Postcolonialité
et lutte de classes (partie1/2)

Y a-t-il des indigènes dans
la
République ?
Alexandre Achrafieh
Deux
événements politiques majeurs de l’année 2005 ont
révélé au grand jour de
quelle façon la question coloniale taraude la
société française. Le
premier, l’offensive invraisemblable menée de concert par la
droite
parlementaire et le Gouvernement pour réhabiliter le
passé colonial de la
France, avec le vote le 23 Février de la loi sur les
rapatriés dont le fameux
article 4 porte reconnaissance du « rôle positif de
la présence
française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».
Ensuite,
face à l’explosion sociale dans certaines villes de banlieue
entre fin octobre
et mi-novembre, la réponse ultra-sécuritaire du
Gouvernement pour mater la
révolte des jeunes émeutiers, et notamment la
réactivation d’une loi
d’exception de 1955 pour décréter l’état d’urgence
et instaurer un couvre-feu.
Pour ce
qui est de la loi du 23 février, deux éléments
occultés sont à rappeler :
tout d’abord, que ce n’est pas seulement l’article 4 qui pose
problème, mais
l’ensemble de la loi qui, en cherchant à plaire aux
français rapatriés, fait
l’impasse sur toute la violence subie par les populations
colonisées pendant
les siècles qu’a durée l’entreprise coloniale de la
France. Ensuite, que
cette loi, lorsqu’elle fut discutée au Parlement et au
Sénat, n’a fait
quasiment pas l’objet d’une contestation de la part des
représentants de la
gauche[i].
Enfin, il faudrait rappeler que les débats parlementaires
suscités après le
vote de cette loi ont donné l’occasion d’une déferlante
réactionnaire et
raciste de la part de la majorité au pouvoir qui en dit long sur
la permanence
des mentalités coloniales de certains députés[ii].
De la
même façon, les réactions suscitées par
l’explosion sociale de novembre en
banlieue ont révélé à quel point les
schèmes de perception coloniaux et
racialisant sont toujours prégnants dans certains milieux
intellectuels et
politiques. Certains y ont vu une révolte
« ethnico-religieuse »,
constituant une menace pour la civilisation française.
Ainsi, le très
médiatique philosophe Alain Finkielkraut a dénoncé
une révolte « de noirs
et d’arabes musulmans » qui détesteraient la
France[iii]...
L’instauration
de l’Etat d’urgence a fait l’objet d’un certain consensus, la gauche
parlementaire ayant très peu contesté cette
décision. Rappelons ici que c’est à
l’aide de l’activation de cette même loi de 1955 que la France
imposa le
couvre-feu aux Algériens le 11 octobre 1961 et que sa police
réprima dans le
sang la manifestation de ces derniers le 17 octobre de la même
année en faisant
plusieurs dizaines de victimes. C’est aussi avec l’utilisation de la
même loi
que la France réprima les indépendantistes Kanaks le 5
mai 1988 en massacrant
dix-neuf d’entre eux dans la grotte d’Ouvéa, en
Nouvelle-Calédonie. C’est dire
toute la symbolique que représente cette loi. C’est bien cet
abcès colonial,
entretenu par une telle mesure, qui permet de mieux comprendre comment
une
surenchère d’annonces peut alors s’inscrire dans un cadre de
référence
cohérent : ainsi de la décision prise par le
Gouvernement d’expulser du
territoire les jeunes impliqués dans les
« violences » au seul motif
qu’ils sont étrangers, et cela qu’ils disposent d’un titre de
séjour ou
non ; ou encore la demande faite par des députés de
retirer leur
nationalité française aux jeunes responsables de ces
mêmes
« violences » ; et enfin, cerise sur le
gâteau, la dénonciation
de la polygamie comme étant une des causes principales du
comportement
« délinquant » de ces jeunes !
Un
repli communautariste ?
