En deçà
du bien et du mal
L’aventure onusienne en Haiti

par Jean-Claude Bajeux
« Le
problème de Cité-Soleil
n’est pas militaire. C’est avant tout d’un problème social qu’il
s’agit ».
Voici une affirmation qui, à première vue, semble
parfaitement orthodoxe et qui
classe immédiatement son locuteur dans la catégorie des
gens de bien.
Evidemment, on n‘a pas besoin d’être grand clerc ou d’avoir
inventé la poudre
pour énoncer ce qui, après tout, est un truisme banal
mais qui a l’avantage
d’annoncer la bonne couleur. Après tout, nous sommes des
humanistes,
missionnaires onusiens par dessus le marché. Pas question pour
nous d’être
taxés de tueurs de femmes et d’enfants comme semble nous y
inciter un petit
groupe, infime, de grands seigneurs mangeurs.
Pourtant, malgré
l’apparente solidité de cette approche du
« problème » de Cité-Soleil, il y a
lieu de se demander si, derrière
cette apparente orthodoxie ne se cache pas une tentative
d’évacuer le problème.
Car, il y a matière à objection. Le problème n’est
pas militaire ? Soit.
Mais c’est un problème d’état. C’est un problème
de police. C’est un problème
politique. C’est un problème éthique. Il ne s’agit pas,
en l’occurrence, d’un
problème qui existerait depuis deux cents ans. L’exode de la
population rurale
qui a amené l’envahissement de la zone métropolitaine par
plus d’un million et
demi de personnes, a accompagné la chute de la production
agricole, les
désastres cycloniques comme Hazel quand on a vu se créer
à Pétion-Ville le
quartier de Jalousie, les avatars politiques suscités par la
dictature de
Duvalier, l’incendie de La Saline et le transfert de la population
à la Cité
Simone Duvalier, devenue Cité Soleil, c’est l’apparition, dans
tous les
interstices de l’espace urbain d’une concentration massive d’une
population
bidonvillisée, déracinée, qui n’est plus rurale et
pas encore urbanisée,
entièrement abandonnée par l’Etat, population sans
ressources immédiates..
A partir de 1995, dans
le contexte de la disparition des Forces armées,
le gouvernement d’Aristide s’est employé à organiser dans
tous ces quartiers et
dans les villes de provinces des « bases », un
réseau de groupes
armés, financés, soutenus par le pouvoir central,
à la manière des parrains de
la mafia. Il ne s’agit plus, évidemment, de TKL, ti Kominote
legliz il ne
s’agit plus de comités de vigilance ou même de OP,
Oganizasyon popilè il ne
s’agit pas d’œuvres sociales, il s’agit bien de gangs dont les membres
ont
l’accès aux faveurs, les armes, l’argent et des planques dans
les douanes, la
Teleco,.la Camep, les affaires sociales, et autres services
étatiques, système
que Michael Deibert a bien décrit dans son livre
« The last
Testament ». Ces bases, typiquement, se donnent des noms
pleins d’humour
exotique, lame kanibal, domi nan bwa, bale rouze, lame wouj à
Cité Soleil, ce
sont des défenseurs armés du gouvernement.
La coexistence avec la
nouvelle police va se faire difficilement jusqu’à
ce que la police, elle-même, en partie, prenne place dans le
réseau, sous
l’arbitrage du « parrain ». Cela ne se fait pas
sans casse,
évidemment, comme en témoignent les assassinats, en 1996,
de la policière de 19
ans, Marie-Christine Jeune, retrouvée dans un fossé de la
route de Frères,
(comme l’avait été en 1957, Yvonne Hakime-Rimpel), du
Commissaire Berthony
Bazile, abattu au Portail Léogane. Il y aurait à dresser
toute une liste de
disparitions et d’assassinats qui jalonnent l’entreprise de soumettre
les
quartiers à la loi des gangs, à Carrefour-Feuilles,
Fort-Mercredi, Grande Ravine,
Bel-Air, Delmas 2, Solino, Village de Dieu, Cité Soleil. Ce que
nous avons donc
là, n’est pas l’expression armée d’un désespoir
prolétarien, c’est bien un
dispositif terroriste téléguidé à partir du
palais national lui-même.
