le refus de voiler son identité) dans la
sphère
publique[xi].
Pour
finir, l’enjeu proclamé de l’enseignement de
l’histoire coloniale et de l’immigration consisterait, comme
l’écrivent P.
Blanchard, N. Bancel et S. Lemaire dans l’introduction, à
« aider à la "pacification" des mémoires sur le
passé
colonial ». Comme si le problème
serait toujours de
« pacifier » les minorités
révoltées par le sort qui a été
réservé à
leurs ancêtres et qu’ils continuent de ressentir comme une
humiliation dans
tout ce qui lui fait écho dans leur quotidien. On comprend mieux
alors la
distance que les auteurs tiennent à maintenir avec le mouvement
des
« Indigènes de la République »
qu’ils disqualifient en considérant
qu’ils radicalisent ses positions et procède à des
« amalgames
historiques », ce qui effectivement ne favoriserait pas une
quelconque
volonté de « pacification ». Ces auteurs
ne veulent pas voir que
c’est, au contraire, en alimentant leur révolte légitime
- cette rage
mobilisatrice qui anime des mouvements comme les
« Indigènes de la
République » - que les groupes opprimés,
à travers des revendications
d’abord et en apparence d’ordre culturels, identitaires,
mémoriels, etc.,
peuvent construire une confiance suffisante pour oser
« s’exposer en
public », sortir de l’invisibilité, intervenir dans
les débats, les
conférences, les meetings - en ayant la conviction
nécessaire pour le faire
(chose très peu évidente quand on est fragilisé
par les stigmates sociaux que l’on
porte malgré soi) - afin de revendiquer pour leurs droits.
Autonomie
et convergence des luttes
C’est
dans la lutte concrète pour les droits sociaux, pour
l’égalité des droits, en tant que mouvement autonome
d’opprimés, que ces
groupes pourront gagner en nombre et obtenir des victoires. Mais nous
pensons
aussi que ces mouvements autonomes devraient être guidés
par une volonté de
faire converger ces luttes pour les droits, de les unifier à
terme dans un
mouvement d’ensemble contre toutes les formes de discriminations et
d’oppressions. Et nous pensons aussi, mais il est peut être
encore trop tôt
pour que cette étape soit à l’ordre du jour, que ces
mouvements devraient
investir les organisations les plus capables de faire converger ces
luttes et
de construire un véritable rapport de force dans l’unité
retrouvée du mouvement
ouvrier. C’est sur ce point là que nous divergeons avec
certaines des analyses
développées par des
« Indigènes », tel Sadri Khiari, qui dans
son
texte « L’indigène discordant »
pose à notre avis le
mouvement autonome des Indigènes d’abord en
contradiction et en rupture
avec toutes les organisations françaises et blanches
du mouvement
social, y compris celles de l’extrême gauche, dont la LCR. Nous
ne
sous-estimons absolument pas les énormes difficultés
justement analysées par
Sadri Khiari qu’ont ces organisations à s’ouvrir et à
accepter des militants
qui ne correspondent pas au profil majoritaire de leurs membres. Mais
nous
pensons que le combat se mène aussi à l’intérieur,
et dès maintenant, surtout
pour ceux qui défendent encore, comme nous, une perspective
révolutionnaire de
transformation de cette société.
Pour des
raisons analogues, nous avons aussi des
divergences avec Nicolas Qualander lorsqu’il écrit que les
immigrés, les
postcolonisés, ont « le droit de faire valoir
leurs revendications
spécifiques » (« l’autonomie des
luttes »), « tout
en participant à la reconstruction commune d’une projet de
société alternative
au côté d’un mouvement social, à la seule condition
que ce dernier soit
désimpérialisé idéologiquement et
culturellement[xii] ».
Autant attendre alors le jour de la révolution pour agir dans
l’unité... Car
les mouvements sociaux sont aussi influencés par
l’idéologie dominante et ils
resteront, dans le cadre de la société actuelle,
perméables aux représentations
coloniales. De la même façon, Sadri Khiari écrit
que : « On peut
penser des solidarités fluctuantes, des accords partiels et
ponctuels [entre
les Indigènes et les autres mouvements sociaux], mais les
convergences
profondes se construiront sur le socle de l’anticolonialisme[xiii] ».
Si nous
sommes bien convaincus aussi par la nécessité de l’autonomie
des luttes des opprimés, condition de possibilité
d’un véritable mouvement
de lutte de l’immigration, nous pensons que c’est le volontarisme
politique qui
peut permettre de remettre en cause les référents
culturels et identitaires
dominants dans le mouvement de masse. C’est par le travail commun, la
proximité
dans l’action, la confrontation, le débat fraternel, que l’on
pourra mettre en
évidence le décalage existant entre les organisations du
mouvement social et de
la gauche révolutionnaire (quasi exclusivement
« blanche ») et la
composition de la société réelle. D’ailleurs,
Nicolas Qualander écrit plus loin
que « seules [les populations issues de l’immigration
post-coloniale]
pourront imposer le rapport de forces nécessaires à une
décolonisation des
esprits ». Ce rapport de force ne pourra se
construire que dans
le cadre des organisations existantes du mouvement ouvrier, pas
à côté de lui.
En
conclusion, si nous reconnaissons aux coordinateurs de La
fracture coloniale le grand mérite de militer pour une
reconnaissance de
l’histoire de la colonisation et d’aller à contre-courant du
discours dominant
en dénonçant la prégnance des
représentations coloniales qui continuent à
alimenter les discriminations et le racisme à l’encontre des
immigrés, nous ne
voulons pas que cela se fasse au prix d’alimenter d’autres types
d’illusions...
Car, à lire certaines contributions, on a l’impression qu’il
suffirait que
l’histoire coloniale soit mieux enseignée et reconnue, pour
qu’on en finisse à
terme avec « les tensions intercommunautaires ».