La
question de la persistance des représentations coloniales, et de
la gestion
néo-coloniale des populations immigrées issues de
l’ex-Empire français, ont été
au centre de la campagne de mobilisation lancée par les
initiateurs de l’appel
des « Indigènes de la République »
en janvier 2005. Ce mouvement a
depuis suscité de nombreux débats et fait l’objet de
critiques diverses et
variées. Encore récemment, on peut citer le journal Le
Monde qui en
« Une » de son édition du 25 et 26
décembre 2005 disqualifie l’appel
des « Indigènes de la République »
en le caractérisant comme « un
double mouvement de repli, communautariste et mémoriel »[iv].
De façon
beaucoup plus argumentée, le nouveau président de la
Ligue des Droits de
l’Homme (LDH), Jean-Pierre Dubois, revient dans un récent
éditorial
d’ « Hommes et Libertés[v] »
(la revue de la LDH), sur le débat suscité par l’appel
des Indigènes. Il
explique ainsi que « L’appel dit des
« indigènes de la
république », si controversé qu’il ait
été et si discutable que soit la
dynamique politique qu’il a cru pouvoir lancer, a en tout état
de cause mis le
doigt sur une plaie non refermée, sur un abcès qui
suppure sans qu’y aient pris
garde les sphères politico-médiatiques qui font l’opinion
dominante ».
J.P. Dubois reconnaît que « les discriminations
racistes, potentialisée
par les inégalités socio-territoriales - les
quartiers-ghettos - et par
d’autres discriminations - culturelles et notamment religieuses -
frappent
encore aujourd’hui massivement des populations
précisément issues pour la plus
grande part d’anciennes colonies de la République
française ».
Mais il
récuse l’analyse que fait globalement le mouvement des Indigènes :
« "Enfants d’immigrés" , "enfants de
colonisés" : la quête identitaire, face à un
déracinement familial
bien réel et à un ré-enracinement souvent bien
problématique, pousse à des
assimilations très discutables mais fort tentantes. Serait-ce,
dans
« nos » (et d’abord
« leurs »...) banlieues, l’injustice
coloniale qui, tout bonnement, continuerait ? Rien n’est si
simple. Sauf à
perdre le sens des mots et des notions, inégalité et
discrimination
d’aujourd’hui, pour être bien réelles, insupportables et
cependant très
insuffisamment connues et combattues, ne relèvent en rien,
objectivement, d’un
phénomène colonial ». JP Dubois
admet que, subjectivement,
ceux qui subissent ces discriminations racistes fassent le lien avec
l’oppression coloniale d’hier. Mais il dénonce le risque d’une
« communautarisation des révoltes » :
« Une
structuration politique qui tendrait à laisser face à
face un « parti des
Indigènes » et les nostalgiques du colonialisme et de
l’OAS, divisant
comme de juste les victimes de la crise sociale et identitaire, ne
profiterait
qu’aux dominants du monde qui vient ».
Nous ne
partageons pas les analyses développées ci-dessus, mais
nous reconnaissons au
président de la LDH le mérite de poser les
problèmes qui font effectivement
débat : la société française est-elle
traversée par des rapports
néo-coloniaux ? Et quelle est la bonne stratégie
à employer pour lutter
contre les discriminations et permettre aux opprimés (les
populations issues de
l’immigration coloniale et post-coloniale) de revendiquer pour leurs
droits ?
Nous
avons choisi de présenter ici un ouvrage récemment paru,
« La fracture
coloniale. La société française au prisme de
l’héritage colonial »,
car tout en donnant des éléments de réponse aux
problèmes soulevés plus haut,
ce livre révèle les limites d’une démarche qui, se
focalisant sur la postcolonialité,
détache celle-ci des processus sociaux dans lesquels elle
s’inscrit. Ce livre
témoigne néanmoins d’une volonté très
positive de mieux éclairer les héritages
contemporains du passé colonial, « ce passé
qui ne passe
pas » et « qui ne se pense pas ».
Les
héritages coloniaux de la société française
Les
coordinateurs de l’ouvrage, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et
Sandrine
Lemaire, sont tous trois historiens. Ils ont déjà
codirigé plusieurs ouvrages
sur la question coloniale[vi].
