Un
noir 1845

par
Charles Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1889)
Derrière
le plus déguenillé et le plus boueux des quartiers de
Paris, dans les environs
de la barrière Fontainebleau, se trouve le marché aux
chevaux, grand espace
oblong, garni de palissades à l’entour et pavé sur les
deux côtés. Par
précaution contre les plus malendurantes de ces bêtes
qu’on a pris soin, pour
les faire mieux valoir, d’exhilarer à l’avance par l’avoine et
le repos, les
préposés à ce marché ont établi, sur
la longueur entière des hauts côtés pavés,
tout un système de solides balustrades à hauteur d’appui,
destinées à isoler et
à contenir chaque cheval. Cette place, qui, sauf les balustrades
dont je parle,
me rappellerait parfaitement certains cours de villes de ma province,
est
encore, le jour du dimanche seulement, le champ d’un autre
marché : le
marché aux chiens de la ville de Paris. S’y rendent donc, de
onze heures du
matin à deux heures de la relevée, ceux qui veulent soit
acheter un chien de
combat, à mon grand désapointement je n’y en ai
guères vu d’autres, soit
retrouver un chien perdu, lequel se revendrait fort bien là,
sans que Paris en
sût rien. Les gens qui exercent dans cette ville, l’industrie de
recueillir les
chiens égarés, n’ont pas, j’imagine, choisi, sans bonne
raison, un champ de
foire si écarté. La première fois, il y a
longtemps, qu’il m’advint de rôder
vers ce marché, je m’y trouvais, entrant dans l’enceinte, avec
le premier
animal qui s’y montrait ce jour-là, un grand lévrier
gris, de figure triste, et
retirant sans cesse une patte de devant par un tic commun à son
espèce ;
deux gamins associés sans doute en bénéfices sur
la tête de ce beau noble
lévrier, le tiraient après eux par une corde infame. Ce
jour était un fort
vilain jour de février ; je restai là un moment, les
deux pieds dans la
boue, attendant et regardant, avant que ne fussent arrivés sur
la place le
grand nombre des pourvoyeurs, qui sont des vieilles femmes cachant des
petits
roquets sous leurs châles ou dans leurs cabats, des chiffonniers
apportant une
couvée de braques dans leurs hottes, ou bien des caniches
rasés grotesquement,
ou de ces chiens de boucher propres à trainer une cariole. - Je
vis se glisser
là un homme dont je suivis les mouvements de tous mes yeux.
C’était un pauvre vieux
nègre, à cheveux blancs crêpus que resserrait mal
une assez méchante casquette
en drap bleu ; une longue redingote verte méticuleusement
brossée et
boutonnée, lui couvrait le corps et les jambes jusques bien
au-dessous du
genou ; il marchait à petits pas, la tête un peu
baissée, les yeux
mouvants et le regard oblique, et jetant à ceux qu’il voyait
l’observant, un
sourire craintif et simple et honteux. Au lieu d’un chien, ce pauvre
vieux
nègre traînait là une chèvre blanche avec
des taches brunes et dont les
mamelles touchaient à terre, il gagna d’abord le
côté de la place opposé à
celui où se tenait la vente et je crus qu’il ne faisait que
traverser le marché
pour aller mener paître sa bête par de là, mais je
le vis par un certain détour
se rapprocher des groupes, si bien qu’enfin sans s’y mêler, il se
trouva
derrière eux. Moi je fis pour l’aborder un manège au
moins aussi embarrassé que
le sien. Je commençai par échanger avec lui quelques mots
indifférents, n’osant
provoquer trop indiscrètement sa confiance ; mais lui sans
résister
s’ouvrit à moi, et me raconta à peu près ainsi
l’histoire de sa vie.
L’on
m’a redit depuis que
ce fût en l’année 1785, que M. Ledru de la
Crespinière, capitaine du
navire la Pamela, m’emmena en France de l’île de St-Domingue,
où mon père et ma
mère étaient esclaves dans une plantation. J’avais six
ans quand nous
débarquâmes au Hâvre ; mes souvenirs ne
s’étendent guères par de-là cette
traversée,
et il ne m’est resté mémoire de mes cinq premières
années et de mes parents que
par une amulette que ma mère m’avait mise au cou en naissant et
qu’on enterrera
avec moi, et par une vague idée d’un autre soleil entrevu.
Cependant je me
souviens clairement de l’impression singulière que me causa,
tout petit enfant,
la vue du Hâvre, d’une ville toute peuplée de blancs,
à moi qui jusqu’à ce jour
n’avais vécu dans les habitations qu’avec des gens de ma
couleur, ou sur le
navire avec des marins qui n’étaient guères d’une teinte
plus favorisée que la
mienne. Mon instinct d’enfance m’avait montré tout homme blanc
comme mon
maître, et en me voyant seul de ma couleur au milieu d’une ville
pleine et
remuante, et où je ne voyais qu’hommes et que femmes blancs,
tous mes
sentiments étaient de peur et de honte et je me mis à
pleurer sans que mon
maître m’eût battu. La traversée pourtant avait
été heureuse pour moi ;
M. de la Crespinière ne me maltraîtait pas plus que
les singes et les
perroquets dont le navire était encombré ; il avait
confié mon éducation à
un grand matelot qui ne me ménageait point les corrections, et
me faisait
marcher du regard. Mais le capitaine lui-même riait et jouait
avec moi sur le
pont, quand le matin il se sentait en belle humeur. Cette
transplantation de
l’île dans le navire où toutes les figures
m’étaient nouvelles, ce long voyage,
ce changement d’habitudes, m’éveillèrent à la vie,
et à dater de ce moment
aucun souvenir ne s’est plus perdu pour moi. Nous arrivâmes donc
au Hâvre, et
là tout me parut prodige, les premiers jours j’étais
comme engourdi, ne pouvant
me rendre compte de ce que je voyais, et ne le cherchant pas. Je
gênais
beaucoup le grand matelot que M. de la Crespinière avait
fait responsable
de moi, car je ne mettais pas un pied devant l’autre, quand nous
marchions le
long des bassins ou dans la grande rue de la ville, sans qu’il me
trainât, ce
qu’il faisait très rudement ; il finit même pour se
débarrasser de moi,
par me consigner à bord. - Cependant M. Ledru de la
Crespinière partit
pour Paris, et ce qu’il avait de guenons et de perruches monta dans sa
berline ; pour moi, on me hissa derrière, toujours à
la gauche de mon
matelot. C’est dans cet équipage que je me revois encore
traversant Rouen et
entrant dans Paris par la plus belle porte. Mais la ville du
Hâvre, au premier
jour, avait été pour moi une bien autre merveille que
n’était maintenant
celle-ci. D’ailleurs mon terrible matelot m’avait juré que les
maisons de Paris
avaient douze étages, et je m’assurai qu’elles n’en avaient que
huit. Une fois
rendu, mon sort se décida vite. M. de la Crespinière
jugea que tel qu’il
me voyait, j’étais un assez joli cadeau à faire à
la comtesse de Formereuil sa
cousine. Ici commence, monsieur, ce qui fut vraiment mon existence
dorée. La comtesse
était très jeune et n’avait point d’enfants. Elle
était très belle et aimait le
monde à la folie ; mais le monde ne lui suffisait pas
encore, et chez
elle, et à toute heure, elle souhaitait d’avoir un jouet sous la
main. Je fus,
monsieur, ce jouet pendant six ans, et peu d’enfants nés en
Europe, et de
parents blancs comme neige, pourraient espérer une enfance plus
heureuse et
plus choyée que la mienne. La comtesse ne pouvait point se
passer de moi. Mon
éducation savamment ébauchée par le matelot de
M. de la Crespinière, avait
pourtant besoin d’un dernier vernis, mais plus délicat que
n’eût su le donner
mon marinier. La comtesse me mit entre les mains des femmes, et je m’en
trouvai
bien. Avec un peu moins de soumission, je me dégourdis mieux, et
me sentant moins
étranglé par la peur, je repris plus de vivacité.
