Les
Traites négrières d’Olivier
Pétré-Grenouilleau
Critique de kodjo
FIOKOUNA

Depuis
plusieurs mois, une attention est portée sur un ouvrage fort
médiatisé. Il
s’agit de l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau (Les
traites négrières,
Gallimard, 2004). Il s’agira en toute modestie d’en faire une critique,
mais
une critique qui soit la plus complète possible de quelques
passages, afin de
montrer leur manque de pertinence. Ceci permettra je l’espère,
à ceux qui
veulent se faire une idée qui soit la plus objective possible du
livre, d’être
bien éclairés. De telle sorte que les critiques
approfondies mises bout à bout,
puissent au final permettre une critique globale dans toute sa rigueur.
Je me
permets d’en faire la critique pour montrer que le livre repose de bout
en bout
sur nombre d’idées reçues qu’il est difficile à
tout profane de déceler. Si
moralement toute traite, quelle qu’elle soit, est condamnable, faire
équivaloir
la traite occidentale avec les autres, n’est pas juste si on sait ce
que c’est
que le Code noir. Si on suit la logique de l’auteur, autant mettre sur
le même
pied d’égalité toutes les formes d’esclavage
universellement pratiquées
(Afrique, Europe, Asie) depuis la plus haute antiquité, ce qui
est une
véritable aberration ! (je répète que toute
traite est condamnable). Son
livre est construit autour de trois axes principaux :
« essor et
évolution des traites négrières »,
« le processus
abolitionniste » qui fait l’impasse sur les
résistances des esclaves, et
« la traite dans l'histoire mondiale ».
Parlant des Nubiens en Égypte, Pétré-Grenouilleau
(p. 23) écrit : « La couleur ne semble donc
pas avoir été un
obstacle à l’assimilation, sans doute du fait de la
diversité des populations
égyptiennes ».
Il faut arrêter de réfléchir comme si le Noir
pouvait être du fait de sa
couleur, un étranger en Égypte ancienne. Disons sans
entrer dans les détails,
que même si la population de l’Égypte ancienne est devenue
diverse avec le
temps, elle fut originellement noire. Si les ancêtres des Grecs
et Latins vont
dans ce sens sur environ un millénaire de témoignages
écrits, l’avis très explicite
de Jean Leclant le chef de file des égyptologues
français, devrait
l’éclairer : « Voici que l’Égypte la plus
ancienne, si longtemps
perçue dans un contexte asiatique par les égyptologues,
se révèle, grâce aux
travaux des préhistoriens, comme africaine »
(Cornevin, Secrets du
continent…, p. 10).
L’auteur (p. 24) écrit : « Les
restes de squelettes négroïdes retrouvés dans les
nécropoles puniques
témoignent du fait que leur présence était plus
fréquente à Carthage, laquelle
se les procurait par l’intermédiaire des Garamantes. Ceux-ci
étaient
probablement des Berbères ».
Il est erroné de
présenter dans l’absolu, les Noirs de Carthage comme des
captifs venus d’ailleurs. Selon Eugène Pittard, les anciens
Carthaginois
étaient de type négritique, à l’exemple de la
prêtresse de Tanit, découverte
par Delattre (Diop, Nations…, p. 186-9). L’auteur semble ignorer que
toute
l’Afrique du Nord était essentiellement (pas exclusivement)
peuplée de
Noirs : « En Afrique, le peuplement éthiopien
atteignait à l’époque romaine
encore (après 146 avant J.-C) le Sud de la Tunisie, de Tanger,
la Cyrénaïque,
la Marmarique et l’Égypte. C’était les vestiges d’une
époque ancienne quand
tous les pays du midi étaient éthiopiens »
(Sall, Racines éthiopiennes…,
p. 160).
De plus l’historien et
non le profane doit savoir que les vestiges
archéologiques du Sahara représentent essentiellement et
non exclusivement des
Noirs : capsiens de Tunisie, peintures rupestres d’Algérie
datant
d’environ 5000 ans avant notre ère, les plus vieux fossiles tel
l’homme
d’Asselar, l’homme d’Amekni. Si 17% des Algériens actuels
portent un antigène
fort répandu chez les Noirs en l’occurrence le système
Duffy (Crubézy,
Anthropobiologie, p. 104), on sait que les Haratines actuels encore
appelés
Izzegaren, ces Noirs des oasis de la Méditerranée comme
ceux du Haut-Atlas
marocain, sont considérés comme les descendants des
premiers habitants du
Sahara. La superposition d’une couche nouvelle noire esclave sur la
couche
autochtone noire, ne doit pas faire oublier que le Sahara fut à
une époque
révolue, essentiellement (et non exclusivement) noir. En faisant
des Garamantes
des Berbères, Pétré-Grenouilleau sait que le
profane fera l’équivalence
garamante = blanc. Il écrit plus loin (p. 24) que
« les Garamantes faisaient
littéralement la chasse aux “ troglodytes
éthiopiens ” ».