Cela reflète une
forme d’intellectualisme et d’idéalisme que d’accorder un tel
rôle au mouvement
des idées. Et ceci peut nourrir des illusions autrement plus
graves sur la capacité
des institutions actuelles à
« intégrer » l’ensemble des citoyens
autour d’une mémoire commune et dans une communauté nationale
renouvelée...
Cet article est paru dans le numéro 14 de la
revue
Socialisme International, en janvier 2006
http://www.revue-socialisme.org
[i] C’est notamment ce qu’ont mis en
évidence les
recherches rassemblées dans l’ouvrage collectif récent, Faire
figure
d’étranger (Claire Cossée, Emmanuelle Lada, Isabelle
Rigoni, Faire
figure d’étranger, regards croisés sur la production de
l’altérité, Paris,
Armand Colin, 2004). Plusieurs des contributions montraient en effet
que les
effets des assignations identitaires sur les individus conduisaient
certains
d’entre eux à intérioriser ces catégorisations
ethnicisées. Mais elles
montraient aussi que ces individus pouvaient s’approprier ces
catégorisations
en composant avec elles, et participer ainsi à leur
déconstruction. Et c’est
notamment par l’action collective, en investissant l’espace public, que
ces
groupes stigmatisés peuvent s’élever contre une
identité communautarisante qui
leur est attribuée de l’extérieur et s’engager ainsi dans
des tentatives de
« repossession de soi » dont les formes sont
diverses et variées dans
le temps.
[ii]
Voir à ce
sujet : Sylvie Tissot et Franck Poupeau, « La
spatialisation des
problèmes sociaux », Actes de la recherche en
sciences sociales,
159, septembre 2005, p. 5-9.
[iii]
Voir
l’article d’Elise Palomarès, « L’ethnicisation des
politiques locales et
sociales » paru dans ContreTemps n°13, mai
2005, où ces processus
sont étudiés à travers le cas de la politique
municipale dans la ville de
Montreuil.
[iv]
Laure Pitti, Les
« Nord-Africains » à Renault : un cas
d’école de gestion
coloniale de la main-d’œuvre en métropole. L’article est
consultable sur le
site de l’IHTP : http://www.ihtp.cnrs.fr/dossier_monde_colonial/pitti.html
[v]
Françoise de
Barros, « Des Français musulmans d’Algérie aux
immigrés. L’importation de
classifications coloniales dans les politiques du logement en France
(1950-1970) ». Actes de la recherche en sciences sociales,
159, septembre
2005, pages 27 à 45.
[vi] Dans une optique différente,
Abdellali Hajjat pose
aussi ce problème, dans son livre récent « Immigration
postcoloniale et
mémoire », de la difficulté pour les
individus issus de cette histoire
à s’approprier la mémoire de l’immigration et en
particulier la mémoire des
luttes de l’immigration (voir la présentation critique qu’en a
fait Nicolas
Qualander dans Socialisme International n°13). A. Hajjat
se confronte au
phénomène de perte de cette mémoire, qu’il impute
en particulier à la violence
de « l’injonction à l’intégration »
qui agit comme une violence
symbolique en forme d’ « impérialisme
culturel »
exercé sur les populations issues de l’immigration.
[vii]
Sur cette
question délicate du racisme populaire contre les
« immigrés », il faut se reporter
absolument au dernier chapitre de Retour
sur la condition ouvrière, « Affaiblissement du
groupe ouvrier et
tensions racistes », de Stéphane Beaud et Michel
Pialoux, op. cité. Les
auteurs y considèrent que l’enjeu véritable des tensions
racistes dans les
milieux populaires est la défense d’une respectabilité
ouvrière :
Si un certain nombre d’ouvriers
« Français » voient avec défiance
cette nouvelle immigration (postcoloniale), c’est parce qu’elle ne fera
qu’aggraver à leurs yeux les problèmes structurels
rencontrés dans les quartiers,
à l’école et dans les entreprises, dans un contexte de
mise en concurrence
exacerbée entre les travailleurs et leurs familles. Beaud et
Pialoux ajoutent
que pour la plupart des ouvriers gagnés aux
« idées » du FN, il ne
s’agit pas d’une position idéologique ferme, et que l’on
gagnerait à
interpréter le passage au FN dans bien des cas
« comme une forme de
protestation amère, voire désespérée,
contre le moralisme de gauche »,
ainsi que « comme une tentative ultime de
différenciation et de revendication
du droit à l’existence dans un contexte de déclassement
structurel du groupe
ouvrier ».
[viii]
Voir le
livre d’Olivier Masclet, La Gauche et les cités,
enquête sur un rendez-vous
manqué, Paris, La Dispute, 2003, ainsi que son article paru
dans ContreTemps n°13, mai 2005, « Le PC et les
militants
de cité ».
[ix]
Voir à ce
sujet : Patrick Champagne, « La construction
médiatique des "malaises sociaux" », Actes
de la recherche
en sciences sociales, 90, décembre 1991, p. 64-75 ;
ainsi que Annie
Collovald, « Des désordres sociaux à la
violence urbaine, Actes de la
recherche en sciences sociales, 136-137, mars 2001, p.104-113.
[x] Voir Robert Castel, Les
métamorphoses de la question sociale,
Fayard, Paris, 1995.
[xi] Voir à ce sujet
Françoise Gaspard et Farhad Khosrokavar, Le
foulard et la République, Paris, La Découverte, 1995.
[xii] Dans son article de
présentation critique du livre « Immigration
postcoloniale et mémoire », paru dans SI
n°13.
[xiii] Extrait de
« L’indigène discordant ». On peut
lire
ce texte sur http://toutesegaux.free.fr
Alexandre Achrafieh