Martiniquais d’ici et d’ailleurs

Emmanuelle Deschè
Comme beaucoup
d’insulaires de par le monde, les Martiniquais
ont été pour diverses
raisons amenés à quitter leur
île et s’installer ailleurs.
Ces Martiniquais expatriés ou immigrés constituent une sorte de diaspora dont les trois–quart
vivent en France hexagonale. Ces derniers sont communément
appelés « les domiens ».
Récemment, lors
de la publication d’un communiqué, l’écrivain Raphaël Confiant a
utilisé
d’autres terminologies, il a employé le mot
«créoles » pour désigner les
natifs vivant en Martinique et l’expression «noirs
français » pour ceux
vivant en France. Faisant ainsi référence
à trois notions : celle de la
créolité, celle de la négritude et
celle de l’assimilationisme.
Il met
aussi en avant le fait que ces deux composantes de la population
martiniquaise
seraient animées par des revendications diamétralement
différentes. Mais
quelles sont vraiment ces revendications ? En quoi sont-elles si
différentes et le sont-elles
vraiment ? Ceci nous conduit à
une
autre interrogation, à savoir en quoi le lieu de
résidence est-il un facteur
d’influence sur les aspirations des Martiniquais ?
Une fois ceci
déterminée se pose encore une autre question :
celle du regard que les uns portent sur les autres et de leur
compréhension
réciproque.
Concernant les
Martiniquais ayant migré en France
métropolitaine, il y a une vingtaine d’année de cela, on constate qu’ils
font souche. C'est-à-dire qu’ils restent
sur le territoire hexagonal, au lieu de rentrer en Martinique, et ce au
bout
d’un certain laps de temps, notamment pour prendre leur retraite. Ils restent sur place, parce qu’ils ont mis au
monde une descendance ayant grandi dans
un cadre non insulaire et ces gens font le choix de vivre auprès
de leurs
enfants. Le symbole de leur enracinement sur un sol qui n’est pas celui
pas
leur île natale, est aussi lié, peut-être au fait
qu’ils sont propriétaires de
leur maison ou de leur résidence. Par
contre, les autres Martiniquais ayant fait leur carrière
à l’étranger :
Etats-Unis, Canada, Europe, contrairement aux premiers retournent vers
la
Martinique.
Ceux ayant fait le
choix de rester sur le sol
métropolitain, aspirent en toute légitimité
à jouir de la totalité des droits
que pourvoit la République à chacun de ses citoyens. Ils
souhaitent être
intégrés à leur espace de vie. Chose somme toute
banale pour n’importe quel déraciné.
Or, ils se retrouvent
en butte à un certain nombre de
discriminations, en raison de leurs
origines
et de leur couleur de peau. La société supposée
égalitaire dans laquelle ils
évoluent, a tendance à les stigmatiser et à les
faire sentir qu’ils sont des
citoyens français certes, mais à part.
Ces discriminations
affectent principalement les domaines
de l’emploi et du logement locatif. Sauf
qu’aujourd’hui, un certain nombre
d’Antillais
refuse de subir cette situation, et tente
de sortir de la spirale du fatalisme,
celle dont était engluée la génération
précédente, qui acceptait tout sans mot
dire. Donc, étant des citoyens français, ils
entendent vivre une citoyenneté
pleine et entière. Ils entendent
ne plus être des victimes de mais être acteurs de leur
destiné.
Dans cette perspective
revendicatrice, des associations se sont
constituées afin de défendre leurs
intérêts, avec plus ou moins de succès couronnant
leurs actions. La plus
significative étant la reconnaissance par l’Etat français
de l’esclavage comme
crime contre l’humanité et l’attribution d’une date
commémorative de
l’abolition de cette infamie.
Une quête de
visibilité s’inscrit aussi à cette volonté
d’intégration.
Après avoir été pendant tant d’années
cantonné à des positions subalternes et
une quasi-absence de la scène médiatique,
ces même Martiniquais militent pour changer cet état de
fait. Ils ne souhaitent
plus que leurs images représentatives soient
réduites
uniquement à des icônes sportives
et musicales.