Dans cette somme collective, ils entendent dresser un tableau assez
large de ce
que représente la « postcolonialité »
dans la société
française contemporaine. A cette fin, ils ont sollicité
les contributions de
nombreux spécialistes, historiens, sociologues, écrivains
et praticiens, qui
ont été amenés à s’interroger sur les
héritages coloniaux de notre société. Il
s’agit ici d’éclairer un même concept, celui de
« fracture
coloniale », à partir d’approches
différentes afin de montrer
les diverses dimensions d’un phénomène multiforme.
Que
veulent démontrer les coordinateurs de ce livre ? Le
premier constat
effectué est celui d’une situation spécifique à la
France d’un déni de
l’histoire coloniale. Ce déni produit des effets très
dangereux à la fois de
« trous de mémoire » dans la
société et de rejet de la mémoire de
ceux qui, vivant aujourd’hui en France, proviennent de cette histoire.
Cette
situation créerait des postures de victimes revendiquant leur
mémoire, pouvant
déboucher sur « une concurrence entre les victimes
et entre les
mémoires ». Adoptant la posture
d’intellectuels voulant rendre
justice aux victimes et « pacifier les
mémoires », ces
auteurs mettent en garde contre les dérives d’une
société où les « replis
communautaires » et « identitaires »,
nourris par les revendications mémorielles, ne permettraient pas
une intégration effective de tous dans la
société.
L’enjeu
théorique et politique consiste ici à « reconstituer
la généalogie
coloniale des modes de gestion actuels des populations
« immigrées ».
Dans l’introduction, P. Blanchard, N. Bancel et S. Lemaire montrent de
façon
très pertinente comment le modèle d’intégration
des immigrés emprunte beaucoup,
dans sa conception et dans ses politiques concrètes, au
modèle colonial
d’assimilation formalisé à la fin du XIXe siècle.
Celui-ci aurait
« évolué entre association et assimilation
politique, jusqu’à donner
naissance tout au début de la guerre d’Algérie au concept
d’intégration ». Les auteurs
rappellent ainsi que le terme d’intégration a
été
prononcé officiellement pour la première fois en 1955 par
le ministre de la
Justice François Mitterand, dans le contexte de l’Empire
finissant. En
principe, l’intégration devrait permettre d’accepter l’Autre,
l’immigré,
avec ses particularités et ses différences.
En
réalité, l’intégration, tout comme l’assimilation,
vise à faire se conformer à
un modèle culturel unique tous les citoyens faisant partie d’une
même communauté nationale. Cette primauté
de la culture
nationale républicaine repose sur
la vision d’un génie français et d’une mission
universelle de la
République. Celle-ci permettrait l’émancipation des
individus (les
« indigènes » des colonies d’hier, et les
« immigrés » de
la France d’aujourd’hui) grâce aux idéaux qui la portent,
et d’abord le
principe intangible d’indifférenciation des individus face
à l’Etat. Les
auteurs indiquent alors qu’il est « nécessaire de
reconnaître que
l’universalisme peut être, parfois, mis au service de politique
de domination
et de discrimination qui s’appuient, en dernier ressort, sur une
interprétation
des inégalités raciales ».
Ils
rappellent que les blocages au sein de la
société, tant au sujet de la
place attribuée aux immigrés issus des anciennes colonies
qu’à la
non-assimilation du passé colonial dans une mémoire
partagée, ont conduit des
nouveaux acteurs à entrer en jeu et à radicaliser un
contre-discours. Ils
citent le cas des associations voulant représenter les
minorités
« noires » antillaises ou africaines. Ils citent
surtout les
initiateurs de l’appel des « Indigènes de la
République ». Tout en
écrivant que cet appel est « trop
systématique », car il
affirmerait que « la situation actuelle serait une simple
reproduction
de la situation coloniale », et qu’il
entérinerait l’indigénisme,
les auteurs lui reconnaissent le « mérite de
rappeler que la France est
bien une société postcoloniale, encore traversée
par les ressacs, prolongements
et processus coloniaux et postcoloniaux, héritages
évidemment sujets à
transformations et métissages... ».
Ils font
aussi remarquer que les attaques médiatiques et politiques
contre cet appel
sont très révélatrices des réactions qu’il
a suscitées chez les partisans de
l’ « intégrisme républicain ».
