FRANÇOISE
VERGÈS ET LA COMMÉMORATION DEMAIN EN MÉTROPOLE DE
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE

"Ne pas oublier,
comprendre"
Dans un entretien
publié hier par “l’Est Républicain”, Françoise
Vergès, vice-présidente du Comité pour la
mémoire de l’esclavage (CPME), explique les raisons de la
première commémoration nationale de l’esclavage, qui aura
lieu demain dans tout l’hexagone. Le choix de ce jour a
été fait par le président de la République
sur proposition du CPME au 10 mai, date anniversaire de l’adoption
à l’unanimité par le Parlement de la loi reconnaissant la
traite négrière et l’esclavage comme un crime contre
l’humanité.
En quoi est-il important de célébrer les mémoires
de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs
abolitions ?
Françoise Vergès :
D’abord, c’est un moment de recueillement : il faut se souvenir de
ces millions de personnes qui ont été jetées
à fond de cale et transportées de l’autre
côté du monde, loin de leurs terres. Les historiens
évaluent leur nombre à douze millions, mais on sait que
pour chaque esclave arrivé vivant à destination, quatre
ou cinq mouraient entre la capture et le voyage, qui n’ont pas de
sépultures. Et même sur les lieux de l’esclavage, il n’y a
pas toujours eu d’endroit où l’on inhumait les
défunts : à La Réunion, il n’y a pratiquement
pas de cimetière d’esclaves. Le 10 mai, c’est une façon
de prendre la mesure de cette histoire.
Dans un deuxième temps, il s’agit de faire comprendre à
la nation qu’il y a, parmi nos concitoyens, des descendants d’esclaves.
Cette histoire est aussi présente parmi nous. Et ces concitoyens
demandent qu’elle devienne aussi l’Histoire de France.
À
quoi est due cette amnésie ?
À une volonté dès 1848, après
l’abolition, d’effacer cette histoire. J’ai retrouvé des manuels
scolaires des années 1950 : on parlait de l’Empire colonial
mais on ne disait pas un mot de la traite, ni de l’esclavage. Leur
émergence dans le débat public date des années 60
dans les sociétés d’Outre-mer, grâce aux
intellectuels, aux chercheurs, aux historiens, certains inspirés
de ce qui se passait aux États-Unis.
Pas
de rivalité obscène
Vous
avez été professeur à Berkeley. Comment les
Américains s’y sont-ils pris pour intégrer cette
histoire ?
Ils l’ont fait à travers le mouvement des droits civiques
mais aussi grâce au feuilleton télévisé
“Racines”, qui a constitué un vrai tournant. Dans les
universités, des départements d’études
africaines-américaines se sont créés, qui ont
transformé toutes les disciplines : l’Histoire, la
littérature, la sociologie, l’anthropologie...
Mais il n’y a pas eu que des ouvrages universitaires. On a très
vite trouvé toutes formes de supports, aussi bien des livres
pour enfants que des bandes dessinées, des films, des
documentaires. Enfin, l’institution d’un “Black History Month”, en
février, autour de la date anniversaire de l’assassinat de
Martin Luther King, jour férié aux États-Unis, a
beaucoup compté.
N’y
a-t-il pas eu des outrances ?
Elles existent encore mais elles sont très
marginalisées. J’étais en Amérique au moment de
l’afrocentrisme. Le délire antisémite qui attribue la
traite des Noirs aux Juifs a été arrêté net
grâce à une coalition d’intellectuels, qui
n’étaient pas seulement Noirs. Curieusement, alors que le Code
noir, dans son premier article, institue l’expulsion des Juifs des
colonies, ce délire trouve encore de l’écho en France,
notamment dans la communauté antillaise. Pour moi, cela repose
sur une énorme jalousie : pourquoi eux et pas nous ?
Comment
combattre cette concurrence des victimes ?
On ne peut pas comparer. La traite négrière et
l’esclavage ne constituent pas une “solution finale” ayant pour but la
destruction systématique d’un peuple. Mais c’est bien un crime
contre l’humanité. Point n’est besoin d’entrer dans une
rivalité obscène.
Votre
parcours - Berkeley hier, Londres aujourd’hui - montre que la
discrimination touche toutes les catégories sociales. Comment
expliquez-vous que l’université française ne vous ait pas
fait une place ?
En 1996, je suis revenue en France, en pensant que, bilingue,
j’allais trouver du travail. Rien. C’est en Angleterre que j’ai
été nommée aussitôt maître de
conférence et directrice de Maîtrise et de thèses
de Doctorat. Depuis, je n’ai pas cessé de postuler, j’ai
passé mon habilitation à diriger des recherches, j’ai
publié en français alors que je ne l’avais jamais fait.
Toujours rien. J’ai beaucoup d’amis dans ce cas. La France perd ses
cerveaux, ceux-là aussi.
Croyez-vous
à l’efficacité d’une “affirmative action” à
l’américaine ?
