Quand la France est
montrée du doigt !
Rodolf
Etienne
Oka.Mag,
le bimestriel des actualités amérindiennes est
publié en Guyane française. Au
mois de novembre dernier, il consacrait un numéro hors
série aux problèmes liés
à l'orpaillage. La situation a atteint aujourd'hui son stade
critique ! Les
conséquences de l'extraction de l'or par le mercure sont
dramatiques, notamment
sur la population enfantine.
Quelle image peut-être pire que
celle d'un enfant qui souffre. En Guyane française, ils sont des
dizaines à
naître avec des déformations congénitales
irréversibles dû à une trop forte
exposition au méthylmercure présent dans les fleuves qui
subissent l'orpaillage
à outrance des grandes multinationales
spécialisées ou des chercheurs
clandestins. Aujourd'hui se déroule en Guyane française,
comme le précise Philippe
Aquila, rédacteur en chef de la revue Oka.Mag : une "catastrophe
écologique, sanitaire et surtout humaine, au nez et à la
barbe de tous !"
A la fin de l'année 2005, le
tribunal de Cayenne prononçait un non-lieu, suite à la
plainte contre X déposée
depuis 2001 par la Fédération des Organisations des
Autochtones de Guyane
(FOAG) pour empoisonnement au mercure. Un verdict qui a relancé
la polémique
autour du Parc National de Guyane et de l'orpaillage.
Un
projet vieux de plus de dix ans !
En 1992,
soutenu par une analyse
de spécialistes internationaux, le Conseil Régional et le
Conseil Général de la
Guyane signaient avec l'Etat français un protocole visant
à la création d'une
"grande aire forestière protégée". En 1995, une
mission d'étude
permettait de circonscrire le périmètre à
protéger, où toute activité humaine
serait interdite, ainsi qu'une zone périphérique
englobant les villages des
populations autochtones et où avaient été
également identifiées des zones
d'activités minières contrôlées. Cette
proposition, après le refus des peuples
autochtones qui estimaient être laissés pour compte dans
ce découpage, était
reconsidérée deux années plus tard, soit en 1997,
interdisant cette fois l'extraction
minière sur des zones biologiquement riches et offrant la
possibilité aux populations
indigènes de pratiquer leurs activités traditionnelles et
de circuler
librement. Nouvel achoppement en 1999, cette fois du côté
des orpailleurs qui
prétendirent que la zone circonscrite était connue pour
être l'une des plus
aurifères de la Guyane. Un triste constat de perte pour eux ! Le
dossier est à
nouveau ralenti, il faudra attendre quatre ans pour qu'il ressorte des
tiroirs !
Raison évoquée pour expliquer le retard de la
procédure : les changements
politiques et institutionnels, "des questions plus grave pour l'avenir
de
la Guyane". En 2002, la FOAG avait fait connaître le projet au
Sommet Mondial
sur le Développement Durable de Johannesburg. C'est seulement
après ce coup de
force qu'en 2003, les institutions guyanaises réagissaient
à leur tour. Mais,
si dans les bureaux et sur le papier les choses évoluaient, sur
le terrain, il
n'en était rien ! Jean-Aubéric Charles,
représentant des autorités coutumières
amérindiennes explique :"Nous constatons que les
résultats des discussions
diverses depuis près d'une dizaine d'années sur ces
projets ne garantis pas
fondamentalement un processus en faveur des populations de
l'intérieur et,
notamment, concernant les peuples autochtones, nous semblent
très insuffisants
et incomplets". Il poursuit son affirmation par un constat troublant :
"Le seul fait inchangé, c'est la dégradation
accélérée de notre patrimoine
depuis quelques années, amplifiée par la
délivrance de permis et d'autorisation
d'exploitation délivrée par l'Etat". Le rejet de la
plainte présentée par
la FOAG semble donc être le résultat de la politique
mercantile menée par les
élus guyanais.
L'Etat
directement mis en cause !
"De façon presqu'unanime,
les Amérindiens sont opposés à l'orpaillage, qu'il
soit légal ou illégal.
Depuis une quinzaine d'années l'orpaillage a envahi le quotidien
des
populations autochtones, souillant les cours d'eau, réduisant
les moyens de
subsistance, empoisonnant les enfants, facilitant le
développement du
paludisme, facilitant l'introduction de drogues, délabrant le
relationnel en
instaurant la passion du lucre et la méfiance. En laissant faire
l'orpaillage
clandestin, mais aussi par sa grande complaisance à
l'égard des opérateurs
miniers, l'Etat a perdu tout crédit", affirme Brigitte
Wyngaarde,
responsable de l'association Villages de Guyane. Dans une lettre
adressé au
président de la République en octobre dernier,
l'association Solidarité Guyane
déclarait, prenant acte du désintérêt des
plus hautes autorités françaises :
"L'Etat faillit à sa mission dans plusieurs villages où
aucun enseignant
n'était nommé début octobre. Dans un autre
village, les enseignants étaient
contraints de faire grève pour obtenir le respect des
engagements pris par la
collectivité publique (construction de sanitaire dans
l'école suite au décès
d'un enfant par noyade dans le cadre scolaire). (…) En
ce qui concerne le projet de Parc National
dans le sud de la Guyane, nous avons relevé bon nombre
d'incohérences : d'une
part les problèmes d'environnement, sociaux, sanitaires, de
risque mercure sur
les populations sont bien posés, d'autre part les
décisions vont à l'encontre
des préconisations de précaution en autorisant
l'orpaillage dans les zones de
droits d'usage comprises entre les espaces de libre adhésion du
Parc. Cette
décision est criminelle au vu de nos analyses mercure mettant en
évidence
l'accroissement du niveau d'empoisonnement des populations
amérindiennes de
génération en génération, confirmant les
craintes des plus éminents
spécialistes mondiaux du mercure qui nous ont alertés sur
l'évolution locale
vers le syndrome de Minamata qui sera atteint dans 2 ou 3
générations au rythme
actuel. Rendre l'orpaillage légal dans ces régions
s'apparente donc à un génocide
des peuples premiers résidents dans ces espaces". Autre sujet de
plaintes
à l'encontre de l'Etat français, les problèmes
liés au foncier. Les Amérindiens
ne jouissent, aujourd'hui encore, d'aucun droit sur les terres qu'ils
occupent.