Ils ajoutent que « toute
revendication mémorielle, dès lors qu’elle émerge
d’acteurs qui se définissent
comme "descendants de colonisés", tient probablement au
soupçon de
"communautarisme" » qui disqualifie d’avance ces
mouvements.
Ces réactions seraient « un autre symptôme
de la fracture
coloniale », comme le seraient aussi les violentes
polémiques au
sujet de la « question du voile ».
Les
auteurs en concluent que « de ce champ de bataille
mémoriel, se dégage
un constat essentiel, à savoir la symétrie des
débats entre les défenseurs
d’une « positivité » de la colonisation et
ceux qui, au contraire,
souhaitent que soient reconnus l’oppression, l’exploitation et les
crimes
coloniaux. C’est là, incontestablement, une fracture des
mémoires, travaillée
par des minorités qui rejouent souvent le face-à-face des
décolonisations. Il
est donc plus que temps d’ouvrir des perspectives historiques
authentiquement
postcoloniales, qui pourraient permettre de saisir les transformations
à
l’œuvre et de dépasser le manichéisme de ces
positions ».
On peut
voir dans cet extrait un effet de position : les auteurs voulant
se
dégager des enjeux propres aux groupes discriminés, et se
distinguer d’eux en
prenant de la hauteur en tant qu’intellectuels de la « postcolonialité »
guidés par les seuls enjeux de recherche scientifique et de
vérité
historique... mais cette prise de distance se fait au prix
d’une erreur
manifeste : il n’existe pas de symétrie des
débats et des positions
entre les défenseurs de la
« positivité » de la colonisation et ceux
souhaitant la reconnaissance de cette oppression, car, dans le cas des
premiers, il s’agit de représentants de la nation, disposant de
tous les moyens
pour faire entendre leur voix et imposer leur vision dans la force de
la loi,
alors que les seconds ont bien peu de ressources pour se faire
entendre,
souffrent d’une illégitimité à intervenir dans
l’espace politique, et sont en
permanence stigmatisés et marginalisés. Pour ces
derniers, la radicalité du
discours est une condition de la raison d’être et de la poursuite
de leur
mouvement.
Postcolonialité et
capitalisme
L’ensemble
des contributions - vingt trois en tout - sont regroupées dans
l’ouvrage en
deux grandes parties : la première, Histoire coloniale
et enjeux de
mémoire, « dresse un panorama des origines et
prolongements
contemporains du passé colonial » ; la seconde, République,
intégration et postcolonialisme, « s’attache aux
effets de cette
histoire coloniale sur la société
française ». Ces deux parties sont
suivies en fin d’ouvrage par les résultats d’une enquête
menée par les
coordinateurs sur la population de Toulouse et de ses environs au sujet
de
« la mémoire coloniale ».
La
diversité des contributions, tant dans leurs approches que dans
les objets
étudiés, fournit un ensemble assez riche d’analyses qui
rendent intelligibles
des phénomènes qui nous concernent dans leur
actualité. Les coordinateurs
insistent pour dire, à l’appui de cette diversité,
qu’ « il est
essentiel de renoncer à chercher une cohérence
systémique dans les effets
contemporains de la fracture coloniale : elle affecte des champs
très
divers, qui ne sont pas nécessairement liés. Ce qui fait
son unité, c’est
l’origine historique commune des processus ». Il
n’y aurait donc
pas un système cohérent postcolonial ou néocolonial
qui embrasserait
l’ensemble des relations sociales et du système politique.
Cette
remarque nous semble en effet assez juste, car d’autres logiques de
domination,
autre que postcoloniales, parcourent en effet la société.
Et c’est sur ce point
que ces auteurs semblent ne pas faire suffisamment le lien. En effet,
à notre
avis, les limites dans la compréhension que nous donnent ces
historiens de ce
qui taraude la société française dans sa
gestion des populations issues
de l’immigration coloniale et postcoloniale résident dans
l’insuffisante
articulation entre la question des effets contemporains de l’histoire
coloniale
et celle de l’évolution des conditions de vie et de travail des
classes
populaires, dont les « immigrés » sont
pour l’essentiel partie
intégrante.
