Enfin,
Bordeaux
s’arrache d’une trop longue amnésie

Alain Raynal
Deuxième
ville portuaire de France pour le trafic négrier, une
première manifestation officielle s’y déroule
aujourd’hui. La très active association,
Divers Cités, porte les projets d’un mémorial de la
traite et d’une fondation
européenne.
Pendant tout
un siècle, de 1729 à 1826, cent cinquante mille
esclaves ont été déportés d’Afrique vers
l’Amérique et principalement vers les
Antilles par cinq cents navires bordelais. Il aura fallu attendre ce 10
mai
2006 pour que soit organisée la première manifestation
officielle (1)
reconnaissant le passé négrier de la métropole
girondine. Ce même jour, le
comité de réflexion sur la traite des Noirs mis en place
en juillet dernier par
le maire de Bordeaux, et présidé par l’écrivain
Denis Tillinac, doit remettre
ses propositions. Les signes d’un réveil tardif des pages
sombres de la mémoire
bordelaise apparaissent enfin, vingt ans après Le Havre et
quatorze ans après
Nantes. Si cette dernière a occupé la tête du
peloton dans cet effroyable
« commerce » des hommes, les familles d’armateurs
girondins ont
assuré 11,4 % du trafic français de la traite des Noirs.
On n’a certes
jamais vendu d’esclaves sur les quais ou les places
de Bordeaux, fait remarquer l’historienne et documentaliste Danielle
Pétrissans-Cavaillès (2), tout en soulignant que les
traces de la traite
affleurent de toute part dans la ville. Et de citer : les
mascarons à tête
de noir en pierre ou terre cuite timbrant les façades du XVIIIe
des hôtels
particuliers ou bâtiments officiels, des documents d’archives
dans les musées
de la ville, des noms de commerçants et armateurs
négriers toujours gravés sur
les plaques des rues. Des signes visibles qui « rappellent,
à qui sait et
qui veut voir, ce commerce des hommes dont s’est autrefois enrichie la
ville, à
une époque où le commerce avec les Antilles était
indissociablement lié au
trafic négrier ». Il n’y a pas que le vin, le sucre
ou les épices à
l’origine des fortunes accumulées par quelques dynasties
girondines.
Si Bordeaux
s’arrache, petit à petit, de son amnésie, on le doit
pour beaucoup à la ténacité de l’association
Divers Cités (3) afin que la
mémoire de l’esclavagisme et du trafic négrier soit
révélée et restaurée.
Depuis neuf ans, manifestations diverses et marches nocturnes autour de
« la nuit du patrimoine négrier », elle
porte le projet d’un mémorial
de la traite des Noirs. Ce mémorial, présidé par
l’écrivain Patrick Chamoiseau,
tout à la fois lieu de mémoire, de recueillement,
d’information et d’éducation
pourrait prendre place sur un lieu symbolique des quais de Bordeaux.
Karfa Diallo,
président fondateur de Divers Cités explique en quoi
l’intervention a changé de nature ces dernières
années, au fil des
mobilisations grandissantes des Bordelais eux-mêmes,
particulièrement des
jeunes. « À partir de 2005, nous sommes passés
d’une marche revendicative
à un parcours de mémoire appelé « Un
moment d’esclavage » en cinq
étapes, il s’agit d’éviter que l’on referme la porte sur
le seul travail de
mémoire de l’esclavage sans aborder la résistance des
Noirs et l’apport des
diasporas africaines, caribéennes et autres à toute
l’émancipation
humaine ». Après la reconnaissance, insiste-t-il, il
y a le devoir de
transmission. C’est dans ce but, que l’association propose la mise sur
pied à
Bordeaux d’une fondation européenne du mémorial de la
traite des Noirs et de
l’esclavage. « Nous souhaitons ainsi accompagner la
reconnaissance
officielle pour une « structure
d’hospitalité » qui oeuvre pour un
partage des mémoires et permette de développer
« un imaginaire de la
diversité » ». Cette fondation aurait
comme missions premières
d’administrer le futur mémorial et d’ouvrir une école de
la mémoire tissant des
liens avec d’autres projets en France, en Afrique, en Europe, dans les
Caraïbes
et l’océan Indien. « Effectuer ce travail sur la
mémoire, poursuit Karfa
Diallo, c’est à la fois rétablir la vérité,
permettre à ces populations de trouver
leur place et d’ouvrir aussi le futur à tous. »
(1)
Cérémonie officielle, mercredi 10 mai
à 11
heures, près du Colbert, quai des Chartrons.
Le
deuxième parcours de mémoire « Un moment
d’esclavage » est prévu vendredi 12 mai à
partir
de 20 h 30,
départ devant le Colbert. Le lendemain, à partir de 14
heures au musée d’Aquitaine, s’ouvrira une conférence
internationale consacrée
à
« La dimension européenne de la traite des Noirs et
de
l’esclavage »...
(2) Sur les
traces de la traite des Noirs à Bordeaux, Danielle
Pétrissans-Cavaillès.
Éditions
L’Harmattan. 12 euros.
(3)
www.diverscites.org
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