Genève,
Première
conférence européenne sur le racisme anti-noir, 17-18
mars 2006.

par
Maria Poumier.
" Quand les
branches se querellent, les racines s’embrassent "
C’est avec ce
proverbe ivoirien que M. Doudou Diène, rapporteur
spécial de l’ONU sur les
formes contemporaines de racisme, de la discrimination et de la
xénophobie, a
brillamment donné le ton de la conférence,
organisée par le Carrefour de Réflexion
et d’Action contre la Racisme Anti Noir (CRAN), organisme suisse
créé en 2002.
En effet, on a vu la réflexion noire tisser des analyses
profondes, qui
relèvent de l’invisible, celles dont l’arbre des
sociétés européennes a besoin
pour se fortifier et dépasser les chamailleries que le vent
mauvais encourage.
La conférence n’a pas seulement témoigné, elle a
proposé un plan d’action
commun et des actions concrètes. Il s’agit maintenant de "
placer le
racisme anti-Noir parmi les priorités sociales et politiques de
Etats européens
"
Pour la première
fois, l’Europe se trouve obligée de regarder en face son racisme
anti-noir ; la conférence n’a pas été
organisée par les associations qui
professent l’antiracisme, mais par les intéressés, les
Noirs. Ils ont témoigné
de la discrimination définie comme " exclusion de l’espace
commun "
(Raoul Luzolo Lemwadio), somme d’abus, d’injustices, d’agressions et
résultat
d’une dynamique générale : la société
européenne actuelle rejette les
Noirs, et les partis politiques qui autrefois clamaient leur
antiracisme
relayent cette évolution récente. Chaque pays tend
à traiter ses Noirs comme
des " NEM ", selon la catégorie instaurée par la Suisse
pour priver
d’accès aux soins et à toute intégration les
demandeurs d’asile ou refoulés du
droit d’asile : les " Non Entrée en Matière ". On ne
saurait
mieux dire ! Ce ne sont pas seulement les étrangers
illégaux qui se voient
poussés vers le statut de fantômes à
pourchasser ; le nouveau racisme
touche aussi les ressortissants européens, s’ils sont noirs. La
Suisse est
d’ailleurs le pays qui a défini par son appareil
législatif les " deux
cercles " : elle intègre volontiers le premier cercle, les
étrangers
européens qui frappent à sa porte, mais rejette tous les
autres. Cette logique
de propriétaires vaut pour toute l’Europe, elle est à
rattacher à la
mondialisation. Il faut bien constater que parmi les " Maîtres du
Monde
" qui prônent la mondialisation, c’est à dire la libre
circulation des
marchandises et des hommes -mais seulement dans la mesure où le
marché les
évalue comme des marchandises de valeur-, aucun n’est noir... et
les lois pour
faire barrage à l’immigration visent spécifiquement les
Africains. Le cas de la
Suisse rend visible un phénomène
général : les demandeurs d’asile noirs y
sont très peu nombreux ; mais ils sont
déboutés dans la grande majorité
des cas, contrairement à tous les autres... et les Noirs, 0,07 %
de la
population, sont montrés de façon complètement
disproportionnée comme les
grands fauteurs de troubles.
L’héritage du
double
holocauste : comme l’ont souligné tous les orateurs, le
racisme est le
sous-produit d’une histoire impériale ; c’est une
construction pour
justifier une oppression ; l’Afrique ayant subi un interminable "
double holocauste ", d’abord avec des siècles de
déportation et de mise en
esclavage industriel, puis avec le pillage, les massacres et le "
dénigrement " (terme typiquement fabriqué par
l’inconscient raciste)
spirituel organisé, qui ont constitué la
réalité du phénomène colonial, la
conclusion s’impose : le seul racisme au sens plein du terme est
le
racisme anti-noir. Avec Philippe Lavodrama, chercheur à Lyon, il
faut prolonger
la méthode freudienne et constater que l’antisémitisme,
qui touche
exclusivement les Européens, relève du domaine de leur
sur moi, la région
mentale où se construit l’idéal du moi, et où
historiquement les chrétiens
disputent jusqu’à maintenant le rang le plus élevé
aux juifs, les passerelles
entre eux étant aussi variées et nombreuses que les
rancunes ; tandis que
le racisme anti-noir relève du rapport au " ça ",
à l’infra-humain
que le Blanc, tant européen que sémite, veut refouler et
croit reconnaître dans
le Noir. Certes, Narcisse ne pouvait qu’être blanc ! Un
document émis en
septembre 2005 par l’ECRI (" Secrétariat de la Commission
européenne
contre le racisme et l’intolérance ") témoigne
cruellement de
l’aveuglement des institutions européennes ; distinguant 9
"
recommandations de politique générale ", il en consacre 4
à
l’antisémitisme, 1 aux enquêtes nécessaires sur les
" victimes
potentielles " ( ?), 1 aux préjugés qui concernent
les Roms/Tsiganes,
1 aux musulmans, victimes de " stéréotypes hostiles ", 1
aux abus
entraînés par la lutte contre le terrorisme, et 1 aux
législations anti-discriminatoires
à mettre en place. Ainsi, sur 9 recommandations, pas une seule
ne constate la
spécificité des souffrances noires ! Elle est
pourtant toujours le
résultat d’une accumulation de rejets très concrets et
mesurables, s’engendrant
les uns les autres : éviction du marché du travail,
de celui du logement,
du système éducatif, de la promotion par
l’activité associative, le tout
encadré par une répression systématiquement
féroce, visant à instaurer la
soumission totale et le retrait dans les marges de la
société.
