La colonisation, moteur ou frein à la réussite de
l'Europe ?
BOUDA
ETEMAD*
ÉCONOMIE
- Sur le plan strictement économique, les colonies ont-elles
contribué à la prospérité de l'Europe? Les
historiens sont partagés.
Les Européens d'aujourd'hui sont les descendants des plus actifs
colonisateurs
que le monde ait connu. Même si les habitants du Vieux Continent
ne
revendiquent plus cette filiation, ils restent les héritiers
d'une «oeuvre
coloniale» aux dimensions planétaires. L'ampleur du
phénomène est sans
précédent. Du début du XVIe siècle au
milieu du XXe siècle, l'Europe
colonisatrice s'impose en Amérique, en Asie, en Afrique et dans
le Pacifique
sud. A leur apogée durant l'entre-deux-guerres, les empires
d'outre-mer
s'étendent sur 56 millions de km2 et abritent plus de 670
millions d'habitants.
A quoi ont servi ces imposants édifices? A satisfaire le
désir de puissance et
de prestige des pays colonisateurs, à flatter leur orgueil
national, à asseoir
leurs intérêts stratégiques et diplomatiques.
Certes, mais sur le plan
économique, ont-ils contribué à la
prospérité de l'Europe? Pour certains, les
avantages et les gains générés par les colonies
seraient suffisamment
importants et durables pour entraîner la réussite
économique de l'Europe.
D'autres, à l'extrême opposé, tiennent les colonies
pour des freins, voire des
obstacles au développement des mères patries. Trop doux
et trop facilement
accessibles, les fruits de l'arbre colonial pervertiraient le corps
social et
fossiliseraient les structures économiques. L'écrivain
antillais Aimé Césaire
dit des colonies qu'elles souillent le colonisateur, ses valeurs, ses
institutions et son économie.
Unanimité impossible
Quelle est la validité de ces thèses? Y en a-t-il une qui
l'emporte sur
l'autre? C'est peu dire que les historiens divergent dans leurs
réponses. Si la
contribution de la colonisation au démarrage économique
de l'Europe est le
genre de problème qui rend l'unanimité impossible, c'est
parce que depuis la
fin de la Deuxième Guerre mondiale nous vivons dans un monde
où la nature et
l'étendue des obligations des nations riches envers les pays
pauvres forment
l'un des dossiers les plus brûlants des relations
internationales.
Conscients que l'enjeu de la question dépasse son seul
intérêt académique, les
historiens sont souvent tentés d'alourdir ou au contraire
d'alléger le fardeau
d'iniquité à déposer devant la porte de l'homme
blanc. Affirmer par exemple que
la révolution industrielle s'est faite sur le dos des
populations soumises et
exploitées d'Amérique, d'Afrique et d'Asie, c'est
légitimer les réparations que
les ex-colonies peuvent être en mesure d'exiger des
ex-métropoles. Les
Amérindiens pourraient demander d'être indemnisés
pour les 2708 tonnes d'or et
les 72 825 tonnes d'argent arrachées à leur sous-sol
entre le début du XVIe
siècle et la fin du XVIIe. De même, les Africains
pourraient exiger le paiement
du travail des quelque 10 millions d'esclaves noirs importés en
Amérique entre
le XVIe siècle et l'abolition de la traite deux siècles
plus tard.
Depuis un demi-siècle, il s'est trouvé beaucoup
d'historiens pour reprocher à
ceux qui chargent ainsi le fardeau de l'homme blanc de pécher
par excès. Les
«tiers mondistes» sont par exemple dénoncés
pour mettre au compte de la traite
négrière et des colonies des rémunérations
exagérées. Leur tort par ailleurs
serait de croire que l'histoire de l'expansion de l'Europe se
réduit à un jeu à
somme nulle, où la perte subie par les dominés se
traduirait ipso facto par un
gain équivalent pour les puissances dominatrices. Selon ce type
de
raisonnement, la traite des Noirs pourrait être un immense
gâchis d'hommes et
de moyens, sans profits durables pour d'autres.