Je crois à la volonté politique. Il faut briser les
conformismes. Une phrase de Senghor me paraît juste : "Le Français veut apporter le pain et la
liberté mais ce pain et cette liberté seront
français". Pourquoi la France porterait-elle
l’universel ? C’est le seul des trois pays issus des
révolutions des Lumières (France, Grande-Bretagne,
États-Unis) où j’ai rencontré ce sentiment si
fortement. Maryse Condé, Édouard Glissant sont
fêtés aux États-Unis, pas en France. Il y a quand
même un problème.
Une
question de citoyenneté
o
N’est-on pas aujourd’hui dans une société de la
repentance ?
Pas du tout. Beaucoup d’associations fondent leur existence sur
cela : nous avons souffert, donc il faut faire attention à
nous. C’est dangereux. Cela entraîne une politique de la
compassion : nous ne sommes pas des malades ! Ce n’est pas
une question de souffrance, c’est une question de citoyenneté,
de solidarité nationale, d’accès au logement, au travail,
à la promotion.
o Qui
dit reconnaissance du crime, dit réparation. Comment
l’entendez-vous ?
Sur le mode d’une responsabilité
générale : que la France se penche sur son
passé et intègre cette histoire. Que les problèmes
des départements d’outre-mer deviennent les problèmes de
la France. Que la recherche sur l’esclavage et la traite soit
valorisée : il n’y a pas de centre de mémoire, pas
de manuel. Dépasser l’oubli, c’est donner à comprendre.
Propos recueillis par Michel Vagner
Des
manifestations dans tout l’hexagone sur l’esclavage
Sur proposition du
Comité pour la mémoire de l’esclavage (CPME),
présidée par l’écrivaine guadeloupéenne
Maryse Condé, sera commémorée demain en
métropole l’abolition de l’esclavage dans les colonies
françaises. Cette date ne se substituera pas aux
commémorations déjà existantes, notamment dans les
Départements d’outre-mer, comme celle de l’abolition
définitive de l’esclavage par le décret du 27 avril 1848.
De nombreuses manifestations publiques marqueront cette journée
à Paris et dans chaque département.
Une cérémonie aura lieu lors de l’inauguration de
l’exposition “La Forêt des Mânes” au jardin du Luxembourg.
Un hommage sera rendu aux grandes personnalités de la Nation
inhumés au Panthéon qui ont combattu l’esclavage. Le
Panthéon ouvrira gratuitement ses portes afin que le public
puisse pénétrer dans la crypte et visiter les monuments
consacrés à Toussaint Louverture, au commandant
Delgrès et à Victor Schœlcher.
Un moment de recueillement, suivi de la lecture d’un texte, aura lieu
dans toutes les classes des collèges et lycées de
métropole.
Le musée du Louvre proposera à tous ses visiteurs un
parcours autour de certaines œuvres évoquant la longue histoire
de l’esclavage. La Bibliothèque nationale de France organisera
des expositions d’ouvrages et produira des bibliographies à
destination des lecteurs.
Les chaînes publiques de télévision et de radio
proposeront une programmation spéciale.
Au-delà de la journée du 10 mai, il s’agira
également de mettre à la disposition du public l’ensemble
des ressources patrimoniales et scientifiques conservées dans
notre pays sur l’esclavage et son abolition. Ainsi, le ministère
de la Culture et de la Communication a entamé l’an dernier une
vaste opération de repérage de l’ensemble des fonds
d’archives relatifs à la traite, à l’esclavage et
à son abolition. Au début de 2007 sera publié un
guide des sources et des recherches qui permettra d’éclairer les
travaux des chercheurs et d’orienter tous ceux qui s’intéressent
à l’Histoire dans leurs propres recherches.
À l’occasion de la sortie de ce guide, la Direction des archives
de France organisera, début 2007, en partenariat avec l’Institut
d’études politiques d’Aix-en-Provence et avec le soutien du
Centre des archives d’Outre-mer, un colloque sur les archives de la
traite, de l’esclavage et de l’abolition.
La
CGT commémore l’abolition de l’esclavage
Roger Técher,
membre du Collectif fédéral DOM-TOM de la CGT
(Confédération générale du travail),
signale que son organisation a décidé de faire de la
journée du 10 mai une journée d’activités
revendicatives et de la marquer par un événement
d’envergure qui serait une contribution du syndicat au devoir de
mémoire et à sa restitution dans l’actualité.
Cette journée donnera lieu au siège de Montreuil à
une grande assemblée avec débats pour lesquels 500
militants et salariés sont attendus. Le matin seront
traités les aspects historiques avec la participation
d’historiens.
L’après-midi sera consacré au contenu revendicatif et
à la démarche syndicale sur les discriminations au
travail et dans les conditions d’existence des salariés,
notamment ceux issus de l’immigration, des Départements
d’outre-mer. Bernard Thibault et Maryse Dumas, dirigeants de la CGT,
sont annoncés à cette manifestation.