" Vendeur de drogue
ou objet sexuel ", c’est ainsi que sont traités les Noirs, selon
la
formule frappante de Mme Carmel Frohlicher-Stines,
présidente du CRAN
suisse. Elle avait annoncé à la presse une intervention
du sportif et militant
Lilian Thuram : cela, non plus que le patronage des plus hautes
instances
suisses et internationales, dans un Centre œcuménique
prestigieux, n’a pas
suffi à mobiliser la presse suisse pour un congrès " des
Noirs ", et
la télévision aussi avait, comme tous les jours, d’autres
conférences plus
importantes à commenter au même moment... L’humoriste
Dieudonné, qui présentait
justement le même jour son spectacle au Grand Casino de
Genève, et à qui les
organisateurs ont immédiatement proposé de prendre la
parole lorsqu’il est
passé pour saluer ses frères et ses maîtres, a
été chaleureusement
accueilli : il est celui qui attire sur lui, et fait ainsi
percevoir sur
le mode de la franche rigolade, la scandaleuse discrimination que les
Noirs
vivent aussi dans le monde de la culture ; tous lui savent
gré de
ridiculiser une pseudo-élite courroucée qu’on ne
l’écoute plus, tandis qu’il
ouvre à chacun la possibilité d’un discours
honnête. Autre virtuose du
discours, Kanyana Mutombo, spécialiste du Programme de lutte
contre le racisme
et la discrimination à l’UNESCO, et rédacteur principal,
avec Philippe
Lavodrama, de la revue Regards Africains, a dégagé le
nouveau paradigme global,
défini par deux axes : " l’intégralité de la
hiérarchisation raciale
", qui produit non seulement l’infériorisation de certaines
populations,
mais aussi la supériorisation d’autres populations ; et
l’axe horizontal,
qui combat le premier, est celui de la déconstruction du
racisme, pour la
reconstruction de l’autre, une fois identifiés et
dépassés les mythes
fondateurs de la suprématie blanche.
Les orateurs
brillants, souvent auteurs d’ouvrages, se sont succédés.
Bassidiki Coulibaly a
montré la continuité des luttes pour l’abolition de
l’esclavage jusqu’à celle
pour les droits de " ceux qui sont aujourd’hui contraints
d’émigrer, de s’exiler,
et de demander l’asile avec de forts risques de finir à l’asile
dans tous les
cas, de ceux qui, quelles que soient leurs qualités humaines,
leurs compétences
professionnelles, ne sont pas traités sur le même pied
d’égalité, parce qu’ils
sont noirs. " Nchana Melchor, président du conseil municipal du
Grand
Saconnex, à côté de Genève, a rappelé
les grandes étapes de l’intégration cette
" aventure destinée à poser un acte dans le lieu que vous
habitez
" ; en 1919, le grand W.E.B. Dubois organisait à Paris le
premier
congrès du panafricanisme, suivi par celui de Londres en 1921,
Lisbonne en
1923, New York en 1927. Marcus Garvey a formulé en 1920
l’indispensable "
Déclaration des droits des Noirs du Monde ", et en 1926, la
société des
Nations émettait sa première motion contre l’esclavage.