En effet, des
Martiniquais se font petit à petit
une place dans l’univers de la petite
lucarne. Certains
à des postes très vues, comme ceux de journalistes
présentateurs de JT à heure
de grande écoute (sur le réseau hertzien et
câblé), d’autres à des postes moindre, mais
qui jusque là leur étaient fermés comme celui de
régisseur de plateau-TV ou
cinématographique par exemple. Quoi qu’il en soit, leurs revendications tiennent essentiellement du
refus à ne plus être niés, mais
d’être
respectés en tant qu’individu et
citoyen
de la République.
Concernant
les Martiniquais vivant sur l’île est-ce si
différent ?
Selon Raphaël
Confiant, les Martiniquais qu’ils appellent «créoles »
seraient eux dans une tout autre
logique revendicative,
celle d’une quête d’autonomie «la plus vaste possible,
laquelle doit pouvoir
évoluer à moyen ou long terme, vers une
indépendance complète … ». Cette
affirmation n’est pas complètement fausse, des partis politiques
ou des
mouvements indépendantistes existent et n’ont
de cesse de tenter de relayer ou de
propagander leurs idées politiques auprès des
populations.
Au regard de certains
résultats électoraux, où des
candidats indépendantistes en sont sortis vainqueurs, on
pourrait penser
comme R. Confiant. Sauf que si deux mairies sont
gérées par des
indépendantistes (Rivière-pilote et Sainte-Anne) et que
la présidence de la
Région a échu à Alfred Marie-Jeanne (chef de file
du MIM), ce n’est pas pour
autant que l’ensemble des Martiniquais aspire à plus
d’autonomie. L’idée a certes
gagné du terrain par rapport à vingtaine d’années, mais elle n’est toujours pas majoritaire dans
la pensée des habitants. Elle demeure encore effrayante pour
beaucoup, redoutant,
de ressembler à Haïti ou Sainte Lucie, c’est à dire
vivre dans la pauvreté, la
violence et la misère.
Bien au contraire, ces Martiniquais
«créoles»
entendent rester pour l’instant, dans le giron de l’Etat
français et ont plutôt
tendance à se battre afin qu’il y ait une application effective
certaines lois,
dont celle de la continuité territoriale, la
démocratisation de l’Internet, la
baisse des prix des communications téléphoniques entre
l’île la métropole. D’autres
se battent pour que la Martinique au sein de la République
française ne soit pas
un territoire tenu à l’écart.
En revanche, ce qui est
nouveau, c’est cette volonté de se
tourner désormais un peu plus vers la Caraïbe, qui est notre espace géographique le plus
naturel, plutôt
que vers la France
systématiquement. Il
est vrai que cette ouverture ne peut que se faire dans le cadre de la
départementalisation
puisque la Martinique n’étant pas indépendante.
Sinon, les Martiniquais
de Martinique sont confrontés eux
aussi au problème du chômage à l’instar de ceux qui
vivent en France. Ils sont
confrontés aussi à la lutte pour la sauvegarde de leurs
emplois comme ceux d’ailleurs.
La différence en la matière, est le sentiment qu’on
certains, à juste titre, qu’on
ne leurs donne pas la chance d’exprimer
pleinement leurs compétences
professionnelles. Quand certains
étudiants diplômés rentrent pour travailler chez
eux, la plupart du temps ils
sont, soient obligés de repartir s’ils veulent travailler dans
leur secteur d’activité,
soient d’accepter des emplois n’ayant rien à voir avec ce
pourquoi ils ont été formés.
Dans le lot combien y a
t’il de chercheurs, de techniciens
supérieurs, d’ingénieurs, d’informaticiens … ? Bref,
autant de forces
vives dont se prive la Martinique et qui vont grossir malgré
elles, les rangs
de la diaspora. Une fois immigrés, ils se retrouvent
confrontés au fameux problème
d’intégration professionnelle dans
l’hexagone français.
Ainsi contrairement, aux propos de
R .Confiant les volontés ne manquent pas en la
matière, elles sont
simplement éjectées de facto du circuit professionnel
pour des raisons liées au
marché local de l’emploi et aussi de certaines pesanteurs qui
font qu’on leur
préfère des occidentaux.