Cela empêche
de comprendre que les processus de relégation sociale, de
stigmatisation et de
discrimination que vivent au quotidien les immigrés s’inscrivent
dans le
contexte de précarisation généralisée des
conditions de vie et de travail des
classes populaires. Car c’est bien la désorganisation de la
classe ouvrière, et
particulièrement la crise de sa représentation politique,
qui permettent de
comprendre la recrudescence depuis les années 1980 des tensions
racistes au
sein des milieux populaires, ainsi que l’essor, de l’autre
côté, des
revendications culturelles, identitaires et mémorielles qui
expriment à leur
manière un aspect de cette crise[vii].
En
effet, ces revendications ne sont pas seulement la conséquence
de l’absence de
transmission de l’histoire coloniale, comme le laissent à penser
les auteurs.
Elles traduisent aussi et surtout les difficultés sociales
présentes ;
car, pour le dire vite, la mémoire reconstruit le passé
à partir des conditions
sociales du présent.
Les
auteurs rappellent pourtant, en une petite phrase dans l’introduction,
que
« c’est d’abord la crise économique structurelle
traversée par la
France depuis les années 1970 qui a puissamment contribué
à exacerber les
effets de cette fracture coloniale ». Puis cette
considération
disparaît par la suite : on ne retrouve quasiment plus cette
attention au
contexte social et économique dans le reste de l’ouvrage.
Pourtant, comment
peut-on comprendre les processus qualifiés de
« replis
identitaires », ou de « replis
communautaires », sans les
appréhender comme résultantes des processus d’atomisation
et
d’individualisation des relations sociales à l’œuvre notamment
dans le monde du
travail et affectant directement les populations vivant dans les
quartiers
populaires ?
A lire
les auteurs, ainsi que certaines contributions, on a l’impression que
les
phénomènes postcoloniaux auraient leur autonomie
propre, et se
produiraient à côté des transformations
affectant les classes populaires
dans leur ensemble : les processus de précarisation du
salariat,
d’atomisation des relations professionnelles et sociales (favorisant
les formes
d’individualisation et de repli sur sa communauté d’origine),
les formes de
mise en concurrence au travail entre collègues, la
proximité et les tensions
qui naissent dans les quartiers populaires entre
« Français » et
« Immigrés » dans un contexte de
dévalorisation du cadre de vie
(paupérisation des habitants, dégradation des services
publics et des
équipements collectifs), de ségrégation et de
relégation sociale et spatiale au
sein même de ces populations, et en fin de compte la
dépréciation de l’image de
soi du groupe ouvrier, de la mémoire et de la fierté
perdues des luttes
sociales du passé[viii].
D’après
les auteurs, pour parvenir à une reconnaissance de l’existence
pleine et
entière des « Autres », les
immigrés, en particulier les
post-coloniaux, il faudrait transformer notre manière de
« penser la
communauté » nationale − en faisant
reconnaître les différences, une
vision de la nation comme produit d’échanges et de
mélanges (le cosmopolitisme
que promeut Achille Mbembe dans sa contribution) − et pour cela
établir un
meilleur enseignement de l’histoire coloniale et de l’histoire de
l’immigration
afin de lutter contre la persistance des représentations
coloniales et
construire ainsi une mémoire nationale renouvelée et
commune à tous.
Le
problème est que la permanence du colonial dans notre
société ne
s’incarne pas seulement dans des représentations, dans une mentalité
qu’il
s’agirait de faire évoluer, mais elle s’inscrit dans des pratiques
-
administratives, institutionnelles et politiques. Ce que reconnaissent
plusieurs contributeurs à cet ouvrage, dont P. Blanchard qui en
appelle dans sa
contribution à une « décolonisation des
pratiques administratives ».
En effet, les représentations produisent des effets tout
à fait réels,
participant de la reproduction dans l’ordre social d’un ordre
symbolique
colonial.