Ma maîtresse s’égayait
beaucoup des grands querelles que me faisaient ses soubrettes ; la
comtesse demandant de moi beaucoup moins que ses servantes, je
n’obéissais qu’à
la comtesse. Pour elle, sa plus grande affaire était son Peblo.
Voulant imiter
nos maîtres des colonies, elle s’était fait
préparer le plus joli petit fouet à
gances d’or, duquel elle n’usa jamais, la charmante femme, que par le
bout du
sifflet qui lui servait à m’appeler ; et ce fouet
d’ailleurs lui donnait
si gracieuse contenance ! Mais ce ne fut pas tout : on me
cadenassa
au cou un carcan d’argent aux armes de la comtesse, puis on songea
à me vêtir.
Or, pour un si beau noir que j’étais, l’on ne put faire les
choses à demi. On
s’adressa tout droit à M. Lagrenée, un grand peintre
du temps, pour en
obtenir le dessin d’un costume. Ce M. Lagrenée
n’était pas de la nouvelle
école des peintres qui ont fait tant de bruit depuis. Il avait
étudié chez
Carle Vanloo dans les peintures de qui se voient souvent des
nègres servants
comme moi. Vous saurez tout-à-l’heure pourquoi je puis vous
parler si sciemment
de tous ces peintres-là. Le costume oriental entièrement
rouge et blanc, que
M. Lagrenée accommoda à ma taille et à ma
couleur, consistait en un petit
turban à calotte cylindrique, une veste à taille courte
et à pointes tombantes,
rehaussée de quelques menus galons d’or, et comme je
n’étais pas assez haut
pour porter mes culottes bouffantes, on les avait retrécies
autant qu’il le
fallait pour que je pusse marcher. Terminez le tout par de fins bas de
soie et
par des souliers à pointe recourbée, et vous pouvez vous
figurer l’enfant le
plus joyeux et le plus fier de son costume qui pût être. Il
est vrai qu’une
fois condamné à cet accoutrement, je n’en sortis plus
guère, ou pour mieux
dire, il fallut une révolution pour m’en faire sortir ;
mais Dieu merci,
nous n’en sommes pas là encore. J’y arrivai trop tôt, et
toujours trop tôt j’y
arrive, quand je repasse comme aujourd’hui les jours de mon enfance.
Mon
service dans l’hôtel de la comtesse se réduisait à
deux occupations : le
matin, à lui servir le déjeûner qu’elle prenait
dès son lever ;
l’après-midi, à conduire son chien dans l’une ou l’autre
des promenades
publiques. Cette petite bête rapportée d’Angleterre
à un précédent voyage par
M. de la Crespinière, et qui, avant mon arrivée dans
l’hôtel, était le
seul objet des gâteries de sa maîtresse, m’en avait
maintenant cédé la plus
grosse part, et quoiqu’il fût réellement très beau
et d’une race très précieuse,
quand on nous envoyait ensemble, soit aux Tuileries, soit sur le petit
Cours,
soit au bois de Boulogne, je puis dire sans fatuité, disait ce
bon nègre en
souriant, que c’était le nègre qui faisait valoir le
chien, car tous les
regards étaient pour moi. Si ma maîtresse voulait
elle-même y paraître, elle se
faisait suivre de nous deux, et si Mirza et moi sortions seuls, elle
nous
faisait escorter de loin par son grand chasseur chargé de nous
défendre
d’outrages. M. de Vergennes, quelques mois avant sa mort, nous
ayant
rencontrés à 60 pas du laquais, menaça madame de
Formereuil, s’il nous trouvait
encore à telle distance, de lui voler d’un seul coup son
nègre et son chien, en
les mettant chacun au fond d’une de ses poches.
Ce
n’était là, comme j’ai
dit, qu’une de mes occupations : l’autre était de servir le
déjeûner de ma
maîtresse. Cela n’exigeait point par bonheur que je me levasse de
trop grand
matin ; aussi j’avais le teint frais autant qu’un nègre
peut l’avoir.
Comme les modes anglaises avaient alors grand cours en France, celle de
prendre
le thé s’était introduite comme tant d’autres, et ma
maîtresse ouvrait sa
journée en prenant deux tasses de thé, mais deux tasses
si petites, que la
chinoise au plus petit pied, que je voyais peinte sur ces porcelaines,
n’en eut
pas fait une gorgée. C’était une des coquetteries de ma
maîtresse d’avoir la
plus belle porcelaine et la plus mignonne, et qui lui
déchirât le moins possible
sa bouche qu’elle avait fort jolie, et par un caprice qui était
bien des siens,
elle ne souffrait qu’un autre que moi, un enfant de sept ans,
touchât à cette
vaisselle à laquelle elle attachait tant de prix. Les consoles
en bois doré, à
tête de satyre et à pieds de bouc, étaient
chargées de beaux sucriers de
Sèvres, de tasses miancopiques de Japon, de petits groupes
d’amours de Saxe, -
et moi seul, son Peblo, touchais et remuais tout cela. Mais aussi, je
mettais à
mon adresse un tel point d’honneur, que je me serais plutôt
brisé les reins
moi-même, que de briser l’anse de la moindre tasse, que
d’écorner la moindre
feuille ou la moindre fleur de celles qui couraient en relief sur ces
beaux
vases, j’aurais plutôt écrasé les deux pattes de
Mirza ou ses oreilles qui
traînaient à terre. La comtesse trouvait que pour toucher
à ses chères
porcelaines, dans son boudoir si pailleté de couleurs douces et
fraîches, son
petit nègre, au costume écarlate et au visage et aux
mains d’ébène, avait
meilleur air que dix souillons en cornette. Quand ma maîtresse
n’avait à souper
que quelques amis des plus intimes, je savais que ce service me
regardait seul,
et je m’en tirais avec orgueil. J’étais si petit que tout le
monde me
caressait, et ma maîtresse m’emmenait dans toutes les maisons
où elle
allait ; je portais son éventail et à
l’église, son livre d’heures. Les
primes neiges de l’hiver de 1786 excitèrent en moi une surprise
et une effroi
dont on me fit rire plus d’une fois par la suite. Il paraît que
voyant tomber du
ciel ces flocons blancs, desquels en mon pays je n’avais rien vu
d’approchant,
je me jetai à genoux au milieu de la cour de l’hôtel
où ce déluge m’avait
saisi, et pensant que le monde était à la fin et l’heure
dernière sonnée, je
commençai à faire toutes les prières et
simagrées dévotes que je pus imaginer.
Les autres gens de l’hôtel me rassurèrent pourtant, mais
elles ne purent
m’empêcher d’en ramasser par terre quelques pelotes que je serrai
en une
cassette, pour ma curiosité de chaque jour. Le lendemain, ne
trouvant rien dans
ma cassette qu’une humidité mal propre, je m’en pris droit
à l’esprit du mal et
non à une autre cause. Chacun en fit dans la maison de grands
rires.
Un
soir - oh ! je ne
pourrai jamais oublier ce que j’éprouvai ce soir-là -
j’avais suivi ma
maîtresse chez la présidente de L..., je me trouvai
là avec un petit noir de
mon âge ou de deux ou trois années seulement plus
âgé que moi ; il était
au chevalier de G. qui lui faisait porter les couleurs jaune et bleu.