Laurent Martinot,
conseiller d’Etat, a souligné l’incapacité des militants
antiracistes à
expliquer le côté suicidaire du racisme. Mme Nathalie
Prouvez, de l’ONU, a
insisté sur la responsabilité des Etats : 168 pays
ont signé la convention
contre la discrimination, 32 Etats européens se sont
engagés à des actions
concrètes ; mais il doivent pratiquer des sanctions
pénales, avec des
réparations, lutter contre les tendances à la
ségrégation, appliquer, enfin,
les résolutions prises à Durban. Claudia Lam (ECRI) a
rappelé que le racisme
étant hors la loi, il s’est mis au goût du jour en
s’appuyant sur le concept
d’incompatibilité culturelle. Chaque intervenant au nom d’une
organisation
ajoutait une touche à la description de la banalisation du
racisme anti-Noir.
M. Doudou
Diène
a donné une envergure magnifique à la chose ; il ne
s’est pas privé de
rappeler les inepties de Mme Carrère d’Encausse,
secrétaire à l’académie
française, pour qui la polygamie met le feu aux banlieues, la
malveillance
sordide d’un Finkelkraut, l’enfermement de l’image du Noir dans la
douleur, la
tragédie, la violence et l’esclavage. C’est pourquoi la
tâche indispensable est
le rétablissement de la longue durée dans l’enseignement
de l’histoire, explique-t-il :
non seulement l’Égypte et ses pharaons noirs, mais aussi la
conquête prévédique
de l’Indus ; tout cela permettra la reconstruction de
l’identité
européenne sur des bases saines, alors qu’elle s’est
figée sur les schémas
impériaux du XVIIIème siècle, tout
particulièrement en France. C’est la même
France qui semble incapable de proposer autre chose que "
l’intégration
strip-tease " : que le Noir se dépouille de tout ce qui
fait sa
spécificité culturelle, renonce à se souvenir
même que l’Afrique est porteuse
de culture, de valeurs, élaborées dans la longue
durée, d’éthique et de pensée
profonde. On était loin, en écoutant Doudou Diène,
de tout discours victimaire
ou compassionnel !
M. Pierre Sob
(Haut commissariat aux Droits de l’Homme), avec la même hauteur
de vues, a
évoqué le volumineux document publié par l’UNESCO
sur les réparations dues pour
l’esclavage, et le moyen de dépasser les obstacles réels
pour cela, mais que
les Etats refusent de vendre, et qui circule sous le manteau. Il a
précisé que ce
n’est pas l’appartenance à un groupe minoritaire qui donne lieu
à la
discrimination : en Afrique, le pouvoir est souvent aux mains d’un
groupe
minoritaire ! L’Afrique a mille exemples à donner, en
particulier sur les
rôles politiques des femmes, au Rwanda ou au Libéria.
Sur le rôle des
media, plusieurs orateurs ont renchéri : ils occultent,
hypertrophient,
injectent des images subliminales destructrices
(développé par Juliette
Smeralda). Chaque pays a déposé sa contribution au crime
contre
l’humanité : l’Allemagne, avec les massacres en Namibie,
les camps de
concentration de Noirs, les stérilisations (Pierrette
Herzberger-Fofana annonce
la parution de son livre sur la question) ; la Belgique, 80 fois
plus
petite que le Congo qu’elle s’était appropriée ; le
délégué pour
l’Espagne, M. Joaquín Mbomio, a donné une bonne
nouvelle (certainement
valable pour toute l’Europe) : les Espagnols sont contents que les
Africains prennent les places dont les autres ne veulent pas, et ils
détestent
bien plus les Musulmans, avec lesquels le contentieux est
séculaire. Il
n’empêche que la police est en Espagne spécifiquement
dressée contre les Noirs.
La Suisse (expliquée par Anne-Catherine Menétrey-Savary,
députée Verte), après
avoir largement financé l’esclavage, a été le
dernier pays, avec Israël, à
continuer ses affaires avec l’Afrique du sud tandis que les autres pays
la
boycottaient ; elle le faisait par choix de l’anticommunisme. Un
témoignage bouleversant a été apporté par
la mère de Nadège, jeune fille qui
fait des études brillantes, et qui a été
odieusement brutalisée par la police
suisse ; sans le témoignage de Suisses blancs et
très haut placés, sa
plainte n’avait aucune chance d’aboutir... Louise Marie Diop-Maes,
auteur de
Afrique noire, démographie et histoire, a parlé de
destruction mentale et des
prêts boomerang offerts aux gouvernements africains ; elle a
aussi évoqué
des mesures simples pour pratiquer la réparation et
l’indemnisation de
l’Afrique.
