Aurélie
Janice Bayimbi
est une jeune lycéenne de la Martinique.
Au
mois de janvier elle a reçu le premier prix du 9 e
concours lycéen sur les
Droits de l'Homme.
Sa plaidoirie est une
formidable leçon aux adeptes des "bienfaits de la colonisation".
Leçon à tous ceux qui veulent que les victimes de la
traite transatlantique
admirent leurs tortionnaires; Leçon à tous ceux qui
veulent culpabiliser la
victime et absoudre le tortionnaire; Leçon à tous ces
scientifiques si prompts
à détecter le "syndrome dit de Stockholm" chez les
victimes de viols,
de tortures, d'attentats ou de prises d'otage; mais qui refusent aux
descendants d'Africains déportés, violés,
esclavisés, torturés, déshumanisés le
droit de se reconstruire.
La plaidoirie d'Aurélie est aussi une preuve de notre incroyable
capacité de
résistance De par son jeune age et ses origines (17 ans,
père Africain, mère
Martiniquaise), c'est aussi un camouflet à tous ceux qui
s'entêtent à diviser
Africains et Antillais La jeunesse Martiniquaise n'est pas dupe Nous
sortons
lentement, mais sûrement, du syndrome de
l'esclavisé-colonisé.
Tout
seul, sans l'aide des "médecins-spécialistes" Quel
parcours!
Bravo et Merci à Aurélie !
Gilbert
Léonard
Je
réclame « le soleil de
la conscience ».
Aurélie
Bayimbi
La video
“Tout
commence durant un
cours d’histoire. Les élèves et leur professeur
échangent avec ferveur, car le
thème est passionnant : en effet, il s’agit de la
mondialisation. Très vite
s’élèvent pêle-mêle la découverte des
Amériques, le commerce triangulaire et
aussi naturellement la colonisation et la servitude. Le débat
s’enflamme et
glisse inexorablement sur la vision d’une Afrique qui a avorté
d’infinies
possibilités du fait de la déportation des millions
d’Africains qui sont nos
ancêtres.
Chacun y va alors de sa théorie ! « Finalement, la
colonisation, ce n’est pas
si intolérable que ça puisque maintenant on est
civilisé. » Ou encore : « Ah
non ! Je ne suis pas un Africain moi ! Je ne vis pas en brousse !
» Tous
s’enfoncent dans le gouffre de l’ignorance historique, expliquant le
manque de
rigueur scientifique de leurs propos. Et c’est au coeur de cette
confusion
générale que le temps s’est suspendu pour moi, car elle a
dit : « Ah non, je ne
suis pas noire ! T’as pas vu que ma peau est moins foncée que la
tienne ? ! »
Mesdames
et messieurs,
vous comprenez l’effroi qui me saisit devant une telle répulsion
pour son être.
Car il s’agit bien d’une jeune fille martiniquaise qui s’exprime ainsi.
Se
défend presque, comme agressée. Et pourquoi donc ? Parce
qu’un de ses
camarades, sans doute trop conscient de qui il est réellement,
l’a qualifiée de
« belle négresse ».
Honte
de ses origines.
Honte d’être noire. Honte de descendre d’Africains. Complexe
d’infériorité.
Manipulation. Trouble identitaire. Aliénation de la
réflexion. Assimilation à
deux revers. Tel est pour moi l’écho des dires de cette
adolescente. Tels sont
pour moi les traumatismes dus au « silence des aïeux
». Le silence qui enfouit
tout ! Qui ne guérit rien ! » D’abord celui de
l’impossible parole des
traumatisés ! Sauvagement déracinés, les
déportés africains furent, dès leur
arrivée en Martinique, dépossédés
d’eux-mêmes ! Des familles entières furent
disloquées. Plongées dans un monde
créolisé, les réduisant à un mutisme
forcé
qui déstructura leur être. Plus de transmission de la
mémoire et des traditions
! Plus de mots pour exprimer la douleur !
L’esclavage
rompit tout
contact culturel, bâillonnant l’esclave au moyen de ses propres
cris réprimés. Mais
le silence a surtout été imposé par l’État
colonial ! Stratégie politique
cynique ou revirement humaniste ?
J’estime
qu’il est vain
d’essayer de trancher car l’assimilation qui suivit l’abolition de
l’esclavage,
en 1848, est tout cela à la fois : une assimilation à
deux revers. L’une des
premières mesures de la Seconde République est d’abolir
l’esclavage dans les
colonies.
Le décret d’application de la loi Schoelcher du 27 avril est
prêt : dans un
délai de deux mois, aucune colonie française ne portera
plus d’esclaves.
« Il n’y a plus parmi nous de libres, ni d’esclaves. La
Martinique ne porte
plus aujourd’hui que des citoyens », proclama Rostoland, le 23
mai 1848, alors
futur gouverneur de la colonie.
« Je recommande à chacun d’oublier le passé. »
Entendez par là, mes chers, que les esclaves, en devenant
citoyens français,
n’avaient plus d’histoire spécifique.
La
République poursuit
ainsi sa stratégie de l’oubli forcé !