Ce que je
vous raconte se passait dans les premiers mois que j’étais
à Paris, et le petit
domestique du chevalier de G... était le premier être que
je rencontrais là de
mon espèce et de mon sang. Nous étions de même
corvée, et nous portions
ensemble des sorbets sur des plateaux. Quand je le vis, je me sentis je
ne sais
pourquoi, tout petit enfant que j’étais, tous les membres
trembler, et peu s’en
fallut qu’il ne m’arrivât comme à Jocrisse, de laisser
aller le plateau sur le
parquet. Dès que la corvée fut achevée, nous
rentrâmes tous deux à l’office et
le peu que j’avais des souvenirs de ma première enfance se
réveillant,
j’éprouvais des mouvements violents, et j’étais tout
porté à me jeter au cou de
ce frère que le hasard m’envoyait. Je m’approchai de lui
vivement, et le
langage de mon pays que je tâchais d’oublier me revint de
lui-même à la bouche.
Mais cet enfant, qui était, je crois, né en France, ou
qui y avait été apporté
dès les premiers mois de sa vie, se mit à rire de moi
avec tous les gens qui se
trouvaient là ; je me sentis le coeur gros de ma cruelle
méprise, et je me
mis à pleurer, comme cela m’arrivait encore. Cette
première rencontre si
malheureuse m’inspira, dès ce moment, une aversion insurmontable
pour tous ceux
de ma couleur, et à l’heure qu’il est je n’en suis pas encore
revenu.
Quinze
jours après les
processions de Lonchamp, qui, cette année-là, avaient
été tardives, nous
partimes pour la campagne. La comtesse de Formereuil m’emmena dans son
château
de Bavigny, en Normandie, où elle comptait passer cette saison.
Elle m’emmena,
ma bonne maîtresse, sans se douter de l’effet que j’allais
produire dans ce
coin de la province, et l’effet ne se fit pas attendre. Car le jour
même de
notre arrivée, M. le bailli étant venu avec quelques
jeunes filles du pays
complimenter la comtesse qui était dame et patronne de la
paroisse, dès que je
parus dans la salle, toujours vêtu de ma veste turque et
coiffé de mon turban à
fond cylindrique, et portant les cadeaux que ma maîtresse
destinait à ses
protégées de village, toutes ces petites,
effarouchées comme devant un animal
qu’elles n’eussent pas connu, se reculèrent jusqu’au mur, et
quand je m’avançai
vers la première, elle poussa un cri aigu sans
révérence pour la comtesse qui
en rit de toutes ses forces au nez du bailli qui ne me perdait pas de
vue. Mais
voilà que cette frayeur ne s’arrêta pas là et gagna
tous les gens du pays. On
trouvait alors dans les provinces moins d’esprits forts qu’à
présent, et on
crut tout de bon que j’étais l’esprit malin de la comtesse. Il y
en avait qui
n’osaient plus tant se fier à elle, et cela fit presque
scandale, quand, le
dimanche, suivant ma coutume, je portai dans l’église, au banc
d’honneur
qu’elle y avait le livre d’heures de ma maîtresse. On me prit
pour le diable
que les Européens, par calomnie, font passer pour un
nègre ; les bonnes
femmes se garaient de nous, de peur que je ne les touchasse du coude,
et me
jetaient de l’eau bénite par derrière. Il s’en trouva
même une qui m’en jetta
par devant à la face, et comme je ne pus m’empêcher de
faire la grimace à ce
propos, elles furent toutes confirmées dans l’idée que
j’étais Satan lui-même,
ou tout au moins l’un de ses suppots ; tout le monde n’avait
d’yeux que
pour moi, hommes et femmes, le curé et le vicaire même. Ma
maîtresse qui
d’abord étouffait mal son rire, surtout à la scène
de l’eau bénite, voyant le
service divin interrompu et qu’on la regardait presque autant que moi,
finit
par s’en impatienter, et dès quelle tint son livre d’heures,
elle me fit signe
de sortir. J’ai su que le lendemain le curé de Bavigny avait eu
avec elle une
longue conférence, et depuis ma maîtresse s’est bien
gardée de me laisser
sortir du château, de peur que pour venger l’esprit malin qui
tend des pièges à
l’espèce humaine, l’espèce humaine de Bavigny ne tendit
des pièges à l’esprit
malin dans la figure de son Péblo. Je ne regrettai point les
champs, vous
pouvez m’en croire, mortifié que j’avais été d’y
être pris pour le diable. A
Paris, je retrouvai ma vie de l’autre hiver, si glorieuse et si
commode, et je
m’entendis de nouveau envier à ma maîtresse :quel
beau noir que ce
petit ! disait-on, il n’a pas une goutte de sang
mêlé, c’est de la race
pure ; quel nez , répétait-on, et quelles
lèvres ! c’est magnifique,
il n’y a que Paris, monsieur, pour estimer toutes les
beautés ; et comme
tous les ans j’étais plus envié à ma
maîtresse, les admirations qu’on me prodiguait
du dehors entretenaient son goût pour moi, on eût dit
même qu’elles le
faisaient croître.On arriva ainsi à l’an 89. Il y a des
certaines années qui
sont si grandes dans la mémoire des hommes, que, penserait-on,
les événements
de l’histoire ont seuls rempli ces années ; bien que les
approches et la
convocation des États généraux fussent, sans
doute, cause dans le monde de
quelque préoccupation, vous ferez bien de croire, monsieur, que
mille autres
événements moindres, mais d’un intérêt
presque égal pour certains esprits,
remplirent le courant de l’année 89. Et pour la comtesse de
Formereuil, par
exemple, cette année fut marquée par l’exécution
de son célèbre portrait.
M. David, qui disait que n’était pas Boucher qui voulait,
n’en a jamais
pensé trop de mal ; mais ses élèves ont
abîmé de critiques ce pauvre
portrait, qui, s’il faut dire vrai, n’était plus guère
dans le goût du temps.
Il faut que vous sachiez quelle fut l’occasion de ce portrait.
M. Ledru de
la Crespinière était arrivé des Indes
l’année précédente 1788, et comme il
n’oubliait jamais dans ses longs voyages sa belle cousine madame de
Formereuil,
il lui avait rapporté cette fois la plus charmante petite guenon
noire qu’on
eût pu trouver au marché de Pondichéry. Cette
guenon était maligne et avisée
plus que toutes celles de son espèce, et elle m’eût fait
perdre beaucoup de mon
importance au logis, si je n’avais su me faire aux humeurs de la
favorite, qui
après sa maîtresse ne souffrait guère que moi. Un
jour la comtesse vit chez une
des ses amis un portrait que celle-ci avait de sa mère,
ravissant pastel de la
Rosalba, qui sous le bras de son modèle avait fait passer une
délicieuse figure
de singe ; ce singe de la Rosalba était en tout pareil
à celui de ma
maîtresse.
Ma
maîtresse n’eut plus de
repos qu’on ne lui eut fait d’elle-même un portrait semblable. Un
peintre lui
fut recommandé comme le plus capable que Paris eût alors,
de faire un bon
pastel dans l’ancienne manière. C’était M. Cerusier.
Il était élève de
Latour, et ne trouvant pas richesse en France, il avait passé
nombre d’années
en Angleterre où il avait étudié sous Reynolds. Il
nous revenait sans avoir été
gâté par les systèmes de la nouvelle école.
Il convint à ma maîtresse. Le
pastel de la Rosalba lui fut montré, et il tomba en pamoison
devant. Enfin ma
maîtresse lui donna son heure du lendemain pour la
première séance. Il fut
exact ; et ses boîtes étaient déjà
ouvertes et la comtesse était assise
dans sa bergère avec la guenon dans ses bras, quand j’entrai
apportant une
lettre, et en me voyant le peintre fit sur sa chaise un soubresaut
d’admiration. - Comment ! madame, dit-il à ma
maîtresse, vous cachez ce
trésor--là ? Quel bijou ! ajouta-t-il du plus
grand sérieux de monde.
