Jacques
Chirac a
inauguré « son
» musée

Initiateur
du projet
dès 1995, amateur reconnu d’arts premiers auxquels il voulait
rendre « leur
juste place » dans les musées français, le
président a inauguré mardi matin le
musée consacré aux cultures non européennes dont
il a la paternité. Onze après
le lancement du projet et au terme de cinq ans de travaux, le
musée ouvrira ses
portes au public le 23 juin prochain. Pour franchir le seuil de ce
musée très
attendu, le président était entouré du
secrétaire général de l'Onu Kofi Annan
et de plusieurs personnalités étrangères. Le
musée du quai Branly, déjà baptisé
le « musée du regard de l’Autre », constitue la
réalisation culturelle majeure
des douze années de présidence de Jacques Chirac. Ce
musée est le premier
d'envergure à sortir de terre en France depuis le Centre
Pompidou en 1977.
Qui
un pinceau à la main, qui un câble, qui un
marteau-piqueur, le musée du quai Branly -consacré aux
arts d’Afrique,
d’Océanie, d’Asie et des Amériques- ressemblait à
une ruche affolée lundi,
veille de l’inauguration des lieux par Jacques Chirac. Seuls les grands
mâts
totémiques, les statuettes au port de tête altier à
l’instar de la grande
sculpture djennenké (Mali) semblaient prêtes, au garde
à vous, en attendant la
visite officielle du président de la République. Onze
après le lancement du
projet et au terme de cinq ans de travaux, le président a
coupé le cordon,
mardi, en présence de Lionel Jospin qui, alors qu’il
était premier ministre,
lui avait donné son feu vert pour la réalisation du
musée en 1998. Parmi les
personnalités invitées, figuraient le secrétaire
général de l'Onu Kofi Annan,
le ministre australien des Affaires étrangères Alexander
Donner, le prix Nobel
de la paix guatémaltèque Rigoberta Manchu, et le Premier
ministre du territoire
canadien du Nunavut, Paul Okalik.
S’attardant
devant l’une des œuvres emblématiques du musée, une
statuette androgyne djennenké datant du Xe-XIe
siècle, le
président a déclaré : « Au cœur
de notre démarche, il y a le refus
de l’ethnocentrisme, de cette prétention déraisonnable et
inacceptable de
l’Occident à porter, en lui seul, le destin de l’humanité.
(…) Ce sont
là des préjugés absurdes et choquants. Ils doivent
être combattus. Car
il n’existe pas plus de hiérarchie entre les arts et les
cultures qu’il
n’existe de hiérarchie entre les peuples. C’est d’abord cette
conviction, celle
de l’égale dignité des cultures du monde, qui fonde le
musée du quai Branly »,
a-t-il ajouté, souriant, devant un cortège de
mécènes et de marchands d’art.
Puis il s’est entretenu avec ses invités -parmi lesquels Kofi
Annan
ou bien encore le secrétaire général de
l'organisation internationale de
la francophonie, Abdou Diouf- de telle pièce parmi les quelque
3 500
exposées sur 300 000 conservées par le musée.
« C’est
une excellente chose que les Français décident de
promouvoir les cultures africaines, qu’elles soient magnifiées
au cœur de Paris
et que ces œuvres soient valorisées », s’est
réjoui le docteur
Abdoulaye Camara, conservateur du musée de l’institut
fondamental d’Afrique
noire de Dakar. Christiane Taubira, députée (PRG) de
Guyane, quant à elle plus
nuancée, a déclaré « relever avec
satisfaction que les pays d’origine
de ces multiples objets ne [soient] pas traités en colonies d’un
ancien empire,
mais au titre de ce qu’ils étaient, dans leur
indépendance et leur rayonnement,
avant le choc violent des conquêtes coloniales »,
objectant toutefois
que « ces objets ont pour propriétaires ultimes
les pays où ils furent
imaginés et fabriqués (…). La grande visibilité de
la richesse des collections
(...) offre l’occasion de poser la question de la restitution et du
partage de
ces biens et des savoirs qui leurs sont attachés ».
Un
million de visiteurs attendus par an
Il
était alors maire de Paris, en 1992, lorsque Jacques Chirac
rencontra Jacques Kerchache, passionné, comme lui, par les arts
et les
civilisations lointaines. C’est à ce moment là que germa
le projet de leur
consacrer un espace privilégié. Objet d’un concert de
louanges dans les médias
français, le musée -qui a coûté 235,2
millions d’euros, soit 7% de plus que le
budget initial- aura toutefois suscité la critique de certains
anthropologues
et ethnologues, à l’instar de Jean-Loup Amselle, directeur
d’études à l’école
des hautes études de sciences sociales (EHESS),
déclarant : « C’est
un musée cliché, une coquille vide. (…) C’est
la conception même du
musée qui me gêne. Elle renvoie à une ethnologie du
passé, de peuples sans
histoire, associés à la préhistoire, alors que ces
peuples sont présents, ils
sont parmi nous à travers l’immigration comme les Bambaras »,
d'Afrique de
l’Ouest.
Le
bien-fondé de la création de ce musée n’a pas fini
de faire
couler de l’encre. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui bel et bien
implanté à deux
pas de la tour Eiffel, il est prêt à accueillir un million
de personnes par an.
« C’est magnifique, franchement magnifique. C’est un
enrichissement
culturel (…) Je dis merci en toute simplicité »,
a déclaré le maire PS
de Paris, Bertrand Delanoë. Pour fêter son ouverture, le
musée du quai Branly
sera exceptionnellement libre d’accès et gratuit pour tous
vendredi 23, samedi
24 et dimanche 25 juin. Pour le président du musée,
Stéphane Martin, il s’agit
de faire comprendre aux visiteurs que « découvrir
les Dogons du Mali,
cela peut être aussi enthousiasmant que de voir l’exposition d’un
grand maître
de la peinture ». Un ensemble d’activités sera
proposé pour découvrir
les collections du musée de manière ludique :
intervention de conteurs,
remise d’un carnet de voyage pour aller à la découverte
des collections en
famille, diffusion de documentaires dans la salle de cinéma.
Dominique
Raizon
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