Hérodote (IV 183-4) sur lequel il s’appuie, ne précise
pas l’ethnie des
Garamantes.
Si des auteurs comme
Strabon et Dionysius considèrent que les Garamantes ne
sont pas comme des Éthiopiens, d’autres tels
Ptolémée, Solin, Isidore de
Séville, Lucain, considèrent que ce sont des
Éthiopiens. Donc l’auteur aurait
pu dire par prudence méthodologique, que les Garamantes sont
plus ou moins
métissés, mais il ne l’a pas fait. C’est une erreur
(volontaire) qu’il aurait
pu éviter car la référence de Desanges (RFHOM,
1975, LXII, p. 412) sur laquelle
il s’est appuyé, contient une phrase latine qui fait des
Garamantes des peuples
foncièrement noirs, phrase qui compare leur couleur à
celle de la poix, donc
une couleur bien noire : « L’excrément des
Garamantes s’est répandu
sous nos cieux, Et dans la poix de son corps s’éjouit l’esclave
noir ». Ce
même Desanges soutient ailleurs (Catalogues 95, n. 4) que les
Garamantes sont
probablement métissés (Snowden, Blacks…, p. 112). Les
résultats de Chamla qui a
étudié leurs tombes tardives, vont dans ce sens :
« 42% de non
négroïdes, 33% de mixtes et 25% de
négroïdes » (Sall, Ibidem, p. 165). La
proportion des Noirs est sans doute plus élevée car
Chamla « ne semble
avoir fouillé que les tombes récentes »
(Ibid.). Malgré cela, les Noirs et
métissés font 58% dans les tombes tardives.
Pétré-Grenouilleau (p. 25, 2ème
phrase), dit que parce que basé au Maghreb, en Libye et en
Egypte, l’empire
romain se pourvoit en captifs noirs par des expéditions à
l’intérieur du
continent. C’est encore une fois une vue simpliste : abstraction
faite des
incursions à l’intérieur du continent, le seul fait que
les troupes romaines
soient basées en Afrique du Nord, permet de se pourvoir en
captifs noirs,
l’Afrique du Nord ayant toujours été peuplée de
Noirs.
Dans sa logique, il n’a donc pas intégré le fait que le
Sahara ancien était
essentiellement noir alors que les découvertes
archéologiques ont débuté vers
1955, sans oublier nombre de témoignages anciens grecs et
latins.
« L’histoire ne se
résumant pas à
une série de syllogismes, voir dans les effets
démographiques de la traite
l’une des raisons essentielles du mal développement africain
serait donc
doublement hypothétique »
(Pétré-Grenouilleau, p. 393).
Pétré-Grenouilleau
semble oublier que la traite a entraîné une
désorganisation
sociale, économique, culturelle, technique, fragmentation en
ethnies
(Diop-Maes, Afrique Noire, démographie…, p. 333),
insécurité généralisée,
famines, maladies (Ibidem, p. 230). Il est clair que « Ni
les
africanistes, ni les historiens, ni les démographes ne sont
encore familiarisés
avec cette idée, pourtant évidente, que durant deux
à quatre siècles, selon les
lieux, l’Afrique noire s’est enfoncée dans un état
d’insécurité plus grave que
celui de la France pendant la guerre de Cent Ans avec tous les effets
corrélatifs sur la société, l’économie et
la démographie » (Ibidem, p.
233).
On sait aussi que
« l’Europe occidentale a connu la même
régression.
Pendant le haut moyen âge, tout le savoir de l’antiquité
s’était réfugié dans
quelques monastères où il végéta
jusqu’à la Renaissance carolingienne avec
Alcuin. Les techniques étaient perdues, les acquisitions
architecturales en
particulier. Non seulement on ne savait plus rien de la science
antique, mais
on ne pouvait même plus construire des édifices tant soit
peu complexes. Les
solutions des problèmes architecturaux étaient
perdues » (Diop,
Antériorité…, p. 244). On sait aussi qu’en Europe le
rabot aurait disparu lors de
la chute de l’empire romain, avant d’être réinventé
au 13ème s. ap. J.-C. : de
même diverses techniques se sont perdues en Afrique Noire
à partir du 16ème s.
ap. J.-C. (Diop-Maes, Ibidem, p. 162 indice 92). Si Sartre rappelle que
des
paysans français en 1789 avaient des terreurs paniques dont
l’origine remonte à
la guerre de Cent ans soit plus de trois siècles plus tôt
(Adotévi, Négritude…,
1972, p. 55), cela signifie aussi, que le traumatisme lié
à la traite est
vraiment sous-estimé dans le monde noir dans son ensemble et que
cela contribue
à nos problèmes actuels : aliénation
psychologique, mentale.