Et comme ma maîtresse se rengorgeait en riant. - Ah !
madame, reprit le
peintre, cela brise tous mes crayons. Le pastel n’a plus rien à
faire ici,
c’est le pinceau de mon maître Reynolds qu’il faut, c’est le
pinceau de Coypel,
c’est celui de Véronèse. La comtesse n’entendait plus
rien à ce débordement
d’enthousiasme. - De grâce, poursuivit M. Cerusier, ne
m’empêchez pas,
madame, de produire ma plus belle oeuvre. Et en effet, de l’avis de
tout le
monde, même de ceux qui le maltraitèrent le plus, le grand
portrait à l’huile
qu’il fit de ma maîtresse fut le chef-d’oeuvre de
M. Cerusier. C’était une
composition de quatre figures : la comtesse était
représentée assise dans
sa bergère dorée, au pied d’une colonne autour de
laquelle grimpaient toutes
sortes de fleurs et de fruits. Elle offrait au singe qui y mordait une
belle
grappe détachée de cette colonne. Sa robe blanche de soie
tachetée de petits
bouquets avait des reflets éclatants. Le costume par hazard un
peu sévère de ce
temps était arrangé par l’artiste de la façon la
plus galante. Enfin moi, posé
à gauche sur la toile, un peu incliné, le teint brillant,
vêtu de ma livrée
orientale et la plus écarlate, je contenais, par son ruban de
soie, Mirza qui
aboyait contre le singe. Ce tableau, appuyé par les
applaudissements des plus
anciens seigneurs de la cour, et par les critiques même de la
cabale nouvelle,
aurait fait la fortune de M. Cerusier, si les
états-généraux qui menaient
leurs rudes affaires pendant que nous achevions les nôtres, et
qui faisaient
dans le monde plus de bruit et de discorde que nous, n’eussent ouvert
cette
terrible révolution qui dispersa l’ancienne cour. La comtesse de
Formereuil
abandonna donc elle aussi, ses biens, ses gens, son hôtel, et
partit avec le comte
de Formereuil dont je ne vous ai rien dit, parce que jamais il ne me
regardait,
ni ne m’ordonnait rien. Il eût été furieux qu’on me
comptât pour être de sa
maison ; mais j’étais réputé de celle de
madame de Formereuil. Le comte
n’entendait pas qu’on plaisantât ainsi sur les nègres,
pour l’affranchissement
desquels il s’était hautement et depuis longtemps
déclaré.
Me
voilà donc, monsieur, à
peine âgé de 11 ans, tout d’un coup, sans que j’en
prévisse rien la veille,
délaissé dans Paris, seul, sans maîtres, presque
sans ressources, quoique ma
bonne maîtresse m’eût, en me quittant, un peu grossi mes
gages ; mais ni
ma livrée orientale, ni ma bourse légère ne
pouvaient me mener loin. Madame de
Formereuil m’avait recommandé, le matin de son départ,
à l’un des intendants du
comte, sachant que cet homme partageait les philantropiques opinions de
son
maître. Ce digne intendant, ayant mis en poste le comte et la
comtesse, et jugeant
bien de la longueur de leur absence, prit pour sacrées leur
volontés, et
d’abord songea à remplir les intentions bienveillantes de la
comtesse sur moi.
En conséquence, il me fit entendre qu’il allait s’occuper de me
pourvoir d’une
place, mais que ne voulant pas perdre tout-à-fait ses peines, il
comptait, si
la maison était bonne, retenir quelque portion de mes gages, et
non pas la dîme
qu’il approuvait fort qu’on eût abolie, mais la moitié,
s’il vous plaît. A
toutes les portes où il frappa, il fut mal reçu, ma
couleur et ma livrée
produisant cette année-là un tout autre effet que celui
qu’il en attendait, et
personne ne se souciant de se parer d’un semblant d’aristocratisme, et
de
continuer en ma personne, par la puissance d’un maître sur son
domestique, l’abominable
esclavage des noirs si rigoureusement anathématisé par
les hommes
d’alors ; ce mauvais succès ne le dégoûta
point de moi. Il imagina que
ceux, par la crainte de qui l’on me rejetait, ne pourraient, pour faire
honneur
à leurs principes, se défendre de me bien accueillir. Par
malheur, j’étais trop
jeune et ne pouvais être admis dans les clubs et les sections
où quelques-uns
des miens avaient la parole haute, et se montraient à toute
heure les plus
insatiables de sang et d’exécutions. - Oui, lui dis-je, en
l’interrompant, dans
toutes nos dernières querelles civiles, on a trouvé
quelques-uns des vôtres,
comme par haine de notre race, et par une horrible représaille
de notre
domination, faisant avec rage des morts dans les deux partis, et se
soûlant avidement
de notre sang, comme le feraient les bêtes furieuses de vos pays.
- Oui,
monsieur, il y en a, répondit tranquillement le bon
nègre ; eh !
dame, fit-il, notre espèce n’est pas heureuse ; que
dirions-nous de la
providence, si elle ne nous donnait, de loin en loin, un pauvre os de
blanc à
ronger. Donc, monsieur, reprit le nègre, l’honnête
intendant du comte de
Formereuil ne trouva pas d’autre ressource que de me présenter
chez les gens
les mieux connus du public, comme défenseurs avoués de la
cause des nègres.
C’était Grégoire, évêque de Blois,
c’était Bernardin de St-Pierre, et cinquante
autres qui avaient tous écrit et parlé durant leur vie
entière sur ce thème
pathétique qu’ils avaient pris, comme le reste, à
Welberforce et aux Anglais.
Le monseigneur me demanda si je savais quelque petite chanson de mon
pays, mais
comme je ne pus lui en dire une, il se récria contre cette caste
maudite et
perverse de la noblesse qui ne se plaisait qu’à abrutir des
peuples déjà si
maltraités du créateur. Mais quand le brave intendant
sollicita en ma faveur
leur charité si avérée, il n’en tira sou ni
maille, excepté le conseil pourtant
de me sortir de cette livrée pourpre, invention d’aristocrate,
qui n’était
propre qu’à me faire regarder comme un baladin et à
déprécier mon espèce, et de
plus une malédiction en bonne forme sur mon excellente
maîtresse, qui
disaient-ils, m’avait abandonné sur le seuil de son palais,
comme une pauvre
enfant trouvé. L’intendant qui avait l’esprit juste conclut que
ces gens-là
tiraient plus aisément de leur besace un gros discours et un
gros livre qu’un
petit écu, et ne me sachant plus bon à rien, me souhaita
bonne chance et
m’engagea à prendre un autre chemin que le sien.
Si
je n’avais été si jeune
et si dénué, il me restait bien un parti à
prendre, un grand parti, et, tout
enfant que j’étais, j’y songeai gravement. La révolte des
noirs de St-Domingue
faisait aussi son bruit comme toute le reste, et à force
d’entendre parler des
droits et de la dignité de l’homme et de l’égalité
de l’espèce, je pensais
qu’en telles circonstances, rejeté et honni par l’Europe, un
seul asile, une
seule partie m’était possible, celle où les
créatures de mon sang vengeaient leurs
affronts et constituaient leurs libertés, celui où mes
parents, maintenant
libres ou morts, m’avaient conçu autrefois pour la misère
et la servitude. Mais
une autre pensée chassa celle-là. Là-bas, dans ce
pays que j’allais chercher si
loin, serais-je mieux venu de mes semblables que de ceux de l’autre
couleur ? Ne serais-je pas là-bas comme ici enfant sans
mère, enfant sans
frère ? Et M. de la Crespinière n’étant
plus là pour me dire où il
m’avais pris (il mourrut, je l’ai su depuis, à quelque temps de
là sur la côte
de Quiberon), je m’agiterais là-bas, incessamment
tourmenté d’un inutile espoir
que rien ne pourrait ni guider ni distraire.
