Haïti
: manger de la terre pour tromper la
faim

30/06/2006
( Haïti )
Jean-Pierre
Arisma
(Syfia
Haïti) Manger des tablettes d'argile pour tromper
sa faim, c'est ce que font de plus en plus d'Haïtiens dans les
bidonvilles et
dans certaines zones rurales. Mais ce pis-aller de la misère est
loin d'être un
gage de bonne santé.
Assise
parmi ses sacs de terre blanchâtre dans une rue des
Gonaïves, une ville de l'Artibonite à l'ouest d'Haïti,
Altagrace Danastore,
marchande de tablettes d'argile, n'est nullement
désarçonnée quand on lui fait
remarquer que la terre n'est pas, en principe, une denrée
alimentaire. « Moi
aussi, je mange des tablettes de terre et ça apaise ma faim
! », rétorque
cette femme de 57 ans, mère et grand-mère d'une vingtaine
d'enfants. Elle
pratique ce commerce depuis que les rizières de l'Artibonite
sont à l'abandon,
concurrencées par l'importation massive de riz américain,
moins cher parce que
subventionné.
Elle
prend son argile dans le Plateau central.
« Là-bas, le sac de 50
kilos ne coûte que 250 gourdes (environ 5 €) »,
explique-t-elle. Elle
mélange ensuite la terre avec de l’eau, y ajoute un peu de
beurre et de sel,
puis filtre la boue ainsi obtenue dans une bande de tissu afin d’en
extraire le
gravier et autres débris. La boue est alors moulée en
disques de deux
centimètres d'épaisseur aux dimensions d'un CD, qui sont
ensuite séchés au
soleil. « Je prépare mes tablettes dans de bonnes
conditions afin que
personne ne prétende qu’elles sont sources de
maladies », dit la
marchande, en lissant sa robe crasseuse d'un geste absent.
Conditions
d'hygiène déplorables
Altagrace
n'est pas la seule marchande de terre alimentaire en
Haïti. À mesure que la misère augmente dans les
bidonvilles et certaines zones
rurales touchées par la sécheresse, ils sont nombreux
à exploiter ce nouveau
filon. « Moi, je fais de grands progrès dans ce
commerce », se vante
Chambon, un grossiste de Port-au-Prince. « Des familles
très pauvres ont
vu leur situation économique s’améliorer grâce
à cette activité »,
confirme Armand Nozé, un ancien maire de Plaisance du Sud.
À
Anse Rouge, une commune perdue du département du
Nord-Ouest, 700 personnes
fouillent le sol à la recherche de l'argile, qu'elles mettent
ensuite en sac.
Au total, plus de 2 000 familles vivent de ce commerce dans cette
commune
oubliée, à moins de 200 km – et plus de 12 heures de
route – de Port-au-Prince.
« Mon équipe travaille ici depuis huit ans et
aujourd’hui, grâce à la
terre, nous avons de quoi éduquer nos enfants », se
félicite Emmanuel
Dieulifèt, un paysan.
Plus d’une douzaine de camions transportent quotidiennement l'argile
alimentaire dans tout le pays. « On paie 155 gourdes (un peu
plus de 3 €)
par sac pour le transport. J'ai acheté 55 sacs
aujourd’hui », explique
Roselène Léon, une revendeuse de Plaisance du Sud. La
majeure partie prend
néanmoins la route de Cité Soleil, le plus grand
bidonville de la capitale où
la misère est criante.
La préparation des tablettes d’argile s'y fait dans des
conditions d'hygiène
déplorables. Dégoulinant de sueur sous un soleil de
plomb, des brasseurs de
terre qui disent gagner jusqu’à 75 gourdes par jour (moins de 2
€) malaxent
argile, beurre et sel, puis disposent les tablettes à
sécher parmi les ordures
où prolifèrent rats et chiens faméliques.
« Ces ordures ne peuvent pas
infecter la marchandise puisque le soleil tue les microbes
! », assure
Dalien Rosemarie, brasseuse de terre à Cité Soleil.
Recrudescence
des appendicites
De plus
en plus répandue dans le pays, la mode de l'argile semble
gagner la diaspora. Certains Haïtiens de l’étranger
développent le goût de la
terre. « Mes amis de New York m’ont demandé des
tablettes de terre de même
que du café haïtien, explique Yvette Dolcin qui
réside aux États-Unis, en
saisissant une poignée de tablettes, vendues 3 gourdes
l'unité (0,06 €), dans
un marché du centre-ville de Port-au-Prince. Ils seront contents
à mon arrivée
car là-bas cette terre est rare. »
Jusqu'ici,
les autorités ferment les yeux sur cet usage
risqué pour la santé
publique, qui ne répond à aucune tradition.
« Nous voudrions en finir avec
cette pratique, dit Rodolphe Malebranche, un ancien ministre de la
Santé
publique. Mais comment l'empêcher si les gens qui en font le
commerce n’ont pas
d’autre activité économique ? Chose certaine, c’est une
honte pour nous. »
La consommation de terre à des fins alimentaires affecterait la
santé de la
population, selon un chirurgien qui dit constater une nette
augmentation des
crises d’appendicite aiguë en Haïti, à l’origine de
nombreux décès.
« Depuis que les Haïtiens ont introduit cette
pratique dans leurs
habitudes, le taux de personnes atteintes d’appendicite augmente
considérablement à l’hôpital, s'inquiète le
docteur Jean Louis Godson, de
l'hôpital de l'Université d'État d'Haïti.
L’appendicite est la première cause
de nos interventions chirurgicales et cela résulterait en grande
partie de la
consommation de terre. »
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