Mémoire pour
la justice, contre l’impunité et l’oubli :
une histoire colombienne

Ariel Toscano vit en exil à Bruxelles. Cela fait neuf ans
que des paramilitaires d’extrême droite ont assassiné ses
quatre frères et lui
ont volé les terres de sa famille situées à
Pelaya, un village du nord de la
Colombie. Le responsable de la mort de 38 autres Colombiens et du
départ forcé
de 170 familles est un ancien ambassadeur de Colombie auprès de
l’Union
européenne qui a été remis en liberté par
le ministère public de ce pays en
dépit du fait que celui-ci avait en sa possession toutes les
preuves de la
culpabilité de l’ex-diplomate. A l’heure actuelle, le
gouvernement colombien a
entrepris des pourparlers avec les groupes paramilitaires [1] dans le
but
d’amnistier 20 000 de leurs membres, responsables de centaines de
massacres de
paysans, sans même exiger l’indemnisation des victimes.
par Olga
Gayón
A Jesús Toscano, Diosenel
Toscano, Dinael Toscano, José del
Carmen Toscano, assassinés le 30 novembre et le 5
décembre 1996.
Le 30 novembre, en retournant chercher
des affaires qu’il
avait laissées chez lui, Jesús Toscano, un paysan qui
vivait dans la
clandestinité depuis que des paramilitaires [2] étaient
venus sur ses terres à
la recherche de son frère, Ariel Toscano, a été
assassiné. D’après les
rapports, les paramilitaires qui l’ont tué ont juré
d’abattre toute sa famille.
Le 5 décembre, des paramilitaires ont fait irruption dans sa
maison située à
Valledupar et, devant ses enfants en bas âge, ont
assassiné ses trois frères,
Diosenel, Dinael et José del Carmen, qui s’y trouvaient
cachés. Tous trois étaient
des paysans et Diosenel était un dirigeant de l’ANUC-UR [3]. Aux
dernières
nouvelles, le groupe paramilitaire est toujours à la recherche
d’Ariel Toscano.
« Ils ont massacré
notre famille pour s’emparer de nos
terres. Je ne comprends toujours pas pourquoi, en Colombie, l’Etat
pardonne à
ceux qui ont assassiné des milliers de paysans et qui sont les
principaux
responsables du fait que trois millions de Colombiens ont tout perdu et
déambulent aujourd’hui dans les villes comme de
véritables indigents. Nous qui
sommes en Europe faisons partie des rares personnes à avoir
survécu à
l’extermination des pauvres qu’ont entrepris il y a des années
les
propriétaires terriens et les narcotrafiquants avec l’aide de
l’armée. »
Avec douleur, Ariel Toscano nous rappelle que l’histoire de sa famille
est
identique à celle de millions de ses compatriotes qui, pendant
des décennies,
ont enduré les cruautés de ceux qui, en Colombie,
détiennent l’argent et le
pouvoir.
Il est arrivé à
Bruxelles à la fin de 1997 en compagnie de
son épouse et de son bébé, après que des
escadrons de la mort ont en cinq jours
assassiné ses quatre frères, faisant quatre orphelins et
deux veuves, et
laissant les survivants sans terre ni biens. La campagne colombienne
est
jonchée de milliers de victimes qui ne valent rien aux yeux de
l’Etat colombien
lorsqu’il s’agit de les protéger et de traîner devant la
justice leurs
bourreaux, qui sont toujours liés à des
intérêts politiques et économiques et
souvent au narcotrafic. Aujourd’hui, le gouvernement d’Alvaro Uribe
conduit des
pourparlers avec ces seigneurs de la mort, ce qui a alerté
l’opinion
internationale, car il leur donne tout sans rien exiger en retour, pas
même
d’arrêter de tuer, ni de demander pardon aux familles des
victimes et aux
survivants d’une politique de la terre brûlée.
Carlos Arturo Marulanda est un de ces
seigneurs de la
mort : ex-ambassadeur de Colombie auprès de l’Union
européenne, de la
Belgique et du Luxembourg, fils d’un propriétaire terrien ayant
possédé la plus
grande ferme du pays (20 000 ha) après avoir
dépouillé de leurs terres de
petits paysans et s’être approprié des territoires
appartenant à l’Etat. En bon
fils, Marulanda a appliqué avec les paysans de Pelaya, de
Tamalameque et de La
Gloria (dans le nord de la Colombie) les méthodes
employées par son père dans
les années quarante pour semer la terreur : l’utilisation
d’escadrons de
la mort qui commencent par menacer, puis incendient les maisons et
détruisent
les cultures, et enfin éliminent les leaders de la
communauté au moyen
d’atroces techniques de torture. Cette méthode a
été implantée en Colombie sous
l’œil bienveillant des autorités qui, dans bon nombre de cas,
ont directement
collaboré à ces actions.