Si des postes
importants sont occupés par des zoreys,
c’est qu’on les choisit délibérément au
détriment des matières grises martiniquaises.
Cet état de fait nous amène à nous interroger sur
le regard que les uns portent
sur les autres et sur leur compréhension réciproque.
On peut d’ors et
déjà affirmer que les Martiniquais vivant
sur place et leurs compatriotes immigrés
ne forment pas deux entités distinctes, ancrées dans une
réalité figée.
Il y a un phénomène
migratoire qui est sans cesse
renouvelé et dans les deux
sens. On observe en effet,
que des Martiniquais nés en France qui
viennent vivre en Martinique, tout comme des Martiniquais nés
dans l’île qui
partent travailler en France, ou qui réussissent à un
concours de la fonction
publique se retrouvent de l’autre coté.
Ces migrations
alternatives ce font même au sein des
familles qui ont fait souche, des enfants
de ces familles, dans un soucis de se
rapprocher de leur racines vont vivre en Martinique, pour des raisons qui leurs sont
personnelles ou affinités diverses.
Ainsi les
regards portés les uns sur les autres
sont très particuliers.
Il n’est pas rare que
certains immigrés portent sur leur île,
un regard un peu « bobo ». Ils se
représentent leur pays comme une
sorte d’Eden. Ils ne sont pas conscients des difficultés que
rencontrent ceux vivant
sur place. Cela s’explique en grande partie par un manque
d’informations. Les
grands médias nationaux, ne relaient guère
l’actualité des DOM ou sinon très peu.
Il y en a qui tentent de compenser en allant glaner sur le net quelques
informations,
mais toute la population des Dom n’a soit pas accès au net ou
simplement les
plus vieux sont encore réfractaires
à
cet outils d’informations.
Par ailleurs, ces
Martiniquais ayant été au fait des mœurs
et coutumes de la société française, ont parfois
tendance à juger leurs compatriotes
insulaires avec une toute
autre grille de lecture. Cela génère obligatoirement une incompréhension. Ce que reproche les Martiniquais de l’île
à
l’autre partie de la communauté et
quand
survient un problème social majeur comme une forte grève par exemple, au reproche s’ajoute un
sentiment d’être abandonné de tous y compris des
"domiens". Cette focalisation
sur eux même, qu’on les Martiniquais insulaires les rend moins
réceptifs aussi
aux soucis auxquels doivent faire face leurs compatriotes
immigrés.
Ainsi la fameuse marche
de mai 1998, qui a vu défiler 40 000
Antillais dans les rues de Paris, n’a
guère été comprise en Martinique. L’information
dans l’île d’un tel évènement a
d’ailleurs été minime et ceux qui l’ont su, ont vu cela
comme un phénomène
ahurissant. La démarche ainsi que ses implications n’ont pas
été comprises en Martinique.
Pour conclure, on peut
dire que quelque soit le lieu où
vivent les martiniquais, en France, en Martinique ou ailleurs, il est
indéniable qu’ils ont tous des revendications qui dans le fond
ne sont pas si
dissemblables que cela.
En
effet, dans leur
grande majorité les Martiniquais refusent d’être
niés une fois de plus dans
leurs droits. Ils aspirent, non plus à vivre tant bien que mal,
mais à exister
en tant qu’individu à part entière, avec les mêmes
droits et devoirs de
n’importe quel autre français. Certes le contexte dans lequel
ils évoluent
donne à leurs revendications des formes et des axes liés
à leur cadre de vie. Mais
dans l’ensemble les Martiniquais ont relevés la tête pour
se mobiliser. Penser
que ceux qui sont dans la diaspora et ceux qui vivent dans l’île
constituent
deux mondes cloisonnés et hermétiques est une aberration,
tout comme penser que parce que l’on vit
ailleurs que l’on
cesse d’être Martiniquais, car comme dit John Dos Passos « vous pouvez arracher l’homme
du
pays
mais vous ne pouvez pas arracher le pays du cœur de
l’homme ». Reste
maintenant à mettre en place une sorte de syntaxe commune afin
que les
uns et
les autres se comprennent et se soutiennent mutuellement, ce qui
inévitablement
nous grandira.
27/06/06