Edito
de Marianne dans lequel on en apprend au sujet de la querelle CRAN
/ Collectif
Dom. Le 10/05/2006 à 11 h 50 par Patrick Girard
On a dit de la droite
française
qu’elle était la plus bête du monde. Reconnaissons
à la gauche le mérite
d’avoir déployé, ces dernières années, de
sérieux efforts pour infirmer cette
idée reçue. Rien n'y fait cependant. En matière de
bêtise crasse, pour s'en
tenir à ce simple qualificatif, la droite entend conserver
son avantage
et est prête à tout pour y parvenir. On ne les en croyait
pas capable, ils l’
ont pourtant fait ! C'est ce qu'il faut en effet déduire de
la singulière
initiative prise par 40 élus UMP conduits par Lionnel
Luca, élu des
Alpes-Maritimes. Furieux que le président de la
République ait retoqué la loi du
23 février 2005 dont l'article 4 évoquait « le rôle positif de la colonisation
française », ils
exigent du chef de l'État, à titre de compensation,
l’abrogation de
l'article 2 de la loi du 21 mai 2001, dite Loi Taubira, qui
précise que
« les programmes
scolaires et les
programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont
à la
traite négrière et à l'esclavage la place
conséquente qu'ils méritent ».
Le fait que la loi dite
Taubira
ait été votée à l'unanimité par le
Parlement avait quelque chose de surprenant
et de faussement exemplaire. Ainsi la République, droite et
gauche
confondues, était-elle capable, tout comme elle le fit
pour la
participation de Vichy à la solution finale, de
reconnaître les pages les
plus sombres de son histoire et certains manquements
élémentaires aux valeurs
de 1789. C'était trop beau pour être vrai.
Effectivement. Il aura
suffi que
quelques nostalgiques « du bon vieux temps des
colonies »
poussent les hauts cris, parce que les historiens refusaient de jouer
les
Déroulède de la mémoire et de vanter haut et
fort une colonisation
entachée de nombreux crimes, pour que ces élus, qui
avaient voté en faveur de
la loi du 23 février 2005, éprouve le besoin de se livrer
à une « ratonnade
parlementaire ». Puisque
l'on nous interdit de vanter l'oeuvre civilisatrice de l'OAS, O.N.G.
humanitaire bien connue, eh bien les Noirs n’ont qu’à faire
ceinture en ce qui
concerne l'esclavage. Dans la foulée, on peut
suggérer à Lionnel Luca de
demander, à titre de compensation pour la reconnaissance
par Jacques
Chirac du rôle de Vichy dans la Shoah, la fermeture des
synagogues de sa
circonscription ou l'interdiction de l’enseignement de la Shoah.
Car c'est à cela
que revient cette
misérable initiative de 40 élus qui ont rien
oublié n'y rien appris. Ceux qui
avaient encore une certaine idée de la fonction parlementaire en
seront pour
leurs frais. Le Palais Bourbon n'est en fait qu'une cour de
récréation où
quelques gamins turbulents se chamaillent en se lançant. :
« C'est celui qui
le dit qui l’est ».
Nous n’avons jamais
caché notre
peu de sympathie pour les lois dites mémorielles ( Loi Gayssot,
Loi sur le
génocide arménien, Loi Taubira ou Loi du 23
février 2005) qui visent à
instaurer une version officielle, soviétique, de l'histoire et
qui sont autant
de frein au travail de recherche des historiens qui doit s'effectuer en
dehors
de toute considération politique. La polémique
provoquée par « les aspects positifs de la colonisation »
avait permis de remettre les pendules à l'heure et de
réaffirmer les droits de
l'histoire sur ceux de la mémoire ou, plutôt, des
mémoires contradictoires
entretenues par différents groupes antagonistes. L'histoire
redevenait ce
qu’elle n'aurait jamais dû cesser d'être, à savoir
le récit de ce qui a été et
de ce qui s'est passé (L. Ranke).
Voici ce modeste
acquis
remis en question par une initiative imbécile de quelques
parlementaires qui
préfèrent d'ailleurs se défausser sur un chef
d'État actuellement au plus bas
dans les sondages plutôt que de faire examiner leur proposition
en commission,
puis en séance plénière de l'Assemblée. Ils
savent qu'elle n'aurait, à quelques
mois des élections, que peu de chances d'être
votée et que les élus qui
le feraient n’en tireraient guère profit au moment de revenir
devant le
suffrage universel.
Les traites
négrières et
l’esclavage constituent des phénomènes historiques dont
on voit mal comment on
pourrait interdire l'enseignement au nom du « parallélisme des formes et par
souci d'égalité de
traitement » à moins que ces
parlementaires n’aient en
tête un texte faisant obligation de souligner « les aspects
positifs de la traite et de l'esclavage »comme
l'avaient
d'ailleurs laissé entendre, avec la « Kolossale »
finesse qui les caractérise, certains d'entre eux.
Prendre cette
initiative à la
veille de la première journée de commémoration des
traites négrières, de
l'esclavage et de leurs abolitions par la métropole revient
à jeter d'huile sur
le feu et à faire comprendre aux descendants des victimes que
certaines mémoires
sont plus égales que d'autres.