Mais un
autre élément d’importance est à prendre en
compte : C’est aussi parce
qu’ils occupent les positions professionnelles les plus basses et
dévalorisantes que les immigrés maghrébins et
d’Afrique sub-sahélienne
subissent une dépréciation de leur valeur sociale dans le
regard de nombreux
« Français » qui nourrissent à leur
égard un sentiment de
supériorité. Ainsi, mais cela mériterait plus de
développements, les préjugés
racistes n’ont pas uniquement comme origine la perpétuation des
représentations
coloniales. Ils tirent une partie de leur raison d’être dans
l’organisation de
la structure sociale, et en particulier dans la forme que prend la
distribution
sociale des positions professionnelles et leur hiérarchisation.
Dans ces
conditions, nous pensons que c’est bien plus par des formes de luttes
autonomes
et collectives, par les solidarités de classe, que les droits et
la
reconnaissance des immigrés postcoloniaux pourront
être obtenus. Les
auteurs le pensent peut être aussi, mais ils ne l’écrivent
pas clairement.
République
coloniale et postérité de l’Empire
Nous
n’avons pas la place ici de présenter toutes les contributions.
Celle de
Nicolas Bancel et de Pascal Blanchard sur « Les origines
républicaines
de la fracture coloniale » nous a semblé
particulièrement
intéressante car elle retrace l’histoire de la colonisation dans
le contexte de
la IIIème République, et montre ainsi les
liens existants entre
République et colonisation. Les deux auteurs reprennent ici
leurs travaux
précédents sur La République coloniale, et
ils défendent cette idée très
forte que c’est à travers l’empire colonial que la nation
française s’est
forgée, que l’identité de la république a
été constituée. Ils montrent ainsi
que l’engagement colonial des républicains n’est pas un accident
de l’histoire,
mais qu’au contraire la colonisation s’inscrit dans la nature
même du projet
républicain.
La
volonté permanente de la classe dirigeante d’étendre sa
domination sur le reste
du monde se fait au nom de la promotion d’un « modèle
français » par
définition unique, universel, et supérieur :
« C’est parce que la
France revendique l’égalité des hommes qu’elle a, plus
que d’autres, le droit
de coloniser le monde ».
Les deux
historiens montrent également que c’est en défendant ce
projet d’Empire que les
républicains ont voulu donner une nouvelle vigueur à une
identité nationale
menacée par des mouvements sociaux révolutionnaires.
L’internationalisme du
mouvement ouvrier est une menace qui peut trouver des forces
auprès des
populations colonisées : « Cet
internationalisme naissant est à
combattre et la re-nationalisation de l’identité
française par l’Empire va
aider à contrer cette nouvelle menace. L’ouvrier
français, le syndicaliste, la
féministe, le curé, le socialiste peuvent eux aussi
participer à la mission
civilisatrice, c’est une sorte de creuset absolu de la francité,
un moule à
"fabriquer du républicain" »[ix].
La
contribution de Marcel Dorigny est également très
instructive, car en retraçant
l’histoire de l’indépendance d’Haïti, il montre à
quel point cette histoire a
été totalement occultée dans la mémoire
nationale de la société française. Jusqu’au
point où Jacques Chirac affirma le 10 mars 2000 que « Haïti
n’a pas
été, à proprement parler, une colonie
française ». Cette histoire a
été mise à l’écart y compris dans
les manuels scolaires. Haïti, pourtant
deuxième pays francophone du monde (après la France
elle-même, mais devant le
Québec et la Belgique), a été en effet la
première colonie française à avoir
gagné son indépendance en 1804, devenant ainsi la
première République
d’esclaves libres au monde...
Autre
contribution fort utile, celle de Florence Vergès, « L’Outre-Mer,
une
survivance de l’utopie coloniale républicaine »,
où cette
historienne nous montre comment les territoires d’outre mer (les DOM et
TOM)
sont aujourd’hui à la fois inclus dans l’espace
républicain mais exclus de
l’histoire coloniale, ce qui permet de mieux comprendre quelles formes
prend
ici la postcolonialité : une frustration
devant l’absence de
reconnaissance de l’histoire coloniale, la mémoire de
l’esclavage marginalisée,
le sentiment de honte, d’humiliation, le renforcement des
inégalités et du
racisme...
