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Des jeunes recrues venues d’ailleurs

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Racisme . Un rapport de deux sociologues, commandité par le ministère de la Défense, balaie les idées reçues sur l’image républicaine de l’armée.

Le rapport de Christophe Bertossi et Catherine Witold de Wenden, sociologues à l’Institut français des relations internationales, commandé par le ministère de la Défense, a été rendu public fin octobre 2005. Pratiquement le jour que les événements de Clichy-sous-Bois, ce qui explique qu’il soit passé inaperçu et qu’il soit ressorti pendant la semaine de lutte contre le racisme. Au départ, le ministère s’interrogeait sur les conséquences avec le passage au professionnalisme de l’armée, de l’arrivée dans ses rangs de nombreux jeunes Français issus de l’immigration. Une grande partie d’entre eux était perçue comme Maghrébins et « donc » de confession musulmane. Quels étaient les effets de cet engagement des enfants d’immigrés d’une part, en terme d’allégeance à l’État puisque certains ont une double nationalité, et d’autre part en terme de pratique religieuse ? N’y aurait-il pas constitution de communautés musulmanes qui refuseraient l’intégration, voire qui verseraient dans le radicalisme, se demandait-on. « C’était plus un souci de savoir qu’une frayeur », explique bon prince Christophe Bertossi.

Résultat : les jeunes issus de l’immigration trouvent dans l’armée une seconde chance. Ils fuient les discriminations du marché du travail civil, l’armée leur donne un premier travail, une formation professionnelle, un pedigree pour leur CV. Ils en attendent beaucoup et partagent entièrement tous les grands principes de la République. Il n’y a aucun problème d’allégeance. En cas de conflit, leur seconde nationalité n’entre pas en ligne de compte, elle est un moyen pour eux de passer la frontière et de rendre visite à leur famille. Elle ne dépasse pas la sphère privée. Elle n’est en rien ressentie comme une appartenance à un État. « Un conflit virtuel avec le pays d’origine de leurs parents ne pose pas de cas de conscience, pas plus qu’un engagement virtuel ou réel de la France en Irak, en Afghanistan ou dans les Balkans. » Il n’y a pas non plus de pratique communautarisée chez les musulmans, révèle le rapport. Ils sont dans une stratégie de discrétion, d’humilité. Ils ne veulent pas montrer qu’ils sont musulmans, qu’ils sont différents. « Demander un plat sans porc les met en porte-à-faux. »

Les conclusions de l’enquête démentent les soupçons, répondent au souci de connaissance mais font apparaître de véritables problèmes dont l’armée n’avait pas idée. Comme toutes nos institutions, elle était persuadée que les valeurs d’égalité y étaient intrinsèquement respectées. Et ce n’est pas le cas.

Émilie Rive

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« L’armée ne peut plus faire comme si elle ne savait pas »

Christophe Bertossi, chargé d’études à l’Institut français de recherche internationale, précise les conclusions de son rapport.

Vous présentez une image inversée de celle que l’on attendait de votre étude. L’armée craignait le communautarisme, elle se retrouve devant du racisme. Pourquoi ?

Christophe Bertossi. Les jeunes engagés croyaient, effectivement, trouver sous les drapeaux l’universalisme, l’égalité, la lutte contre le racisme. Une fois incorporés, ils découvrent que la réalité ne correspond pas toujours à cela. Ils sont confrontés au racisme ordinaire, entre eux et leurs camarades, entre eux et les sous-officiers. Ils ont même le sentiment d’être discriminés parce qu’ils sont musulmans, alors qu’ils ne le sont pas. Les discours et les pratiques les mettent très mal à l’aise. Cette phrase de l’un d’eux dit tout : « Ils auront tout compris dans l’armée le jour où ils auront admis que nous sommes français. » Les militaires français issus de l’immigration ne sont pas perçus comme des militaires comme les autres, ni même comme des Français comme les autres. Malgré leur allégeance à l’État, ils sont perçus comme des gens en qui l’on ne peut pas avoir confiance. Ils sont républicains et majoritairement laïcs mais assimilés aux musulmans. Du coup, ceux qui apparaissent à ces jeunes comme ni républicains ni laïcs, ce sont ces officiers, fils et petits-fils d’officiers, aux valeurs catholiques et religieuses parfois très fortes et affichées très et trop ostensiblement. Les recrues se sont engagées parce qu’elles sont françaises, en attendant beaucoup de l’armée en termes de mobilité sociale, de perspective de carrière, de chance de vie. Une fois dedans, ils sont perçus comme une minorité ethnique alors qu’elle n’existe pas.

Comment a réagi l’armée ?

Christophe Bertossi. Elle ne peut plus faire comme si elle ne savait pas. Mais il va falloir du temps pour banaliser, à tous les niveaux de la hiérarchie militaire, la crainte que suscitent les populations issues de l’immigration. Il faut donner un coup de pouce à tous les niveaux pour balayer ce racisme ordinaire, qui peut, à terme, mettre en cause la cohésion de l’armée. On voit bien dans les propos, dans les préjugés racistes, qu’il y a des équivalences qui se mettent en place : quelqu’un a un nom d’origine maghrébine, c’est donc un Arabe, c’est donc un musulman, c’est donc, peut-être, un terroriste ou un islamiste, en tout cas quelqu’un en partie lié à ce qui s’est passé à New York, Madrid, Washington ou Londres... Il y a aussi la dimension « banlieue ». Du « stigmate » associé aux Maghrébins, on déduit qu’ils n’ont pas d’éducation, qu’ils ne sont pas socialisés, qu’ils sont difficiles à encadrer, qu’ils n’ont pas de diplômes universitaires, alors que, le plus souvent, pour les sous-officiers, ils sont formés à l’université. Mais il suffit d’être maghrébin et sous-officier pour être traité comme une « racaille ».

Avez-vous avancé des remèdes ?

Christophe Bertossi. Nous préconisons une véritable formation sur ces questions. Aujourd’hui, rien n’est fait. Il faut former de jeunes officiers pour qu’ils n’aient plus peur d’encadrer des jeunes qu’ils craignent à cause de leur origine sociale, de la culture de banlieue qui les présente comme ingérables et de leur assimilation à des extrémistes parce qu’ils seraient musulmans. Il faudrait mettre l’accent, dans la formation des officiers et sous-officiers, sur la diversité culturelle et religieuse. Parce que, de facto, lée française est multiculturelle et multiconfessionnelle. Quand des gendarmes issus des banlieues y interviennent, quand d’autres, d’origine turque, interpellent des automobilistes turcs sur une autoroute, quand des gendarmes arabisants peuvent être traducteurs en pays arabe, en Serbie, en Bosnie, ce sont des valeurs ajoutées. Mais ces compétences ne sont ni reconnues ni mises en valeur. Ceux qui les possèdent sont sous-utilisés et ils le savent, ce qui est encore plus grave. L’armée n’est pas exempte de ce qui se passe dans la société. Cette étude devrait permettre de réfléchir, de manière cohérente, globale, sur la façon dont nos grandes institutions abordent la multiculturalité.

Entretien réalisé par E. R.

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