La citadelle
mégalo du roi Christophe

Par Jean-Hébert
ARMENGAUD
Dans la
région de
Cap-Haïtien, en 1811, Henri Christophe, ancien esclave devenu
premier roi noir
de l'île, fait bâtir la forteresse Laferrière, une
construction démesurée et délirante.
Retour sur un royaume en ruines.
Milot
envoyé spécial
La brume gorgée
de pluie enveloppe le morne du
Bonnet-de-l'Evêque. Soudain, un coup de vent révèle
la pointe nord de la
citadelle, perchée sur la cime. Comme si la proue d'un vaisseau
fantôme
surgissait, à 1 000 mètres d'altitude. Vaisseau de
pierres venu du ciel qui
aurait jeté l'ancre dans cette végétation
tropicale et ces parcelles de
bananiers et de caféiers. A la barre : l'esprit d'Henri
Christophe, ancien
esclave puis général en chef de l'armée, devenu
premier roi noir d'Haïti,
autocouronné en 1811, jusqu'à son suicide, vingt ans plus
tard. A une quinzaine
de kilomètres de la ville de Cap-Haïtien, et à une
journée de piste de la
capitale Port-au-Prince, les hautes murailles de la citadelle
Laferrière
témoignent des premières années agitées
d'un pays qui venait de conquérir son
indépendance, le 1er janvier 1804, d'une magistrale
déculottée aux troupes
napoléoniennes. La citadelle construite par le roi Christophe,
gigantesque et
mégalomaniaque ouvrage guerrier, avait d'ailleurs pour premier
objectif de
repousser une éventuelle nouvelle tentative d'invasion
française. L'ennemi
n'est jamais revenu. Et les plus de 200 canons, pointés vers les
quatre coins
cardinaux depuis les galeries où coule le brouillard par les
meurtrières, sont
restés muets pour l'éternité.
Laferrière est
une ville labyrinthe construite entre ciel
et terre pour être inexpugnable, avec ses deux seules portes
d'entrée pour ses
8 000 m2 de superficie au sol. Un dédale d'escaliers, de
galeries, de cours, de
cuisines, de salles de gardes, capable dit-on
d'héberger une garnison de
milliers de soldats sur six étages. Sur les toits, des
réservoirs étaient
prévus pour récolter l'eau de pluie et tenir en cas de
siège. Des milliers
d'hommes ont travaillé des années durant à monter
les énormes blocs de pierre
en haut du morne, «cimentés» avec un mélange
de chaux et de sang de boeuf. «Toute
la population du Nord avait été mobilisée de force
afin de travailler à cette
oeuvre invraisemblable. Toutes les tentatives de protestation avaient
été
étouffées dans le sang. De nouveaux échafaudages
avaient poussé sous les nuages
froids avant que la montagne entière ne se remplisse de
hennissements, de cris,
d'appels de trompette, de coups de fouet et de grincements de
cordes», écrivait
en 1948 le romancier cubain Alejo Carpentier dans le Royaume de ce
monde
(1) ouvrage sur la révolution haïtienne et le roi
Christophe.
Sans-Souci, le
«Versailles haïtien»
Bouffon délirant
plombé par la folie des grandeurs ou
despote éclairé ? «Nous n'avons pas d'orgueil
parce que nous n'avons pas de
souvenirs, disait Henri Christophe. J'apprendrai l'orgueil
à mon peuple
dussé-je pour cela lui briser les reins de travail.»
Du point le plus haut
de sa Bastille tropicale, on dit que Christophe surveillait à
l'aide d'une
longue vue les paysans de la plaine pour les faire châtier s'il
les voyait
dormir. «Il n'y avait pas de paresseux et tout le monde
mangeait bien», assène
Napoléon Dupin, qui se présente comme le «guide
n° 1» de la citadelle.
Un visage rieur, 84 ans et moins de dents qu'il ne faut pour le dire :
«Napo»
est un fervent admirateur du roi Christophe et de sa citadelle, «huitième
merveille du monde», répète-t-il à
chaque détour de phrase.