Le préalable au
développement faisant défaut à cause de nombre de
changements
dans la société, il n’est donc pas nécessaire de
faire de la seule régression
démographique qu’il nie d’ailleurs avec force [il
écrit : « … que sa
population ait décliné est (…) improbable »,
p. 392], la cause unique du
mal développement en Afrique Noire. Il faut surtout tenir compte
aussi des
conséquences incalculables liées à la traite.
Quand Pétré-Grenouilleau (p. 392)
écrit que la révolution industrielle « aurait
sans doute été improbable
dans des régions ignorant la roue », il semble avoir
une vision statique
de l’histoire : qu’est-ce qui lui dit qu’une société
d’Afrique Noire
relativement stable et n’étant pas tombée dans une
profonde régression,
n’adopterait pas la roue comme une nécessité du moment,
qui s’impose à la
raison ? Au-delà de la roue, c’est un cadre
général qui permet le
développement, la roue n’étant qu’un instrument parmi
d’autres, d’une dynamique
collective : l’analyse de Pétré-Grenouilleau manque
d’une vision
globale. Si l’adoption de la roue est rare car ne s’adapte
« pas bien
au milieu naturel » (Diop-Maes, Ibidem, p. 162), il semble
selon d’autres
historiens que la roue était bien connue puisque les enfants
s’en servaient
comme instrument de jeu, ce qui implique qu’elle aurait pu être
adoptée si
nécessaire dans une société qui n’est pas en
régression continue.
La roue existe en
Égypte depuis 2780 av. J.-C. (Obenga, La
géométrie…, p. 32),
elle est probablement connue en Nubie et on sait qu’en Afrique
orientale où les
routes semblent peut-être plus nombreuses, la roue existe
(Diop-Maes, Ibidem,
p. 162). Au-delà de la roue, le moulin à vent est
inventé non en Europe mais en
Perse au 7ème s. ap. J.-C., puis gagne l’Espagne au 10ème
s. ap. J.-C. avant
d’atteindre toute l’Europe (Diop-Maes, Ibidem, p. 163). Il est
aujourd’hui bien
connu qu’aucune région du monde n’a le monopole des inventions
techniques et
découvertes : l’étoile Sirius découverte en
Europe en 1862 alors que les
Dogons du Mali l’avaient découverte depuis le 13ème s.
ap. J.-C. d’après
Griaule. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour
l’école traditionnelle
des Dogons, le compagnon de Sirius effectue une rotation annuelle
autour de son
propre axe, ce que l’astronomie moderne n’a encore ni confirmé,
ni infirmé
(Diop, Civilisation…, pp. 404-405). Si l’archétype de
l’écriture égyptienne a
été découverte à Qostul en Nubie dès
la fin du 4ème millénaire (Diop,
Civilisation…, p. 134), on sait depuis 1998 avec l’archéologue
allemand Dreyer,
que cette écriture égyptienne (de 3400 av. J.-C.) est
désormais la plus
ancienne du monde (Ankh 8/9, p. 88). L’écriture grecque semble
dérivée de
l’égyptienne par le biais de la phénicienne (les Grecs
à travers Cadmos ont
assez souligné l’origine phénicienne de leur
écriture : Diogène Laerce VII
30), les Phéniciens à travers la cosmogonie de
Sanchonation, soutenant la
dérivation de leur écriture de l’égyptienne et
Senenmout l’Égyptien soutenant
la même idée (Desroches, Hatshepsout, 2002, p. 337). Selon
Dapper le savon
fabriqué en Afrique Noire était « beaucoup
meilleur que celui de
l’Europe » (Diop-Maes, Ibidem, p. 163). Je donne ces
exemples pour dire
que l’Afrique Noire a aussi été l’actrice des grandes
inventions de
l’humanité : elle aurait pu aussi se développer par
l’acquisition de
techniques qui ne lui sont pas inaccessibles.
Donc contrairement aux
affirmations de Pétré-Grenouilleau, on peut voir dans la
traite et ses conséquences, les causes du mal
développement de l’Afrique
Noire. Seule une relative stabilité permettrait l’accumulation
du savoir et par
voie de conséquence une forme de développement.