Au nom de la réconciliation, les nègres marrons et les
esclaves insurgés du 22
mai, à qui on doit la liberté effective et sans
condition, sont amnistiés ! La
France accorda ainsi son pardon aux esclaves pour l’insurrection du 22
mai au
lieu de reconnaître l’esclavage comme un crime commis envers eux.
Ce n’était
pas la violence de la période esclavagiste mais la violence
exprimée au moment
de l’abolition qu’il fallut oublier pour rétablir la paix
sociale.
Le
silence sur la période
esclavagiste s’accompagna du silence sur l’héroïsme des
esclaves !
Si
bien que de
l’abolition de 1848, on ne retint ainsi que l’idéologie
shoelchériste, le mythe
du sauveur blanc, de la France émancipatrice et
miséricordieuse. La vérité fut
honteusement passée sous silence, la réalité
historique déformée et
instrumentalisée par l’État.
On notera surtout comme finalité de ce mutisme imposé, le
maintien de la
structure économique où les intérêts des
anciens maîtres et de la France
métropolitaine passent avant tout.
Je cite : « La liberté n’est pas le droit de vagabonder,
mais bien celui de
travailler pour vous-mêmes (...). Mes amis, soyez dociles aux
ordres de vos
maîtres pour montrer que vous savez qu’il n’appartient pas
à tout le monde de
commander. »
Il
est évident que l’on
passe d’un capitalisme esclavagiste à un capitalisme où
le colonisé devient un
travailleur, certes, mais rémunéré en fonction de
son assiduité. Il est traité
en fonction d’un passé esclavagiste qu’on lui demande par
ailleurs d’oublier. On
le prive, je cite, « du temps de la gestion mentale du
bouleversement social
lié en mai 1848. Il n’a ni le temps du deuil ni celui de la
jouissance. Seul
celui de continuer de travailler pour ces anciens maîtres lui est
accordé. »
C’est
alors plein
d’espoir que l’on se tournerait vers l’école pour
l’éradication d’une
aliénation culturelle et historique. Mais il faudrait se
contenter d’une simple
répétition de l’histoire coloniale en marche, car
l’école républicaine fut le
haut lieu de l’exécution de l’âme martiniquaise !
Les
bienfaits de la colonisation y furent enseignés aux
écoliers comme on
apprend le Notre-Père par coeur, sans même savoir
l’écrire ! Alors que, et je
me permets de citer Césaire, la colonisation fut synonyme de
« cultures
piétinées, de terres confisquées,
d’extraordinaires possibilités supprimées »,
notamment avec l’instruction systématique en français,
langue alors dite de
prestige et de promotion sociale, qui relégua le créole
au rang d’idiome
vulgaire, reflet d’un passé honteux. Les petits Martiniquais ne
reçurent donc
aucun enseignement de l’histoire de la Martinique, noyés dans le
Rhône et la
Garonne et savamment ridiculisés, je l’avoue, par les casques de
fer et les
mèches blondes de leurs prétendus ancêtres les
Gaulois.
Sous la houlette des grands créoles, du clergé et des
enseignants, le chaos
identitaire issu d’une francisation exacerbée et
aliénante fonctionna à
merveille.
Aujourd’hui
encore,
l’omniprésence de l’esclavage dans les esprits persiste. Cent
cinquante-sept
ans plus tard, le crime est toujours intact et les traumatismes
engendrés par
les mécanismes sévissent.
Le
Martiniquais continue de développer un complexe
d’infériorité évident. Le
père, réduit au rôle de géniteur du temps de
l’esclavage, reproduit ce schéma
dans la structure familiale actuelle, où il est
déresponsabilisé, au profit de
la femme dite « poto-mitan » de la société.
Les critères esthétiques influencés par le
modèle de type européen qui exalte
la finesse des traits, la blancheur de la peau poussent encore le
Martiniquais
à vouloir « blanchir sa race », « chaper la
peau », comme on dirait en créole. Le
Martiniquais en vient à renier ses origines, parfois sa culture
et même sa
langue.
Il
a encore honte de sa
peau. De lui-même. D’être noir.
L’acquisition
de connaissances
quant à la période esclavagiste est donc cruciale pour
que les langues se
délient et que les traumatismes soient dépassés et
vaincus. Or, les programmes
d’histoire actuels n’y pourvoient pas ! La reconnaissance de l’histoire
des
Antilles, de la traite négrière et du système
esclavagiste, comme matière à
part entière, est donc absolument indispensable : pour un
dépassement de la
haine, pour une réelle conscience historique, et surtout, pour
combattre les
manoeuvres des institutions scolaires qui visent à redorer le
blason des
puissances coloniales et à anoblir l’esclavage. Notamment par la
loi sur le
discours positif sur le colonialisme. Et cela au mépris de la
vérité
scientifique et de la reconnaissance par l’État de l’esclavage
comme crime
contre l’humanité.
Au
nom de tous et en tant
que lycéenne d’origines antillaise et africaine, engagée
dans une construction
cohérente de ma personne, je réclame la mise en place de
dispositions
nécessaires quant à un réel enseignement de notre
histoire.
Je
réclame « le soleil de
la conscience ».
Je
réclame le droit de
savoir !”
Aurélie
Bayimbi, du Lycée
Pernock-le-Lorrain (Martinique)