Laferrière
s'effritait sous les pluies et a été
réhabilitée dans les années 90, grâce
à l'argent de l'aide internationale. Mais
le touriste reste rare, qui fuit la misère et les crises
politiques incessantes
du pays le plus instable et le plus pauvre des Amériques. Selon
le cahier
d'inscription qu'il faut remplir avant d'entamer l'ascension vers la
citadelle
quelques kilomètres de route pavée puis de chemin
à faire à dos de cheval ,
personne n'est passé depuis trois jours, et encore s'agissait-il
d'une classe
d'une école primaire de la région. Le petit royaume de
Christophe cantonné au
nord d'Haïti car, à peine l'indépendance
proclamée, le pays s'enfonçait dans
une longue période de divisions et de troubles n'est plus
qu'une ombre
famélique de ce qu'il fut à l'époque, territoire
prospère chargé de fruits, de
bois précieux et des plus riches plantations de canne à
sucre et de café du
monde. Cap-Haïtien rebaptisé Cap-Henri
évidemment était alors un des ports
les plus fréquentés des Amériques. Mais le roi
avait transféré la capitale à
Milot, aux pieds du morne du Bonnet-de-l'Evêque, aux pieds de la
citadelle
donc, vers l'intérieur des terres, toujours par souci d'une
meilleure défense
en cas d'invasion. Le monarque y fit construire un hôpital, une
imprimerie, des
écoles, une académie d'art, une caserne... et bien
sûr son «Versailles
haïtien», le palais Sans-Souci.
De Milot, aujourd'hui,
il ne reste qu'un petit bourg
poussiéreux où s'alignent pauvres maisons et cases de
tôle le long des rues
défoncées. Le palais Sans-Souci n'est pas mieux portant,
qui a été presque rasé
par un tremblement de terre en 1843. Ne restent que quelques pans de
hauts murs
avec leurs bas-reliefs de fausses colonnes doriques. Les sols
rongés par la
végétation ont été rendus aux poules, aux
cabris et aux gamins de Milot. Les
canaux qui descendent des monts sont encore là. Leur eau
fraîche passait sous
les dalles du palais en guise de climatisation. Au centre d'une immense
cour est
planté un caïmitier plusieurs fois centenaire sous lequel,
raconte Napoléon
Dupin, le roi Christophe rendait sa justice. «Il était
implacable, se
félicite le vieux guide, et mettait directement en prison
les parents qui
n'envoyaient pas leurs enfants à l'école.» Les
informations de Napoléon
bégaient dans sa mémoire mais il assure les tenir de sa
grand-mère qui les
tenait elle-même de sa mère, «Edelmonde
Eustache, morte en 1915 à l'âge de
104 ans» et qui aurait travaillé, gamine, au palais
Sans-Souci, dont elle
balayait, dit-il, les dépendances.
Au palais du roi
Christophe se tenaient des fêtes qui
pouvaient durer plusieurs jours et où toute la cour se devait
d'être présente :
le prince du Trou Dondon, le duc de la Marmelade, le comte de Limonade,
ou
celui de l'Acul, le baron de la Seringue... Des noms venus des
lieux-dits et
des plantations des campagnes environnantes. Christophe ne manquait
cependant
pas d'imagination et aurait aussi décerné à l'un
de ses fils issu d'un adultère
le titre de «duc des Variétés». «Car
c'est pour varier mes plaisirs que j'ai
fait infidélité à ma femme», disait-il.
Le schéma des
colonisateurs blancs
«Le règne
de Christophe fut une dictature dite
"éclairée", avec l'ordre comme projet de
société, qui s'appuyait sur
une élite noire,
estime l'historien Eddy Lubin, à Cap-Haïtien. Ce ne fut
que la reproduction
d'un système semi-féodal avec l'attribution de terres
à une nouvelle noblesse
issue de la haute hiérarchie militaire de l'époque.»
D'une certaine
manière, malgré l'indépendance conquise par les
esclaves et fils d'esclaves, le
petit royaume ne faisait que reproduire le schéma des
«colonisateurs» blancs
qui venaient d'être jetés dehors.
Mais Napoléon,
lui, en bon «christophien», reste fidèle à
son «grand homme» couronné, son «grand
palais», sa «grande
citadelle». En plein coeur de Laferrière, dans la cour
principale, a été
enterré l'ancien esclave avec ses rêves aussi
éphémères que son règne. Comme
l'immense majorité des chefs d'Etat que devait ensuite
connaître Haïti, Henri
Christophe, tyranneau pour les uns, visionnaire bâtisseur pour
les autres,
finira mal en se tirant une balle en or en pleine tempe, en octobre
1820,
plutôt que d'affronter une révolte de ses sujets. Une
poignée de ses derniers
fidèles l'enterra à la va-vite dans la citadelle
où, dit aujourd'hui une plaque
grandiloquente, «seule la poussière impalpable de la
dépouille tragique du
monarque défunt frôle invisiblement les murs»,
toujours étranglés par les
tentacules de la brume.
(1) Cité par
Charles Najman dans Haïti, Dieu seul me voit
(Balland, 1995).
Najman est aussi le réalisateur du film Royal Bonbon sur
le roi
Christophe ( prix Jean-Vigo 2002).
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