La
contribution de François Gèze, éditeur, nous a
semblé aussi très intéressante,
car il montre comment la postcolonialité prend la forme
du
néo-colonialisme dans les relations entretenues par la France
avec un certain
nombre de ses anciennes colonies africaines. L’auteur montre les
continuités
entre l’entreprise coloniale et la
« françafrique », et comment
« les vieux démons coloniaux » continuent
d’inspirer la diplomatie
française.
La
contribution de Rony Brauman, médecin et ancien président
de MSF, nous a paru
également très pertinente car il montre que les discours
et pratiques de l’aide
humanitaire internationale (l’action des ONG de solidarité
internationale et
d’aide au développement) partagent des nombreuses
proximités avec les
représentations coloniales.
L’instrumentalisation
de l’Islam
Nous
voulons plus particulièrement présenter la contribution
de Anna Bozzo sur
« Islam et République : une longue histoire
de méfiance »,
car elle éclaire de façon lumineuse le traitement actuel
de l’islam en France à
partir de l’histoire coloniale. L’historienne analyse
l’institutionnalisation
de l’islam de France (création du CFCM en avril 2003, et
création le 21 mars
2005 d’une Fondation qui centralisera les ressources de la
communauté musulmane
pour financer ses œuvres) comme « la
résurgence de pratiques
coloniales gravées dans les mémoires ».
Le CFCM (Conseil
Français du Culte Musulman) est issu d’une négociation
entre les institutions
de la république et des personnes liées aux
régimes issus des anciennes
colonies françaises, « personnes assimilées
par certains aux notables
« béni-oui-oui » du temps de la
colonisation et soupçonnées de
vouloir s’approprier illégitimement cette instance au nom de
toute la
communauté ». A travers ces institutions se
manifeste toujours une
volonté bien perçue par certains (comme Tariq Ramadan) de
contrôler l’islam à
travers un dispositif de surveillance. A Bozzo explique que
« la
surveillance sécuritaire est un produit de l’héritage
colonial ». En effet, « la
situation coloniale a
créé un rapport incontestable
de domination sur l’Islam ».
L’auteur
prend le cas de l’Algérie, où les autorités
administratives coloniales ont mis
sous contrôle l’islam afin de sécuriser leur domination
coloniale. Elles
dotent, sous le Second Empire, l’islam algérien d’un
clergé encadré dans la
fonction publique et créent des medersas (écoles
supérieures musulmanes) d’Etat
pour y former un personnel « fiable ». La IIIe
République
va renforcer cette surveillance dans un sens sécuritaire. La loi
de 1905 sur la
séparation des cultes et de l’Etat « ne pouvait
s’appliquer à l’islam
algérien sauf à remettre en cause tout dispositif de
contrôle ».
Or
un décret de 1907 va adapter la loi de 1905 en y instaurant
autant de
dérogations qui la videront de sa substance. L’administration va
alors avoir
recours à des associations cultuelles fictives
créées de toutes pièces par
l’administration et contrôlées par elle afin qu’elles
puissent continuer de
toucher les subventions administratives. Des années 1930 aux
années 1950, une
revendication de séparation de l’islam algérien avec
l’état sera relancée
constamment par l’Association des Oulémas (réunissant les
savants musulmans) et
sera reprise dans le programme du mouvement national algérien.
Anna
Bozzo fait alors remarquer que « cette revendication
allait à
l’encontre de la traditionnelle fusion islamique entre la religion et
l’Etat,
même si dans ce cas il s’agit de l’Etat colonial ».
Cette
revendication va alors paradoxalement contribuer à « un
début de
sécularisation des mentalités » au
sein de la société
algérienne. Mais après l’indépendance obtenue en
1962, les nouveaux dirigeants
de l’Etat algérien feront un pas en arrière, pour des
raisons idéologiques, et
organiseront un islam d’Etat, se posant paradoxalement en
héritiers de l’Etat
colonial...
A. Bozzo
conclut sur la nécessité de s’intéresser aux
« instruments
politico-juridiques dont se dota la IIIe république
pour gouverner
l’Algérie, car cette période a structuré de
manière durable en France la
relation entre Islam et politique, sur la base abstraite de valeurs
républicaines inappliquées ».
A suivre ...