Trois peuples sont particulièrement menacés. Ce, dans une
région directement concernée
par le Parc National : les Oyampis, les Wayanas et les
Emérillons. Cécile
Kouyouri, membre de l'association Villages de Guyane, affirme que
"l'Etat
s'apprête à céder à la commune de
Maripasoula les terrains des villages de
Elaé, Kayodé, Twenké, Taluhmen, Antecume Pata et
Pidima". Un vaste
territoire ! Elle poursuit : "Nous savons ce qu'il adviendra des
villages
lorsqu'il seront passés dans l'escarcelle communale : c'est
à plus ou moins
longue échéance le morcellement en parcelles et la
disparition de la vie
communautaire". Sans oublier l'intérêt que manifeste
certaines grosses
sociétés dans plusieurs secteurs de l'activité
économique. Un coup de plus
porté à l'organisation de la vie amérindienne, sur
une terre qu'elle occupe
depuis des millénaires !
Jusqu'où
ira-t-on ?
Le plus grave est-il à craindre ?
La réponse à cette question semble ne pas
présenter l'ombre d'un doute. A
moins, que les autorités responsables prennent
immédiatement conscience des
pleins enjeux. Il y va de la survie d'une partie de la population de la
Guyane.
En l'occurrence, la population la plus immémoriale du continent.
Alexis Tiouka,
d'origine amérindienne et consultant en Droits de l'Homme,
déclare : "Le
gouvernement français autorise des dizaines de milliers de
chasseurs et de
pêcheurs soit disant "sportifs" à capturer gibier et
poisson sur nos
terres. Par ailleurs, le même gouvernement français
autorise les compagnies
forestières à raser nos forêts". Traitant plus
directement de la question
de l'orpaillage, il poursuit : "Les activités d'orpaillage
engendrent une
pollution par le mercure du milieu aquatique qui a des
conséquences sanitaires
pour nos peuples qui tirent traditionnellement leurs moyens de
subsistance de
la pêche et de la chasse". Dans les zones protégées
de Wayana et Tampoc,
les cours d'eau présentent un taux de mercure de loin
supérieur à la normale
autorisée, définie par l'organisation Mondiale de la
Santé. Empoisonnant toute
la chaîne alimentaire, ces intoxications ont un effet
désastreux sur la
population. Après plusieurs études menées sur les
populations du sud de la
Guyane, il apparaît que le taux d'empoisonnement au mercure a
considérablement
augmenté depuis 2004. Le risque est majeur, le niveau
d'imprégnation mercure
des enfants de moins de trois ans confirme les craintes des plus grands
spécialistes mondiaux de la question, à savoir un
accroissement de génération
en génération du capital méthylmercure à la
naissance et d'un acheminement vers
le syndrome de Minamata. La neurotoxicité du
méthylmercure a de graves
conséquences sur la santé des personnes exposées
et plus particulièrement des
jeunes enfants. Ils peuvent souffrir de lésions importantes,
entre autres de
retards de développement, d'altérations du champ visuel,
de troubles du
comportement. Le méthylmercure est foetotoxique,
c'est-à-dire que le mercure de
la mère traverse le placenta et peut-être également
véhiculée par le lait
maternel. Ce qui explique, aujourd'hui, le nombre anormal de
malformations
néonatales et de grossesses non abouties dans les villages les
plus touchés par
l'orpaillage.
Rodolf Etienne
Photo 1 :
"Personne ne considère nos efforts millénaires pour
la préservation de ces terres et leurs ressources naturelles,
essentielles pour
l'avenir de la Guyane et de l'humanité". Citation du chef Wayana
Gran Man
Touenké Amaïpoti.
Photo 2 :
Cet enfant souffre de malformations engendrées par le
mercure utilisé pour l'orpaillage ! Comment rester insensible
face à une telle
situation !
Le
syndrome de Minamata : du nom d'une ville japonaise où, dans les
années 50, la
maladie a été répertoriée pour la
première fois. Décrit les effets
neurotoxiques du méthylmercure sur le développement
pré et postnatal, à la
suite de consommation par des femmes enceintes de poissons
contaminés. Les
nouveaux-nés présentaient un tableau neurologique
sévère avec microcéphalie et
paraparésie spastique.
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La
FOAG regroupe les six nations amérindiennes : Wayanas, Oyampis, Emérillons
Association Oka Mag : 11 rue Abel Azor. 97 310 Kourou.
Guyane
française. Amérique du Sud.
Tél : 0594.22.01.41 ou 0694.24.22.36. Courriel :
oka.mag@wanadoo.fr