Propos désabusés sur le monde noir
muré dans une prison identitaire

Jean Chatain
Du
crime d’être « noir », par Bassidiki
Coulibaly, préface de Louis
Sala-Molins. Éditions Homnisphères, 2006, 224 pages, 15
euros.
Peau
noire, masques blancs, le titre de Frantz Fanon revient
irrésistiblement en
tête à la lecture de Bassidiki Coulibaly. Une filiation
que l’auteur,
philosophe et polémiste burkinabé, revendique d’ailleurs,
ainsi que celle le
reliant à Aimé Césaire, du moins celui du Discours
sur le colonialisme. Avec,
toutefois, une différence notable : les deux auteurs
antillais écrivaient
en pleine période de montée des luttes des colonies
africaines pour leur
libération nationale, Coulibaly intervient après que
celle-ci est
(formellement) devenue réalité. Et constate qu’elle n’a
pas porté ses fruits,
que la « prison identitaire » dans laquelle est
muré ce qu’il est
convenu d’appeler le « monde noir » est
demeurée aussi étouffante,
« décivilisatrice », qu’au temps de
l’oppression directe.
Dans
sa
pièce les Nègres, elle aussi écrite sur fond de
guerres coloniales, Jean Genet
provoquait le spectateur : « Mais qu’est-ce que c’est
donc un
Noir ? Et d’abord c’est de quelle couleur ? »
Encore
aujourd’hui, impossible de répondre autrement que de
façon négative : la
« question noire » se définit
culturellement et politiquement par
opposition ; elle est la « question non
blanche » ou encore, si
l’on remonte à la nuit des temps, lorsque commençait la
traite négrière, la
« question non arabe ». L’islam d’abord, le
christianisme ensuite ont
saigné, dépersonnalisé, réduit en servitude
des sociétés définies avec
désinvolture comme « animistes », qui
devaient comprendre qu’elles
étaient mises au pas pour leur bien futur. « Des
"Noirs", on en
trouve sous tous les cieux, dans tous les pays, de toutes les
religions, à tous
les niveaux des hiérarchies sociales. Mais peut-on dire "les
Noirs"
comme s’il s’agissait d’une espèce à part, comme s’il
s’agissait d’un
conglomérat d’individus tous identiques », interroge,
à point nommé,
l’éditeur en couverture ?
Exclus,
en effet, de l’humanité durant des siècles, les Noirs
sont toujours
appréhendés, y compris par certains de leurs dirigeants
actuels, comme un bloc
indifférencié et quasi parasite, quelle que soit la
partie du monde concernée
(le panafricanisme n’est-il pas né sous la plume de
théoriciens noirs
nord-américains ou caraïbes ?), une communauté
« écrasée et
auto-écrasante qui croule sous le poids des emprunts qu’elle
entasse, qui
implose d’indigestion pour avoir avalé tout et n’importe quoi
(...). Comment
parler d’humain à humain à tous ces "Noirs" qui ne jurent
que par les
sourates ? Que faire pour que tous ces "Noirs" qui ne parlent et
n’agissent qu’au nom de la Bible comprennent que la grande famille
humaine ne
peut laver son linge sale en présence de Dieu ? »
D’où
cette conclusion rageuse en forme d’appel : « Tant que
"les
Noirs" ne cesseront pas de confondre se faire respecter et se faire
tenir en
respect, tant que "les Noirs" ne se dessaisiront pas de l’Histoire
écrite par leurs bourreaux (...) les dénis
d’humanité dont ils n’ont jamais
cessé d’être victimes perdureront. » On songe,
cette fois encore, au
Frantz Fanon des Damnés de la terre, mais avec le
désespoir en plus. Comme si
repères et perspectives s’étaient volatilisés.
Jean
Chatain
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