La
comtesse de Formereuil, dans
la jalousie où elle vivait de moi, ne souffrait pas que je
sortisse de son
hôtel ou que je fisse liaison avec aucun être du
dehors ; de sorte que je
me trouvai plus dépourvu que tel autre n’eût
été dans mon cas. Je ne pus plus
songer qu’à une personne, qui m’avait toujours
témoigné par ses caresses
beaucoup de bonté, et dont le logement m’était connu pour
être allé souvent lui
porter l’heure de la comtesse : c’était M. Cerusier.
Je m’acheminai
vers la rue des Marais où il demeurait danslamaisond’un
carrossier dont plus
d’une fois par la suite il peignit les panneaux. Il était
toujours riant et
d’humeur égale, et me reçut, pour bien dire, à
bras ouverts et comme une bonne
fortune. - Tes gages ne seront pas gros, mon garçon, me
dit-il ; mais je
pourvoirai à tout, comme eût fait ta charmante
maîtresse, et pour honorer son
souvenir. Mon nouveau maître était alors un homme voisin
de trente ans passés,
grand, de belle tournure, les cheveux frisés et toujours
à demi poudrés, l’air
brave et loyal, et tout à fait bon. J’avais dans le commencement
quelque honte
des complaisances qu’il avait pour moi, me traitant aussi doucement que
si
j’eusse été l’enfant qu’un ami lui eût
confié, me ménageant la peine et
attentif à ma santé. Il occupait en haut de la maison, au
fond d’un corridor
infect, un méchant galetas de deux pièces. La
première était l’atelier où les
modèles étaient reçus. Cette salle d’honneur
était tapissée d’études et
d’ébauches, de marbres et de bois sculptés.
M. Cerusier, qui se faisait
une gloire, fort extraordinaire dans ce temps, de ne point partager les
dégoûts
de sa confrérie, recherchait les précieuses
curiosités, magots en couleur et
magots en terre cuite, bonnes à mettre en pièces ou en
poudre, comme ces âges
de barbarie et de décrépitude dont elles étaient
à la fois témoignages et
symboles ; des têtes de hautes dames brisées sur des
tombeaux, un Bacchus
peint à qui versait à boire deux Amours à fesses
rubicondes, l’aventure de
Damoclès dans un grand plat de faïence allemande, une
fontaine chinoise toute
enroulée d’oiseaux fantastiques, une rosace à la porte
vitrée : c’était un
pêle-mêle admirable ; mille bribes, mille reliques,
entre lesquelles il
fallait toujours sauter aussi prudemment que Pierrot entre des oeufs.
Quel
temps, monsieur ! toutes les richesses du génie de la
France étaient alors
éparpillées au vent ; les pauvres les ramassaient
à terre. - Les temps
étaient d’ailleurs durs pour nous, et le pain n’était
plus quotidien. Le
gracieux coloris de mon maître, si coquettement faux, ne plaisait
plus à une
époque qui n’avait de goût que pour les Achille et les
Antinoüs, fadement
calqués de l’antique et glacialement enluminés.
Il
y a, dit-on, nombre de
peintres qui, découragés par le mauvais accueil et le
besoin aussi aidant, ont
renoncé de bonne heure à une manière
sévère et correcte, pour en suivre une
autre plus lâche et plus facile et qui fût mieux
agréée de leur temps.
M. Cerusier eût pu faire tout le contraire, tourner le dos
à son passé,
biffer sa science acquise, effacer sa manière,
c’est-à-dire son caractère, ses
souvenirs, toute sa jeunesse, tout lui-même, mentir à ses
yeux qui lui montrait
tout resplendissant de couleurs et de lumière, lumière
fausse, couleurs qui
n’étaient point ; mais qu’y pouvait-il ? Tout aussi
justement
pouvait-il dire, que ceux qui n’y voyaient pas de même que lui
n’avaient pas
l’oeil bien fait. Il ne jeta cette injure à la tête
d’aucun de ses
contemporains, mais il n’en demeura pas moins peintre aux belles
couleurs comme
devant. Durant dix années que la France se gouverna en
république, nous nous
soutînmes de peu, et pour bien dire, de généraux
seulement.Généraux et gros
officiers du directoire et du consulat nous ont donné à
vivre et à rire. Nous
peignions, nécessité le voulant, le portrait au rabais.
Tous, par bonheur, ne
se faisaient pas représenter à la Léonidas.
Quelques-uns se résignaient à
garder les cheveux longs et le frac de guerre, et ceux-là
venaient à notre
enseigne. Alors paraissait le beau, le glorieux de mon service.
M. Cerusier n’achevait point un portrait d’importance sans que
passât par
quelque coin la tête de son nègre. L’adjudant-major D...,
depuis maréchal de
camp, je lui contenais son cheval de bataille, piaffant et
écumant ; cela
se payait un louis de plus. Le commandant L..., je me montrais à
la porte de sa
tente. Un officier d’artillerie, mort au bord de l’Elbe, six ans
après, il
était parent de Valhubert ; je portais la mêche de sa
batterie. C’était
comme la signature de mon maître. A cela vous pourriez, si vous
m’eussiez vu
alors, reconnaître et cataloguer toute son oeuvre. C’est grande
chance vraiment
que je ne me sois point, en peinture, rencontré trop souvent
face à face avec
moi-même. J’ai connu depuis, monsieur, le nègre de
Géricault. N’en déplaise à
la mémoire du grand peintre, son nègre auprès de
moi était un fainéant.
Il
se voit chaque jour que
les hommes les plus illustres par leur savoir et par leur
pensée, sont ceux qui
entendent le moins la pratique de la vie et comment il convient d’agir
dans les
cas les plus communs, et comment il convient de se tirer des embarras
les plus
faciles. M. Cerusier était la tête la plus simple et
la plus commode, et
la moins préoccupée d’intérêts qui pût
s’imaginer ; et il ne se souciait
non plus que de Pitt ou de Fox, de tout ce qui n’était pas ses
idées de peintre
et sa manie pour les drôleries de toutes les formes. Cependant
que nous
languissions dans une gêne si cruelle que bien souvent nous
passions mois sur
semaine et semaine sur mois, sans amasser de quoi mettre à cuire
une méchante
poule au pot, mets bourbonnien dont mon maître était
glouton, M. Cerusier
trompait notre misère par ces caprices d’oisiveté qui ne
coûtent rien et
consoleraient tous les pauvres gens, s’il restait à la plupart
des pauvres gens
des sens pour les goûter. Un sergent de l’armée
d’Égypte avait payé par
l’offrande d’une pipe turque, un petit portrait que M. Cerusier
avait
crayonné de la maîtresse du sergent. M. Cerusier la
fêtait comme
Sganarelle sa bouteille ; et il s’est passé bien des jours
de l’an 1801 où
mon service s’est borné à remplir sa pipe et à en
approcher le feu. Et combien plus
nombreux ceux que j’ai passés, bâillant de faim,
étendu près de la porte, sur
une magnifique peau de lion, encore un autre présent
inaliénable de son ami le
sergent d’Égypte. Le splendide tapissement de ses murailles
réjouissait ses
yeux à toute heure, et lui rehaussait, disait-il, l’esprit et le
courage. Par
une idée semblable, Guide se paraît pour peindre les
vierges, et ainsi Buffon,
pour peindre à sa manière l’homme, ou sa plus belle
conquête, ajustait ses
manchettes, et passait au côté son épée de
baleine.
