Populations
Noires ou Populations noires ?

par Claude Ribbe
Quelle
surprise en feuilletant Libération
d’hier : pas d’article élogieux, comme à
l’accoutumée, sur le Cran. Aucun coup
de chapeau au «président» Lozès. Pas une
ligne sur l’ «événement» du samedi 29
avril. Pas de «Noirs» (avec un n majuscule), de
«population noire» de
«communauté noire». Idem pour Le Monde.
Le Cran est puni. En aurait-on fini avec ces «Noirs»
gratifiés d’un N majuscule
tandis que le substantif «juif» bénéficie,
lui, dans les mêmes articles, de la
faveur d’une minuscule? La typographie n’est pas anodine. Pour Le Monde, comme pour Libération, un juif
(avec un j
minuscule), c’est quelqu’un qui décide d’être juif et qui
donc n’appartient pas
une population, à une «ethnie», à une
«communauté» particulière, tandis qu’un
«
Noir » (avec une majuscule) c’est quelqu’un qu’on assigne
à une «race»,
quelqu’un que l’on déclare différent jusque dans les
signes typographiques.
Quelqu’un
à qui l’on ne demande pas son avis. C’est un «Noir».
Pour certains
journalistes, comme pour certains politiques, quelle aubaine de voir
les
«Noirs» enfin regroupés en un seul bloc sous le
critère de la couleur. Quelle
jubilation de les voir représentés par un arriviste
à la servilité caricaturale
et au sourire de crocodile. On se croirait encore dans les
années Quarante. Le
manifeste de ce racisme à la française, c’est L’Orphée Noir de
Sartre (1948), un concentré nauséabond de
préjugés enrobé d’anticolonialisme qui sert de
préface à l’Anthologie
de la poésie nègre et malgache
de Senghor. Ce n’est pas un hasard si le cuistre Tin, l’un des
très rares
Antillais du Cran, s’en réclame ouvertement dans une interview
parue dans Le Monde
de cet automne.
Dans la rue, j’ai
rencontré par hasard un membre du bureau du Capdiv.
Interrogé
sur les projets carnavalesques du Cran, il a prétendu
n’être au courant de rien
et s’est même plaint de l’absence de débat dans cette
association. On s’en
doutait un peu. Je lui ai demandé de transmettre mes
félicitations aux
emplumés. Le trio Lozès-Ndiaye-Tin prétendait
rassembler les «Noirs» de France.
Ils y sont presque arrivés : aujourd’hui, les Africains et les
Antillais sont
unis contre eux. Des gens qui ne se parlaient pas sont à
présent au coude à
coude.
On m’a dit qu’il y a
avait hier un raout Y’a Bon auquel j’avais l’honneur de
n’être pas invité, évidemment. Deux ministres, dont
Donnedieu, l’ennemi intime
du général Dumas (trop anti-cran sans doute),
cautionnaient de leur présence un
film sur les «Noirs», réalisé par un Africain
et diffusé sur France 5 et France
3, avec Gaston Kelman en vedette. Cela devrait être quelque
chose… Luc
Laventure avait réalisé l’an passé un film qui
avait le mérite de rattacher la
prétendue question noire à la mémoire de
l’esclavage. On a dit que ce
documentaire aurait déplu à certain conseiller de
l’Élysée, qui aurait décidé
que Noires mémoires
ne serait
pas diffusé sur France 3, parce qu’il n’y avait pas assez
d’Africains au
générique. Je n’ose y croire. Vous l’avez compris,
l’idée serait de noyer la
mémoire de l’esclavage dans une «question noire»
montée de toutes pièces et de
diviser en même temps tout vrai rassemblement Afrique-Antilles en
brandissant
une association qui serve de repoussoir. Pour l’instant, cela n’a pas
l’air de
vraiment marcher.