Notes :
Cet article est paru
dans le
numéro 14 de la revue Socialisme International, en janvier 2006
[i] Suite au
mouvement de contestation chez les historiens et les enseignants
d’histoire,
ainsi que les réactions d’indignations des mouvements
associatifs et politiques
progressistes, la gauche parlementaire a repris l’initiative en
obtenant un
nouveau débat au parlement le 29 novembre pour demander
l’abrogation de
l’article 4 en question.
[ii] Le journal
Libération du 30 novembre cite des extraits d’interventions
hallucinantes de députés. A titre d’exemple, un
député de droite a
considéré que le président algérien
Bouteflika, hospitalisé à Paris fin
novembre, pouvait ainsi profiter des
« bienfaits » de la
colonisation...
[iii] Voire
l’entretien avec Alain Finkielkraut,
« J’assume », dans Le Monde datée
du 27 et 28 novembre.
[iv] On ne
s’étendra pas ici pour réfuter ce type d’arguments. Nous
renvoyons pour cela à
l’article de Jean-Jacques Angelini paru dans SI n°13, « Pourquoi
j’ai
rejoint "Les Indigènes de la République" ».
[v] Jean-Pierre
Dubois, « La République et son passé
colonial : une mémoire pour
l’avenir », Hommes et Libertés, n°131,
juillet - septembre 2005.
[vi] N. Bancel,
P. Blanchard et F. Vergès, La République coloniale.
Essai sur une utopie (Albin
Michel, 2003) ; P. Blanchard, S. Lemaire, Culture coloniale (Autrement,
2003) et Culture impériale (Autrement 2004) ; N.
Bancel, P.
Blanchard, S. Lemaire et alii, Zoos humains. Au temps des
exhibitions
humaines (La Découverte, 2004).
[vii] En toile de
fond de ces évolutions, il est bon de reprendre ici ce que
Pierre Fougeyrollas,
intellectuel marxiste engagé, écrivait dans son livre
« Les métamorphoses
de la crise », paru en 1985 : « En
résumé, on peut dire que
le devant de la scène historique a été tenu, du
début du siècle à la fin des
années 1960, par des militants : ceux de la
social-démocratie et ceux du
nationalisme, puis ceux du stalinisme et ceux du fascisme, enfin ceux
de la
lutte contre le colonialisme. Avec eux, l’idéologie, sous
diverses formes, a
dominé le vécu social des individus et, par
conséquent, leurs appartenances
culturelles ». A partir des environs de 1970, la
perte de
crédibilité des « forces sociales et
politiques régnantes »
ainsi que des « mouvements d’opposition traditionnels
à ces
forces », entraîne une défiance
grandissante pour ce qui est
idéologique. Fougeyrollas ajoute : « C’est
dans ce contexte que
les mouvements de retour aux sources culturelles et de quête des
identités
collectives ont pris une importance croissante, principalement dans les
milieux
intellectuels et, parfois, au-delà de leurs limites. (...) A
travers la
dévalorisation de l’idéologique, pratiquée sans un
discernement suffisant de sa
nature et de ses fonctions, des intellectuels
« théorisent » leur
refus du politique, notamment de ses formes organisées, et
prônent un retour au
culturel, en ignorant ou en feignant d’ignorer la présence
structurante de
l’idéologie, y compris de son aspect politique, dans toute forme
de
culture ». Pierre Fougeyrollas, Les
métamorphoses de la
crise. Racismes et révolutions au XXe siècle,
Hachette, Paris, 1985, pages
40 et 41.
[viii] Voir à ce
sujet les enquêtes menées par Stéphane Beaud et
Michel Pialoux : Retour
sur la condition ouvrière, Fayard, Paris, 1999 ; ainsi
que Violence
sociale, violences urbaines. Genèse des nouvelles classes
dangereuses,
Fayard, Paris, 2002.
[ix] Nous
renvoyons à l’article paru dans Socialisme International
n°13 présentant
le numéro de la revue Mouvements consacré
à « La politique
républicaine de l’identité » dans lequel on
trouvera plus d’éléments sur
ce sujet, les deux historiens reprenant ici à peu près
les mêmes analyses.
Alexandre Achrafieh