La théorie du
« peuple en armes » se transforme ici,
opportunément, en un système mafieux au service du
pouvoir central et dominant
par les moyens ad hoc la population infra-urbaine, terreur, menaces,
exécutions
sommaires, distribution de faveurs, argent, nourriture, mais aussi, par
irradiation et par actions directes, l’ensemble de la conurbation
métropolitaine, de Mariani à Pernier, de Fermathe
à Drouillard. Ces groupes
sont aussi capables s’ils en reçoivent l’ordre, de faire le
siège de telle ou
telle administration, tel ou tel ministère, jan l pase li pase.
Dans les jours
qui accompagnent la démission d’Aristide et son départ,
le 29 février 2004, le
système prouve sa capacité de nuisance par un carnaval
d’attaques et des destructions
ciblées, dans toute la zone commerciale du Bord-de-mer.
Après une période de
repli, cette capacité de destruction prendra la forme
systématique de
« l’opération Bagdad » se transformant en
une opération terroriste
« manches longues » qui s’étendra
jusqu’aux élections du 7 février
2006
Or, cette
réalité là, telle que nous la décrivons ici
sommairement,
c’est à dire sans les noms et les détails d’un rapport
technique, n’est pas
perçue de cette façon par l’expédition de
stabilisation des Nations Unies
(MINUSTAH) qui prend les choses en mains en juin 2004 en remplacement
des
contingents américain et français
dépêchés pour assurer la sécurité en
attendant l’arrivée des 7,400 membres de l’expédition
onusienne, composée en
majorité par des contingents latino-américains,
(Brésil, Argentine, Chili), une
première dans l’histoire de l’ONU et de l’OEA. Mais c’est une
autre vision qui
apparaît à la fois dans le comportement de
l’expédition des Nations-Unies et
dans la réponse donnée à l’urgence de cette
situation. De façon bizarre et
inattendue, la mission de stabilisation de la paix va se transformer,
pendant
les deux ans qui viennent de s’écouler, en une mission de
stabilisation de la
violence, comme s’il fallait la garder là, en attente.
Ce qui semble certain,
c’est que la présence de l’expédition onusienne
n’a abouti à aucun désarmement réel, disons plus
clairement, n’a pas réussi à
enlever les armes de guerre des mains des membres des gangs, souvent
des
adolescents et même des enfants, ce qui était la
première chose à faire, sans
hésiter. Au lieu de cela, la loi du fusil a régné
dans les zones où résident
des gangs, bientôt qualifiées de zones de non-droit,
s’imposant à la population
et créant un exode vers d’autres secteurs. Mais c’est l’ensemble
de la zone
métropolitaine qui finalement est soumise à la loi de la
terreur, enlèvements,
viols, tortures, assassinats, vols de voitures, incendies, salves de
tir à
n’importe quel moment du jour et de la nuit. Il ne fait aucun doute
qu’il
s’agissait d’une opération de terrorisme planifiée et
recevant pendant ces deux
ans des directives, l’argent, les armes et les munitions
nécessaires. Autour de
cela, il y eu évidemment un conglomérat d’actions venant
d’autres groupes, et
souvent mêles ensemble, évadés de prisons, anciens
policiers, policiers en
exercice, déportés du Canada et des USA, anciens
militaires
Ce qui est certain,
c’est que l’attitude et le comportement de la
Minustah, tout au long de ces deux ans, n‘a eu aucun résultat
évident ni sur le
désarmement, ni sur la sécurité de la population
et du pays, ni sur l’exercice
de la justice, ni même sur le renforcement de la police nationale
et l’autorité
de l’Etat, toutes choses qui seraient en principe les conditions pour
les
élections qui devaient terminer la période. Au lieu de
cela, on accepta
l’existence de « zones de non droit » en plein
cœur de la capitale
haïtienne, zones où tout était possible et où
tout pouvait arriver, à distance
de fusil de Palais National, où donc c’était le fusil qui
délivrait et c’était
le fusil qui décidait. La population paya évidemment les
pots cassés, 2000
morts, 3500 blessés, 700 enlèvements avec rançon,
sans compter les incendies et
destructions et la mise en sourdine de l’activité dans toute la
zone
commerciale et industrielle. On consultera à ce sujet les
statistiques tenues
périodiquement par l’organisation de l’Eglise catholique,
Justice et Paix qui
dénombrait, pour janvier 2006, 28 morts à Grande Ravine.