On
m’a rapporté que le
nègre du poète Camoens mendiait pour son maître. Si
je n’ai pas suivi un si
illustre exemple, c’est que la loi, dans notre temps, interdit la
mendicité et
rend les généreux dévouements moins commodes. Mais
je m’y pris autrement.
L’hiver de 1804 nous trouva si misérables, qu’un beau matin (le
froid et la
faim ne nous avaient guère laissé dormir),
M. Cerusier me prit la main
comme à un ami et me dit : - Mon garçon, tu
dépérirais avec moi, il se
pourrait même que tu mourusses de faim. Il ne te faut pas rester
un jour de
plus ici. De plus fortunés que moi te donneront à manger.
J’avais mon dessein
et je sortis. J’avais appris de M. Cerusier les noms et la demeure
des
plus fameux peintres. J’allai m’offrir dans leurs ateliers comme
modèle. Je ne
trouvai pas d’emploi le premier jour, et aussi ne ne couchai pas chez
mon
maître. Le second jour je fus plus heureux, et
Mme Benoît me retint à
poser. Je posai donc devant un cercle de jeunes femmes soit
élèves, soit amies
de Mme Benoît. J’avais gagné plus que le pain de ma
journée et je
retournai au gîte de M. Cerusier, le coeur fier, quoique un
peu gêné.
J’entrai et le trouvai couché tenant sur son grabat ma peau de
lion pour
couverture. Il se leva sur son séant, et apercevant le vin et la
viande que
j’apportais dans mes mains, il m’attira vers lui, et comme le besoin
sans doute
l’affaiblissait, il pleura et puis souriant après cela, il me
dit avec une
embrassade : - Mon pauvre Peblo, les sans-culottes avaient raison,
les
hommes sont frères. Le pain et le vin que tu me donnes sont bons
quand la faim
presse, ajouta-t-il en mangeant avidement, mais ce que tu as fait est
meilleur.
Ta conduite me reconforte mieux que ce verre de Suresnes, et il le vida
d’une
gorgée. Il me caressait. - Je suis fier de toi, me
disait-il ; pourquoi
semblais-tu embarrassé à ton entrée ?
Croyais-tu point que j’allais rougir
d’avoir inspiré une action si belle ? Et m’interrogeant sur
l’accueil qui
m’avait été fait par les uns et par les autres : -
Tu es aujourd’hui en
bonnes mains, continua-t-il parlant de Mme Benoît ; la
peinture qu’on
fera de toi sera excellente. Il n’y a plus depuis longtemps que les
femmes qui
s’entendent à peindre. Mme Benoît t’a-t-elle dit de
qui elle avait reçu
ses leçons ? Connais-tu le portrait que la divine Lebrun
fit de la feue
reine, et son portrait à elle ? Oh ! belle !
belle ! Les
femmes seules connaissent maintenant quel charme est dans les couleurs.
Angelica ! Angelica ! toi aussi sais peindre, Angelica. Et
rêvant de
mademoiselle Kaufmann qu’il avait vue autrefois à Londres chez
Reynolds, il
s’endormit ivre-mort. Épuisé qu’il était par le
jeûne, ses paroles et son
exaltation l’avaient étourdi plus promptement que le vin.
Un
soir que je rentrais de
ma journée, je ne trouvai plus mon maître seul. Six
bougies brûlaient dans les
deux torchères dédorées qui décoraient la
chambre, et au milieu se tenait
debout, les pieds nus, sur ma peau de lion, et dans la pose simple de
la Venus
pudique, un éblouissant modèle de femme. Cette vision
m’arrêta court à la
porte, sans que j’eusse, tant j’étais gêné, la
présence d’esprit de me retirer,
et la Vénus s’accroupit : mais dès qu’elle m’eut
envisagé : - ce
n’est que Peblo, fit-elle, et elle se redressa. Elle était
vraiment digne de
poser pour la déesse, elle ne sentait son imparfaite mortelle
que par de rares
endroits. Sa chevelure brune était riche, l’ovale de sa figure
plein et long à
la fois, son nez très légèrement arqué, et
ses sourcils fins et étroits
étaient, ou peu s’en faut, irréprochables. Son oreille
était charmante, son
teint vif, ses lèvres vermeilles d’un beau dessin, mais point
trop pincées, de
belles lèvres à baiser, et sous ces lèvres la
bouche la mieux dentée du monde.
Ses yeux grands et noirs, et très purs, étaient fendus
à merveille. Son corps,
dont elle était fière plus encore que de sa tête,
n’était pas en effet d’une
beauté ordinaire. Elle était grande, ses membres
étaient forts et arrondis, la
jambe superbe, et les hanches point crûment saillantes. Les
épaules étaient
assez étroites, mais la poitrine, comme la taille, était
jeune et toute
charmante. Ce corps, comme vous voyez, était assez accompli. Le
pied seulement,
par la faute des sabots qu’enfant, nous dit-elle, elle avait
chaussés,
s’applatissait trop sur la fourrure fauve. C’était plutôt,
à bien prendre, de
l’Houdon que du Praxitèle, mais c’était le temps de
l’Houdon. Mon maître
dessinait en extase, comme saint Luc la Vierge. Cette veillée
singulière dura
bien par delà minuit. Le modèle ne se lassait pas, et il
ne se passa plus de
jour où elle ne revint. Cette belle personne s’appelait Camille
Duperron. C’est
moi qui avais valu cette aventure à mon maître. Quelques
demi-mots qu’on
m’avait surpris dans l’atelier de Mme Benoît avaient
éveillé la curiosité
de toutes ces jeunes femmes, et elles avaient fini par me tirer des
lèvres ce
que j’avais à coeur de taire, à savoir que je servais un
pauvre peintre encore
jeune, qui avait eu quelque crédit avant la révolution,
et qui, maintenant, en
était à ce point de n’avoir pu, faute d’argent, dessiner,
depuis quinze mois,
un modèle de femme. Entre celles à qui
Mme Benoît donnait des conseils sur
la peinture était cette jeune fille aussi belle, ou peu s’en
fallait, que la
princesse Pauline, laquelle avait voulu servir de modèle
à David et à Canova,
et quasi aussi amoureuse de son corps, fière d’ailleurs de
pouvoir s’ajouter,
par son nom antique, quelque air de ces Romains et de ces Spartiates,
dont son
père, vieux fédéraliste du Calvados, l’avait fort
amourachée. Quand le monde se
sent décrépi, il pense se rajeunir en s’attifant ainsi
à la primitive ; il
joue à parler comme les enfants, il serait tout aise de se
remettre aux
lisières. Mlle Duperron allait aussi légère
vêtue que le souffrait la mode
d’alors ; et sa robe était fendue sur la jambe aussi haut
que celle de
Mme Tallien elle-même. Toutes les idées
généreuses exaltaient sa tête, et
comme elle était folle de l’art qu’elle étudiait, elle
avait songé à faire
cette sublime aumône à mon maître privé
d’étudier le nu par sa pauvreté, comme
je l’avais dit, et elle était venue lui offrir son corps pour
modèle.
M. Cérusier et sa maîtresse vécurent de longs
mois ensemble, elle tout
enivrée de lui, et lui devenant de jour en jour plus inquiet.