En 1996, alors que Marulanda
était en poste à Bruxelles, ses
hommes assassinaient quarante paysans et forçaient 170 familles
à abandonner la
terre qui leur avait été léguée par leurs
ancêtres après que l’institution
colombienne chargée de l’attribution de titres de
propriété de terres aux
paysans (l’INCORA) eut déclaré qu’ils n’occupaient pas
des terres de son énorme
hacienda connue sous le nom de Bellacruz. Cette décision rendit
Marulanda fou
de rage, car ce dernier avait l’habitude que l’Etat colombien
obéisse à ses
ordres, à tel point que, auparavant, l’Etat avait fait
construire une base
militaire dans sa propriété.
Dans la nuit du 14 février
1996, plus de 30 hommes cagoulés
et armés jusqu’aux dents firent irruption chez les paysans et
rasèrent leur
maison, puis leur donnèrent cinq jours pour déguerpir
à au moins 100 kilomètres
de là. Les paysans demandèrent leur aide aux soldats de
la base qui, bien que
témoins de l’incendie des fermes, ne firent rien contre les
criminels. Une
réaction qui se répète inlassablement dans les
centaines de massacres de
paysans, perpétrés bien souvent à 100 ou 200
mètres des bataillons.
En deux jours, pour échapper
à l’extermination, six cent
paysans (homme, femmes et enfants) furent ainsi poussés à
prendre les routes de
Colombie, déambulant à la recherche d’un endroit
où s’installer. « Certains
sont partis pour Bogota, d’autres pour Valledupar (la capitale du
département
de César) et d’autres, comme nous, sont restés au village
dans l’attente que
l’Etat nous protège et expulse les paramilitaires de nos
terres », se
souvient Ariel. « Nous avons dû occuper les locaux du
Defensor del Pueblo
[4] de la République à Bogota et les bureaux de
l’INCORA. » Grâce à la
pression internationale, le gouvernement ramena les paysans chez eux en
avion
militaire après les avoir convaincus que l’armée
expulserait les paramilitaires
et protègerait les familles pour qu’elles puissent retourner sur
leurs terres.
Toutes ces belles paroles ne furent que mensonges. Ils durent rester
dans la
Casa Campesina du village. « Pendant ce temps-là, les
paramilitaires éliminaient
un à un les leaders de la communauté. Ils faisaient
ça si ouvertement que quand
ils emmenaient quelqu’un pour le tuer, ils le faisaient monter dans les
véhicules tous terrains de l’hacienda. »,
dénonce Toscano. Ils n’eurent
pas seulement recours à la terreur envers les paysans : ils
menacèrent
même de tuer des fonctionnaires de l’INCORA responsables de
travaux de
topographie pour établir le cadastre des parcelles.
« Ils ont écorché le
dos à l’un d’eux pour montrer aux autres ce qui les attendait
s’ils s’entêtaient
à à faire leur travail. Tout cela à deux pas d’une
base militaire de 300
hommes. » Pendant ce temps, le gouvernement regardait
ailleurs et
Marulanda représentait toujours la Colombie auprès de
l’Union européenne.
Au mois de décembre de 1996, 40
paysans avaient été
assassinés par des « forces de l’ombre »
dont tout le monde dans la
région connaissait le « patron ». A
Bruxelles, cédant à la pression
de plusieurs ONG, l’ambassadeur démissionna, mais ne quitta son
poste qu’en avril
1997. « Après avoir perdu mes frères, avoir
été empêché d’assister à leurs
enterrements et avoir échappé à une tentative de
meurtre, je me suis réfugié en
Belgique. J’ai dû abandonner ma mère et mes autres
frères, parce que, si
j’étais resté en Colombie, ils les auraient
assassinés en représailles de mon
travail de représentant et de défenseur des droits des
170 familles »,
raconte Ariel de sa voix douce, propre aux paysans de sa région,
et les yeux
pleins de larmes, comme ceux des milliers de survivants aux massacres.
