La
France dans les yeux de l'outre-mer

La France est-elle (ou non) " accueillante ", " raciste ",
" en déclin " ? Y parle-t-on " trop ", " assez "
ou " juste comme il faut " de l'esclavage, de la colonisation, des
discriminations ?
Ces questions - parmi d'autres - ont été posées
à 497 Français métropolitains
originaires d'outre-mer dans un sondage CSA, dont les résultats
seront
présentés, lundi 24 avril, lors d'un colloque
organisé par le Conseil régional
d'Ile-de-France et le Cifordom - une association qui vient en aide aux
personnes originaires d'outre-mer.
Cette étude a été réalisée entre le
13 et le 24 janvier, soit peu avant que la
crise du contrat première embauche (CPE) ne vienne
(temporairement) interrompre
la bataille des mémoires qui agitait la société
française depuis des mois.
Polémique sur le " rôle positif " de la colonisation,
commémoration
de l'esclavage, crise des banlieues, création du Conseil
représentatif des
associations noires (CRAN) : l'outre-mer - où le ministre de
l'intérieur,
Nicolas Sarkozy, a dû renoncer à se rendre, en
décembre 2005 - a suivi avec
passion tous ces débats. Et c'est bien sûr à leur
aune que l'on observe les
résultats de l'enquête CSA.
La question qui porte explicitement sur le communautarisme est
formulée en ces
termes : " Selon vous, le repli communautaire est-il surtout (...) un
danger - ou - un moyen de se protéger contre le racisme et les
discriminations
? " 53 % des personnes interrogées répondent qu'il s'agit
d'un danger ; 34
% y voient un moyen de se protéger ; 13 % ne se prononcent pas.
La perception du danger du communautarisme est plus forte parmi les
diplômés,
les plus de 45 ans, ceux qui sont nés en métropole, et
ceux qui considèrent que
le racisme est " une chose très ou plutôt répandue
". Moindre dans
les cas de figure inverses, elle est également liée
à l'origine des personnes
interrogées.
60 % des personnes originaires de la Réunion - où
l'attachement à la métropole
est particulièrement fort - estiment que le communautarisme
représente surtout
un danger. En revanche, les métropolitains originaires de
Guadeloupe
considèrent majoritairement le communautarisme comme une
nécessaire protection.
Le sentiment d'appartenance guide également la réponse
à cette question. De
façon générale, les personnes interrogées "
se sentent " à la fois
françaises et du département dont ils sont originaires.
Ceux qui se sentent
" avant tout " " noirs " ou " antillais " sont
plus tentés de considérer le communautarisme comme un
moyen de protection.
Si elle est majoritairement rejetée en tant que telle, la
tentation
communautariste transparaît surtout, de façon indirecte,
dans les réponses à
d'autres questions. 83 % des personnes interrogées
considèrent que la création
du CRAN - qui a été accusé de favoriser le
communautarisme - est une "
bonne chose ". 64 % (contre 28 %) se déclarent favorables "
à ce
qu'on instaure des quotas pour faciliter l'accès des
minorités visibles à
certaines professions et mandats politiques ".
Ce dernier résultat est très homogène quel que
soit le profil des personnes
interrogées ; à l'exception des diplômés de
l'enseignement supérieur, qui ne
sont que 47 % à se dire favorables aux quotas.
L'attachement à une mémoire spécifique est
très vif. 65 % considèrent qu'il est
" essentiel " de parler de l'esclavage ; 68 % estiment que l'on n'en
parle " pas assez ". 92 % des personnes interrogées sont
favorables à
la loi Taubira, qui reconnaît l'esclavage et la traite comme des
crimes contre
l'humanité. De façon générale, 85 %
trouvent que les élus en métropole
devraient " prendre davantage en compte les spécificités
et les
particularismes des originaires d'outre-mer ".
Les domiens vivant en métropole semblent surtout douter des
capacités
d'intégration de la société française, ce
qui reste l'un des principaux
ferments de la tentation communautariste. Si 73 % des personnes
interrogées
estiment que la France est " accueillante ", 59 % la jugent "
raciste ", les femmes et les jeunes ayant tendance à porter un
jugement
plus sévère. 89 % considèrent que le racisme est "
une chose répandue
" dans notre pays.
Une majorité cite spontanément " les Noirs ", puis " les
Arabes
", comme en étant, à leurs yeux, les principales
victimes. 77 % estiment
" essentiel " de parler des discriminations. 64 % déclarent en
avoir
été personnellement victimes (51 % à plusieurs
reprises), principalement dans
la recherche d'un logement ou d'un emploi.
Dans la note de synthèse qui accompagne les résultats du
sondage, l'institut
CSA se veut rassurant. " Malgré la forte présence du
racisme en France,
les métropolitains originaires d'outre-mer n'envisagent pas le
repli
communautaire comme une solution. Le communautarisme est bien plus
assimilé à
un danger qu'à une utile protection ", peut-on lire en
tête des "
principaux enseignements " de l'étude. " Il transparaît
que le respect
des différences, essentiel, peut se faire dans un cadre distinct
du
communautarisme ", ajoutent les auteurs du sondage. A y regarder de
plus
près, il semble que cette conclusion un brin " politiquement
correcte
" puisse être nuancée.
Le paradoxe est là : tout se passe, au vu de cette étude,
comme si les domiens
vivant en métropole savouraient - par choix ou par
nécessité - chacun des
ingrédients potentiels d'une recette - le communautarisme -
qu'ils réprouvent
majoritairement. On peut se féliciter que la bouteille soit
à moitié vide, ou
s'inquiéter qu'elle soit à moitié pleine.
On peut aussi s'interroger sur cette apparente contradiction, pour
tenter de la
résoudre. Tout en soulignant que les domiens " demeurent dans
une matrice
républicaine ", et continuent de " revendiquer un droit à
la
ressemblance " le directeur de CSA-Opinions, Stéphane
Rozès, convient que
cette population est " travaillée par des
phénomènes d'inégalités sociales
et de discriminations ethniques ". D'où sa " tentation d'aller
chercher
dans le repli communautaire ou la référence au
passé " de nouveaux outils,
présumés plus efficaces, pour remédier à
leur situation.
Selon M. Rozès, le modèle républicain ne serait
pas remis en question, mais
seulement interpellé. Les domiens, explique-t-il, " ne demandent
pas un
changement de logiciel, mais ils se saisissent de différents
leviers pour
rappeler à l'ordre la République ".
La balle est dans le camp du gouvernement et des élus,
instamment priés de
trouver des réponses, notamment sur le terrain de la lutte
contre les
discriminations. Nouvelle contradiction : les métropolitains
originaires des
DOM formulent cette exigence, mais manifestent leur défiance
vis-à-vis de ceux
qui ont le pouvoir d'y répondre. Le temps presse.
Jean-Baptiste de Montvalon
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