C’était un homme
très fort contre la misère, mais qui n’entendait rien
à la supporter à
deux ; et aussi quand le bonheur venait à lui, il ne savait
qu’en faire,
ni comment le gouverner. Des souffrances nerveuses s’emparèrent
de lui, et il
mourut l’année suivante dans un état horrible. Elle
veilla durant les trois
derniers mois, couchée à terre, et la tête
appuyée aux pieds du malade, se
levant à toute heure et à son moindre réveil,
cachant à son amant jusqu’à
l’ombre de son désespoir, souffrant ses caprices et ses
impatiences ; elle
dessina son portrait quelques jours avant sa mort ; sa
pâleur et sa
maigreur était devenues si visibles, que mon maître en fut
frappé et lui
défendit de veiller davantage. Une nuit qu’elle reposait, il
rendit l’âme entre
mes bras. Je ne sais à qui a passé sa maîtresse.
Il
fallut alors me pourvoir
d’un service, et je fus adressé à un préfet
d’empire, lequel montant sa maison
m’emmena pour se faire honneur dans son département. Les
serviteurs nègres se
trouvaient alors fort rares en France, à cause des relations
rompues avec les
colonies ; partant nous étions une curiosité
très recherchée. Pour moi
j’eus bientôt pris en horreur mon nouvel état, quelque
considérable qu’il fût.
Le jour où j’étais entré parmi ses gens, ce
préfet m’avait travesti à
l’européenne, et je me sentais si grotesque dans ce costume
sombre et ridicule
que j’en desséchais de honte et d’impatience. Que voulait-il
faire d’un nègre
coiffé d’un chapeau noir et accoutré d’un habit vert
bouteille ? Je ne
rêvais qu’écarlate, que bleu de ciel, qu’orange ;
ô mon turban et mon
carcan dessinés par M. Lagrenée, où
étiez-vous ? Le dénûment et le
vieil âge ont seul pu, monsieur, me rendre soutenables ces
vêtements sans éclat
faits pour les peaux blanches. Le jour où j’ai retiré du
coffre ces anciennes
livrées, j’ai abdiqué sans retour les beautés de
ma couleur.
Mon
nouveau maître ayant
été appelé à Paris pour affaires
secrètes de sa préfecture, se fit accompagner
par moi. Un matin qu’il m’avait envoyé à l’hôtel de
police chercher dans les
bureaux je ne sais quels papiers, je m’y rencontrai face à face
avec le bon
ange de mes premières années, avec mon adorée
maîtresse madame la comtesse de
Formereuil. Je la remis du premier coup d’oeil, quoique je la
retrouvasse vieillie
de plus de cinquante années en moins de quinze, et vêtue
singulièrement. Ces
têtes frêles et enfantines comme en portait une ma jeune
maîtresse, la cousine
de M. de la Crespinière, un ouragan tel que celui à
peine passé, les
flétrit et les dessèche si vite ! Elle ne me
reconnut pas, car alors
j’avais moi aussi, rien que par la puissance du temps qui marche,
vieilli de
quinze ans sur une vie de vingt-six, et n’était-ce pas assez de
cet odieux
habit Européen pour me défigurer ! Quant à
elle, je n’aurais pu la
méconnaître, n’eût-elle gardé que cet air
libre et délicat ensemble qui
trahissait d’une façon toute bizarre la dame de l’ancien temps
sous les dehors
de sa condition présente. Je l’abordai en la saluant de son
titre. Ce nom la
blessa comme une piqûre de serpent. - Vous vous trompez, je ne
m’appelle pas
ainsi, fit-elle toute troublée ; je me nomme Catherine
Demain. Mais y
vois-je bien ! est-ce donc toi, mon pauvre Peblo ? - Peblo
tout à
votre service, lui répondis-je, s’il vous plaît encore de
l’y avoir. - Oui, mon
garçon, cela me plaît, comme il peut plaire à deux
amoureux qui ont partagé un
premier amour plein de bonheur, de se rejoindre plus tard pour se
rappeler ce
temps qui n’a rien dans la vie qui lui ressemble. Et d’ailleurs ta mine
couleur
du diable et l’aide de tes deux bras ne sauraient me nuire. Mais avant
de
t’engager, je veux que tu saches pour le salut de ton âme
à qui tu te livres,
mon Peblo : à une batteuse de cartes, mon enfant ;
c’est aujourd’hui
notre règne, tu sais, et le métier est bon : j’avais
bien des terres qui
ne me rapportaient pas cela (1). On a bien raison de dire que
l’éducation
première des femmes leur donne toujours le moyen de se tirer
d’embarras ;
sans cette pauvre Barbe, où en serais-je ? - Son verbiage
m’avait laissé
le temps de remettre un peu mes esprits, car, à vrai dire,
à cet aveu de la
profession de la comtesse de Formereuil, j’étais comme
tombé des nues. - Eh
bien, me vends-tu ton âme, Peblo ? m’acheva-t-elle en
souriant. - Je vous
la donne, ma bonne maîtresse, lui dis-je ; ou plutôt
je vous la remets,
car en tout temps vous l’auriez trouvée vôtre. Et
dès le lendemain, enchanté
d’avoir obtenu mon congé du dignitaire que je servais, j’entrai
dans mes
fonctions sibyllines, revêtu d’une longue robe noire, de pied en
cap chamarrée
de cabale rouge.
Cette
science des cartes,
madame de Formereuil, Catherine Demain, veux-je dire, l’avait acquise
autrefois
de l’une de ses servantes appelée Barbe, comme vous venez de
l’entendre. Barbe
était une grande belle fille, la plus belle de Bayeux, se
disait-elle et vous
savez que le sang y est admirable. Cette tête à
l’évent tenait elle-même le peu
qu’elle savait des tireuses de cartes très nombreuses dans sa
ville. Mais de ce
peu elle se servait à merveille, et en suivant les demi-mots que
je lui
rapportais en cachette touchant les dispositions de notre
maîtresse et sur ce
qui lui travaillait l’esprit, la soubrette s’entendait on ne saurait
mieux à
construire des pronostics qu’elle débitait ensuite, à
l’heure où elle était
appelée dans le cabinet de la comtesse, avec la confiance la
plus effrontée du
monde. Ce savoir-faire lui avait assuré, dans les temps qui
précédèrent
l’émigration, une importance et une familiarité devant
lesquelles tout l’office
s’effaçait, hormis Peblo pourtant. Ce n’était pas que la
soubrette fit grand
cas de moi. Elle ne me regardait pas comme une créature humaine,
et quand sa
maîtresse lui demandait pourquoi elle ne me faisait pas plus de
caresses, elle
répondait impertinemment qu’elle n’aimait pas les animaux, et en
effet, elle
n’était portée de caresses vers aucun, qu’il fût
blanc ou noir. Elle n’aimait
personne : Je ne m’aime pas moi-même disait-elle
sincèrement. Et cela était
vrai, non par misanthropie, comme la Rancune de Scarron, mais par une
profonde
et entière insouciance. C’est de cette fille que la comtesse de
Formereuil
avait voulu apprendre, retirées toutes deux au fond du boudoir,
l’incomplet
abécé de cette science qui faisait maintenant sa vie et
son gagne-pain. Elle
occupait alors rue des Postes un fort étroit et fort obscur
logement. Vous
n’ignorez pas que les nègres ont une grande renommée de
chiromancie et
pratiquent la divination sous ses mille formes. Les vieilles
sorcières
auxquelles dans tous les ports de France les matelots vont demander des
pronostics de voyage, sont le plus communément de ma couleur.