Débats
stériles
Aujourd'hui, chacun campe sur ses positions. De plus en plus d'auteurs
pourtant
en viennent à se défier de ces analyses globalisantes,
sources de débats
stériles et venimeux. Il y a quelque chose de vain à
vouloir défendre ou
détruire l'idée que la colonisation est une condition
nécessaire ou suffisante
du développement de l'Occident. Colonisation,
développement et Occident sont
des notions trop floues pour donner sens à un tel exercice.
Pour se dégager de ces lieux d'affrontements, l'approche par les
écarts de
développement constitue peut-être une issue. Nous vivons
aujourd'hui dans un
monde écartelé entre un Nord riche et un Sud
comparativement pauvre. Il n'en a
pas toujours été ainsi. Jusqu'au milieu du XVIIIe
siècle, l'histoire du monde
est marquée par l'essor puis le déclin et la
désagrégation d'une suite de
grandes civilisations, entre lesquelles les écarts ne sont ni en
croissance
rapide, ni irréversibles. A partir de la seconde moitié
du XVIIIe siècle, un
petit groupe de pays parvient à maintenir sur une longue
période des taux de
croissance très supérieurs à ceux
antérieurement atteints. Face à ce
phénomène
limité à quelques pays, le reste du monde présente
des situations de croissance
très lente, de stagnation et même de régression.
L'amplification des écarts
pendant deux siècles et demi divise le monde en deux blocs.
L'exemple du textile
Autrement dit, selon que l'on se place au moment des conquêtes
coloniales, à
l'époque de la mise en exploitation des possessions d'outre-mer
ou au temps des
décolonisations, les écarts de développement entre
métropoles et colonies ne
sont pas les mêmes. Très faibles, voire nuls durant les
premiers siècles de la
colonisation (XVIe-XVIIIe siècle), ils se creusent au cours du
XIXe siècle et
s'élargissent durant la première moitié du XXe
siècle. A la question: dans
quelle mesure l'Amérique, l'Asie et l'Afrique coloniale – en
tant que marchés
réservés et sources de profits – stimulent-elles ou
soutiennent-elles la
réussite économique de l'Europe, une telle approche
répond qu'il faut
périodiser pour suivre l'évolution contrastée de
la contribution coloniale dans
le long terme.
Prenons un exemple pour illustrer ce point de vue. L'industrie textile
est,
jusqu'au milieu du XIXe siècle, une branche dynamique qui tire
la croissance
des économies métropolitaines vers le haut. En absorbant
une fraction de la
production textile, les marchés coloniaux jouent un rôle
positif en soutenant
une industrie motrice et entraînante. Cette situation dure tant
que les
disparités de revenu entre métropoles et colonies restent
réduites. Avec le
temps, les choses changent: les disparités s'aggravent et les
structures
économiques des métropoles se modifient. Dans la
première moitié du XXe siècle,
le textile fait désormais figure d'industrie déclinante
et vieillissante. Les
marchés coloniaux, chasse gardée des métropoles et
donc facile d'accès, lui
permettent d'écouler une fraction grandissante de sa production.
En assurant la
survie d'une branche en perte de vitesse, les colonies cessent
d'être un moteur
pour devenir un frein à la croissance métropolitaine.
Cette manière de voir laisse penser qu'au fur et à mesure
que les écarts de
développement s'élargissent, les possessions d'outre-mer
s'avèrent moins
«utiles» pour leur mère patrie. Elle a l'avantage de
donner du corps à cette question:
pourquoi les empires apparaissent-ils tantôt comme des sources de
richesse et
de puissance, tantôt comme des fardeaux et un signe de
déclin? I
*Professeur d'histoire aux universités de Genève et de
Lausanne. Auteur du
livre De l'utilité des empires. Colonisation et
prospérité de l'Europe
(XVIe-XXe siècles), Paris, Armand Colin, 2005.
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