C’est imbécile
tout autant que la
polémique virulente qui sévit au sein de la
communauté noire et domienne de
France, entre d'une part le Cran
(Conseil représentatif des associations noires),
créé en novembre 2005, d'autre
part le collectif des Dom dont les principaux animateurs sont
Patrick
Karam et l'inénarrable Claude Ribbe, auteur d'un médiocre
ouvrage sur Napoléon
et qui semble postuler au titre, pourtant peu enviable, de Jdanov de
Clio.
Plutôt que de songer à une commémoration unitaire,
certains responsables
associatifs entendent, à l'occasion du 19 mai 2006,
régler quelques comptes et
tailler des croupières à ceux qui ont en le tort de se
montrer plus imaginatifs
et plus représentatif qu’eux.
Le scandale, ce n'est
pas l'esclavage, mais la
manière dont on entend le commémorer. C'est à cela
que se résume la pitoyable
argumentation développée, notamment sur
Internet, par Claude
Ribbe, furieux de ce que son dernier manuscrit, les Nègres de la
république, ait été refusé par
la quasi-totalité des maisons
d'édition parisiennes. Et pour cause. Il s'agissait d’une charge
non pas
contre le racisme et l’esclavage, mais contre les fondateurs du Cran,
Patrick
Lozès et Louis-Georges Tin, sur fond de xénophobie et
d’homophobie latentes. À
en croire Claude Ribbe, le Cran
ne serait pas représentatif car composé pour
l'essentiel d’originaires d'Afrique subsaharienne et non de
Domiens et se
fonderait sur une pigmentocratie qui ne tiendrait pas compte de
la
composition très variée des populations de l'espace
caraïbe. Enfin et surtout,
ce serait une sorte de machine à décrocher, sous la
direction de la droite, des
investitures pour les prochaines législatives. Pire, ses
dirigeants ne seraient
rien d'autre que des « nègres de
case », obéissant au doigt et
à l’œil à leurs maîtres blancs comme au bon temps
de l'esclavage, des
arrivistes prêts à vendre leurs frères pour un plat
de lentilles. Et l’un
d’entre eux ne devrait sa notoriété qu’au fait
d’être responsable d’une
association gay antillaise, phénomène souligné ad
nauseam.
Rien donc à voir
entre le Cran,
repaire d’arrivistes, et Patrick Karam et Claude Ribbe, parés de
toutes les
vertus et à l’abri d’arrière-pensées
politiciennes. Signalons cependant
que leur seule action d’envergure récente fut d’intenter au
pénal un procès
pour « révisionnisme » à
l'historien Olivier
Pétré-Grenouilleau, avant de retirer assez piteusement
leur plainte.
En ce qui concerne le
10 mai, leur
seule action d'envergure aura été de faire échec
à l'organisation par le Cran
d’un concert place de la Bastille, une manifestation jugée trop
folklorique,
trop festive et indigne du drame censé être
commémoré ce jour-là.
L'indignation a été savamment orchestrée, y
compris par des personnalités dont
on aurait pu attendre plus de mesure et de retenue dans le
jugement. Populaire animateur radio, Claudy Sar s'est
littéralement
déchaînée contre le Cran en déclarant
à afrik.com :
« On ne peut pas brouiller le message en
organisant des festivités pour
un jour si important.
Un
concert n’est pas, me semble-t-il, le moyen le plus approprié
pour se souvenir
des millions de morts causés par l'esclavage et par la traite.
Il existe des
codes, à nous de savoir les utiliser. Organiser un concert,
même si la musique
est fondamentale dans les sociétés
afro-caribéennes, nous semble cantonner
l’Homme Noir à l'image véhiculée par les
cultures colonialistes : un
homme qui, avec de la musique, oublie tout, jusqu'à sa
propre histoire.
Les leader du Cran ne pouvaient pas ignorer la colère qui
était en train d
monter et les réactions de mécontentement que le concert
suscitait. Il faut
seulement avoir l'humilité nécessaire à ce type de
commémoration ».
Le Cran a annulé
la manifestation
prévue le 10 mai, place de la Bastille. Sitôt la nouvelle
connue, certaines
associations très radicales, qui n’ont jamais caché leur
soutien à Dieudonné,
et qui avaient été les plus acharnées
à critiquer le projet du Cran, ont
annoncé qu'elles organisaient place de la Nation une
manifestation d'où la musique
ne devrait pas être absente et dont le programme reprend les
grandes lignes de
la manifestation prévue par le Cran ( prises de parole, films,
etc)…. Les notes
deviennent même politiquement correctes, permises à
certains, interdites à
d’autres.
Et comme si cela ne
suffisait pas,
Claude Ribbe, après ont été invité à
participer à un débat sur RFI puis avoir
été déprogrammé, fait circuler sur Internet
une lettre ouverte où il s'en prend
en termes injurieux et méprisants, sur fond de
xénophobie, à Patrick
Lozès ( voir plus loin dans le dossier). Une manière
comme une autre pour
lui de participer au 10 mai, du moins à un certain 10 mai,
qui risque
fort, pour sa première édition, de passer à
côté de l'essentiel et de sombrer
dans l'affrontement de rivalités personnelles et d’egos
surdimensionnés.