Catherine Demain,
la pauvre femme, songea à tirer parti de cette croyance. Quand
il s’agissait de
divination par le tarot, elle me faisait paraître, se
réservant le petit jeu
des cartes et les prières en quarantaines pour rappeler les
absents. J’avais
connu ma jeune maîtresse très pieuse ; je ne sais
quel démon en
vieillissant lui avait soufflé au corps cette grossière
impiété et cette
sacrilége industrie ; et accordez avec cela qu’elle priait
Dieu très
dévotement de loin en loin pour elle-même. Catherine
Demain avait acquis une
adresse merveilleuse à juger les curieux sur la première
mine ; elle suivait
en dessous l’effet produit de ses paroles, et observait sans lever
l’oeil des
cartes. Elle jugeait sur un habit boutonné de telle
façon, sur une mèche mal
disposée de la coiffure ; un rien lui éclairait un
homme. Je revis là pour
ma part nombre de gens qui m’avaient en peinture chez eux, les
mêmes généraux
et les femmes de ceux-là aussi, car dans ce temps d’aventuriers,
la bonne
aventure se trouvait naturellement en faveur singulière.
Ma
maîtresse me dit un
jour : - En ton absence, une visite bien extraordinaire m’est
venue. Une
charmante personne s’est présentée pour me commander une
neuvaine, et je l’ai
fait entrer dans ma chambre. Elle n’avait point dit encore qui elle
favorisait
de ses prières, quand levant par hasard les yeux vers ce
portrait, qui n’est
point le portrait du diable que je sache, quoique tu y figures, je l’ai
vue
pâlir et s’interdire, et elle m’a tourné les talons sans
achever. Dès que ma
maîtresse m’eut conté cela, je pensai aussitôt
à mademoiselle Duperron, mais je
n’en dis rien, ne voulant insulter sans raison à personne.
Pourquoi ces
prières, mon Dieu ? pour un mort ? ou pour un
vivant ? Pauvres,
pauvres morts ! Etait-ce donc sûrement elle après
tout ?
Ce
fut peu de jours après
celui-ci que j’introduisis dans l’antre sybillin notre plus inattendu
visiteur.
Quelle triste et bizarre rencontre ! Un personnage long et
défait, à
figure busquée, c’était le mari de la comtesse,
M. de Formereuil. Je le
laissai dans la salle obscure où se rendaient les oracles, et
j’allai prévenir
Catherine Demain. A ce coup, elle se prit à trembler et tomba
dans une courte
défaillance. Puis se levant par un effort surhumain, elle prit
les tarots, se
jeta un voile sur la tête, et voulut jouer elle même cette
lugubre comédie.
Elle entra s’appuyant sur moi, et se plaça entre la lampe et le
comte, et
ensuite elle agita les cartes pour se remettre. Elle prit enfin la main
de
M. de Formereuil et la retournant entre les siennes, comme pour
s’assurer
qu’elle ne tenait point un fantôme, elle fit plusieurs efforts
pour parler,
mais ne le put. M. de Formereuil observa qu’elle tremblait, je lui
répondis,
moi, que la sybille éprouvait toujours, au moment où les
choses cachées du
présent et de l’avenir se dévoilaient à elle, des
oppressions violentes. Ces
quelques mots aidèrent la pauvre femme, qui dit enfin au comte
d’une voix
éteinte. - Vous avez émigré, monsieur, et vous
avez été maître d’école à
Munster en Allemagne. Vous y avez vécu des miettes des enfants
des pauvres,
durant trois années, puis un bruit vint que vous étiez
mort. Votre retour a dû
surprendre vos proches, mais vous ne les retrouverez point tous. -
C’est en
effet pour retrouver quelques traces de la comtesse de Formereuil, dit
le
comte, que je suis venu, madame, consulter votre art. - La comtesse de
Formereuil, répéta Catherine Demain, elle ne vous suivit
point, monsieur,
craignant à la fois votre exil et votre misère. Elle a
trouvé dans cette ville
misère plus désolante, exil plus insupportable. Mais
pendant que vous souffriez
froid et famine, elle avait cherché ses plaisirs parmi les
heureux d’alors.
Dieu l’a punie de n’avoir point observé l’exemple de tant de
nobles résignées,
de tant de sublimes dévouées. - Et maintenant, demanda le
comte, où
est-elle ? - Elle est morte, répondit la sybille, et elle
tomba en
arrière. Je la reçus évanouie dans mes bras. Le
comte sortit, et ce fut la dernière
consultation de Catherine Demain.
Je
me présentai quelque
temps ensuite à l’hôtel du comte de Formereuil, et
m’étant fait reconnaître par
lui, j’en obtins une petite pension à titre d’ancien serviteur
de sa maison.
Avec cette minime ressource, j’ai fait vivre vingt ans encore ma bonne,
ma
malheureuse maîtresse, plus pénitente et plus
dévote que sainte Madelaine
elle-même. Cette chèvre que je traîne après
moi, est celle qui lui donna le
lait durant sa dernière longue maladie. Il me coûte de
m’en séparer, mais elle
est trop capricieuse et il me fatigue trop la mener paître chaque
jour comme
autrefois. Il ne me va plus rester que le portrait que fit de ma jeune
maîtresse, la comtesse de Formereuil, mon généreux
nourricier,
M. Cerusier. Elle l’avait retrouvé chez l’Auvergnat voisin
de son hôtel,
qui l’avait gardé dix ans derrière ses chaudrons et le
lui vendit tout
barbouillé de suie pour un écu de six livres, et
baptisé duchesse de Lamballe.
Un autre Auvergnat le rachètera après ma mort et le
baptisera comtesse Dubarry.
- Et pourquoi, lui dis-je, s’en irait-il à l’aventure ? Et
ne vous
conviendrait-il pas de lui assurer pour l’avenir un bon coin de saine
muraille ? Cette peinture, si vous y consentez, restera sous vos
yeux
jusqu’à ce qu’ils se ferment, puis elle sera mienne, et pour ce
droit je
grossirai de tant d’écus la petite pension de M. de
Formereuil. Ce pauvre
nègre ne voulait point d’abord accéder à ce
marché ; mais je l’emportai
enfin, et après que je lui eus mis dans la main le premier
quartier de sa
rente, je le quittai, fort édifié de son histoire.
Charles
Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1889)
P.S.
Note :
(1) Alençon a porté deux curieux fruits de
révolution : le père Duchesne
et mademoiselle Lenormand. Je tiens de personnes qui l’ont vue de
près, et qui
avaient titre pour étudier et connaître son organisation,
que la célèbre
sybille ne devait aucunement à une hauteur surnaturelle ni
même plus
qu’ordinaire d’intelligence, sa puissance divinatrice. Cette puissance
était
réellement en elle un don particulier de la nature, don
précieux auquel la
sublime vertu de virginité était venue joindre toutes ses
exaltations. Cette
vertu de virginité qui fit de Jeanne d’Arc un ange du Seigneur,
avait éclairci
d’une façon miraculeuse la seconde vue de mademoiselle
Lenormand. Si les
incrédules lui contestent la seconde vue dans tous ses
attributs, du moins ne
saurait-on lui contester la claire vue, laquelle, dans le monde
d’action, est
le génie : le génie c’est une vue saine. Mais
mademoiselle Lenormand
voyait clair et c’était tout ; et elle, femme ou
démon de si bon conseil
que certains hommes des plus vénérables de France
n’entreprenaient rien sans
son avis, n’a point cru peut-être que ce haut don du ciel lui
eût été commis à
son usage. Les sciences orgueilleuses que l’homme s’est faites
n’expliquent
rien et n’ouvrent aucuns mystères, loin de là : par
elles Dieu est lettre
close. Les sciences occultes sont les seules qui fassent voir la
grandeur et la
profondeur du monde, et toucher les fins de la création.
Texte
établi sur un exemplaire (BmLx : norm 245) des Historiettes
baguenaudières
par un normand publiées en 1845 à Aix.