Les familles victimes de l’affaire
connue comme celle de
l’hacienda Bellacruz ont été déplacées vers
trois régions situées à des
centaines de kilomètres de leurs terres et
séparées les unes des autres. La
famille Toscano vit aujourd’hui dans une autre province,
déracinée, sans le sou
et accablée de douleur. Treize victimes des escadrons de la mort
de l’hacienda
vivent aujourd’hui en exil en Belgique, parmi lesquelles la
présidente de
l’ANUC, l’organisation paysanne colombienne qui a pris la tête du
mouvement de
dénonciation et aidé les victimes. La fonctionnaire du
ministère de l’Intérieur
chargée de l’affaire s’est exilée en Espagne.
Le ministère public colombien,
avec l’arrivée du procureur
général de la République Alfonso Gómez, a
lancé diverses enquêtes sur des
généraux de l’armée et des hommes politiques ayant
des liens avec les
paramilitaires. En 1999, un avis de recherche international a
été lancé contre
Marulanda. Celui-ci a été arrêté en Espagne
en juillet 2001 pour formation de
groupes paramilitaires, terrorisme et le détournement de 17 000
euros quand il
était ambassadeur. Il a été écroué
dans une prison madrilène pendant 15 mois
avant d’être extradé vers la Colombie le 13 octobre 2002.
Son frère,
propriétaire lui aussi de l’hacienda, a été
emprisonné en Colombie en 2001.
Malheureusement pour les victimes, le
changement de
procureur général a mis fin aux enquêtes sur les
paramilitaires. Deux généraux
accusés d’avoir constitué les escadrons de la mort, de
leur avoir apporté un
soutien logistique et d’avoir participé à divers
massacres ont été remis en
liberté alors que les procureurs responsables de la section des
droits humains
qui avaient réussi à les faire mettre sous les verrous
ont été forcés de
démissionner. Peu de temps après, ils se sont
réfugiés aux Etats-Unis.
Carlos Arturo Marulanda a
été emprisonné à Bogota pendant
seulement deux semaines. Le procureur de la République, Luis
Camilo Osorio a
jugé, à l’encontre de toutes les preuves, que Marulanda
n’était coupable
d’aucun des chefs d’accusation, sauf du délit d’incendie de
biens immobiliers
qui, en Colombie, n’est pas puni d’une peine d’emprisonnement. Cette
décision a
tourné en ridicule la justice espagnole et humilié les
victimes de Marulanda.
NOTES :
[1] [NDLR] Consultez le dossier
« Avec Uribe,
l’impunité pour les paramilitaires » sur RISAL.
[2] [NDLR] Consultez le dossier
« paramilitarisme » en Colombie sur RISAL.
[3] [NDLR] ANUC-UR = Asociación
Nacional de Usuarios
Campesinos -Unidad y Reconstrucción.
L’ANUC-UR est un mouvement paysan
colombien constitué de
communautés paysannes, coopératives, groupes de femmes,
de jeunes. Il est
présent dans 13 provinces du pays. L’ANUC-UR lutte pour la
défense des droits
économiques, sociaux, culturels et politiques de la population
paysanne en Colombie.
Ses enjeux principaux sont la réforme agraire et la
souveraineté alimentaire.
Elle travaille également sur le thème du genre et sur le
conflit armé, en
s’attaquant aux causes de celui-ci et en faisant pression pour que
soient
entreprises des réformes sociales, économiques et
politiques avec la pleine
participation des mouvements sociaux. En tant que mouvement paysan,
elle
s’allie à la lutte des mouvements afro-colombiens et
indigènes du pays. Cette
organisation fait partie au niveau latino-américain de la CLOC
(Coordinadora
Latino-Americana de Organizaciones del Campo), et au niveau
international à la
Via Campesina.
[4] [NDLR] Institution de l’Etat
chargée de surveiller le
respect des droits humains et de défendre les citoyens. Le
défenseur est élu
par la Chambre des représentants.
En cas de reproduction de cet article,
veuillez indiquer les
informations ci-dessous :
RISAL - Réseau d’information et
de solidarité avec
l’Amérique latine URL : http://risal.collectifs.net/
Source : article distribué
par le Comité Daniel Gillard
pour les droits humains (Bruxelles, Belgique) et publié
notamment sur le site
du Centro de Medios Independientes de Colombia (Indymedia - http://colombia.indymedia.org),
décembre 2005.
Traduction : Arnaud
Bréart, pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).