A distance de fusil du
palais national, c’était le fusil, c’étaient les
cérémonies de mort qui
dominaient la vie et réglaient les niveaux de terreur pendant
que les victimes
attendaient qu’on apportât la rançon exigée pour
leur libération. Et si c’est
le fusil qui parle, c’est la loi qui se tait, c’est l’Etat qui
disparaît..
Dans tout autre pays,
des mesures de mobilisation, au plus haut niveau,
et dans le cadre prévu par la loi, auraient été
prises, dès le début, pour
paralyser ces foyers de terrorisme. Les discours des responsables de la
Minustha, au contraire, avaient pris un ton psalmodique et
s’enveloppaient d’un
vocabulaire pontifiant et condescendant, rempli de formules toutes
faites, et
se référant à des initiatives qui auraient fait
leurs preuves ailleurs. Des
gourous furent invités pour conduire des colloques sur les
droits des enfants
et les ressources du vodou pour une culture de la paix. Ces mots
magiques
devaient apaiser le courroux des victimes de cinq siècles de
misères.
Ces fameuses zones de
non-droit devinrent même un lieu de pèlerinage. Il
y eut d’abord des journalistes qui voulaient chacun leur entrevue et
rapportaient les paroles solennelles de paix et de justice des chefs de
gang,
baptisés « défenseurs des votes du
peuple » (sic) Le pèlerinage à
Cité Soleil prenait tout d‘un coup des couleurs hautement
folkloriques
Arrivèrent de célèbres pèlerins, venus du
monde du spectacle qui repartaient
avec des photos historiques, bras dessus bras dessous. Suivant les
théories
concernant les pays qui avaient eu des conflits, il arriverait bien un
moment
où tout le monde se mettrait à embrasser tout le monde,
même si les Haïtiens
avaient la réputation de se haïr à mort sans raison
et sans fin. On oubliait
royalement le fait de la délinquance des responsables de l’Etat
qui avaient
eux-mêmes organisé ces réseaux et qu’il n’y avait
eu ici, de mémoire d’humain,
aucun conflit entre la tribu des têtes rondes et la tribu des
têtes carrées,
les fils de Cham contre les fils de Japhet, ou les
végétariens contre les
mangeurs de carcasses.
Maintenant que les
élections ont eu lieu, et qu’il faut maintenant
rattraper ces deux ans perdus, on revient à la pressante
réalité. Kofi Annan
lui-même déclare que la priorité doit être
donnée à la justice et à la
sécurité. Mais la confusion éthique qui a
dominé la politique de la Minustah
pendant ces deux années a eu l’effet d’ajouter des raisons de
poids pour
justifier le blocage de la justice. Dans ce domaine, tout le monde
traine les
pieds ne sachant de quoi demain sera fait et dans quelle direction
soufflera le
vent. Le nouveau gouvernement lui-même est pris en étau
entre le déblayage à
opérer et les liens existant avec des figures de l’ancien
gouvernement. Aux
questions concernant les cas de crimes de sang s’ajoutent les dossiers
sur les
détournements massifs des fonds publics et autres
irrégularités, tels que
documentés par les rapports de l’UCREF et de la CEA.
S’il faut repartir du
bon pied, des exemples doivent être donnés. Une
volonté politique ferme et claire doit se manifester. Il faudra
pour cela
l’appui de tous les citoyens mais l’appui de ces citoyens aura besoin
de signes
pour qu’il se concrétise.
Jean-Claude Bajeux
15 mars 2006
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