La chercheuse
colombienne Rosa Amelia Plumelle Uribe, auteur de La
férocité blanche, a ouvert
un nouveau chantier, celui des réparations dues aussi par le
monde arabe, pour
la mise en esclavage de millions de personne, ce qui a continué
légalement en
Mauritanie et en Arabie Saoudite jusqu’à une date
récente. Elle a expliqué
l’origine du tabou qui pèse sur cette question : les pays
arabes sont
passés, au XIXème siècle, du statut de dominants
à celui de dominés ; au
XXème, ils se sont placés dans le courant des Non
Alignés ; mais ils ne
pourront plus, malgré le risque réel de
représailles, continuer à priver les
Africains noirs de l’accès au droit de mémoire. Les juifs
états-uniens
prétendent exercer une censure comparable sur le rôle des
banquiers juifs dans
la traite et l’esclavage, et criminalisent toute réflexion noire
sur ces
questions. Luis Sala Molins, auteur de la critique radicale du Code
Noir comme
le texte juridique le plus monstrueux de l’histoire humaine, a
également élargi
son domaine de recherches : il accuse les trois religions du livre
d’avoir
également suscité, justifié et consolidé
l’esclavage des Noirs, et considère
que la laïcité, telle qu’elle est comprise
désormais, est en fait une tolérance
inadmissible envers des textes qui devraient être vivement
rejetés, au profit
d’un authentique " devoir de blasphème ". Chacun a ainsi
contribué à
l’ " empowerment " noir, au dépassement du statut de victime
pour une
conquête de dignité et de reconnaissance de celle-ci.
Bien d’autres
personnes se sont exprimées de façon bien pertinente,
dont M. Brima
Conteh, représentant de Diaspora Afrique, , mais aussi des voix
de Pologne,
Finlande, Norvège, Italie, Hollande, Angleterre, Russie et
Ukraine ; deux
jeunes vénézuéliens représentaient le bloc
des associations
afro-vénézuéliennes. Un grand poète
haïtien, déjà traduit à Cuba, Fils-Lien Ely
Thélot, qui dirige la revue Recherches
Haïtiano-antillaises, ainsi que des
chanteuses, ont enchanté l’assistance. Dans les ateliers, chaque
question a été
approfondie. Il n’y a pas eu d’affrontement, mais une entente
réelle sur le
fond : il est temps de mettre en pratique les résolutions
de Durban, de
procéder à la réparation des crimes du
passé, d’autant plus nécessaire que le
racisme anti-noir devient dramatique en Europe. Une idée a
été lancée, pour
faire avancer les choses sans attendre : que l’universitaire
Pétré
Grenouilleau, passible d’une condamnation pour contestation de crime
contre
l’humanité, mais qui proteste de sa compassion les Africains
victimes de
l’esclavage transtlantique, manifeste sa capacité
compassionnelle par un geste
concret ; le Sénat, qui avait validé la Loi Taubira,
et donc reconnu que
l’esclavage transatlantique constitue un crime contre
l’humanité, a attribué un
prix à cet historien : que le Sénat et l’auteur
offrent donc de concert, à
titre de contribution à la réparation due, le montant du
prix et les droits
d’auteur afférents, au CRAN suisse, organisateur de la
conférence, qui saura
l’investir dans des projets éducatifs. Il semblerait
particulièrement judicieux
de faire profiter de ces fonds cet organe noir et suisse de lutte
contre le
racisme anti-noir, puisque la Suisse fait partie des pays qui ont
donné
l’exemple de la reconnaissance d’autres crimes contre
l’humanité, et du
principe de réparation, avec la restitution gracieuse de sommes
déposées par
les uns, défunts, à d’autres, qu’ils ont reconnu comme
héritiers moraux
légitimes.
Les fortes paroles
de Lilian Thuram reflètent certainement l’accord des
participants, sur lequel
la rencontre s’est terminée : cette conférence est
le début de quelque
chose de très important. Le jeune Noir se trouve enfermé
dans la croyance
d’être un sous-homme, tandis que le jeune Blanc ignore
généralement qu’il est
également dans une prison mentale, en grande partie
idéologique. Apprendre
notre histoire, voilà la première action à mener
immédiatement.