C'est
divinités qu'on croit détruire... Tu l'as dit,
écrivain

Elles
pourraient leur donner un bon bok, une bel kabech, ceux qui croient
dans leur
cœur que c'est bien fait ce qui est arrivé à nos statues
là. De son rituel du
krazé-sa, le veule, il a encore lâché son frein.
Tout ce qu'on ne comprend pas,
on kraz. Tout ce qui est ancien, on kraz. Tout ce qui est nouveau, on
kraz. Au
nom du factice. Des statues qui ne t'ont rien fait, que je sache, tu
massacres.
Pour qui? Parce que tu es mal, tu t'exorcises en cognant ta propre
image dans un
miroir de pierre enjolivée d'innocence.
Peuple
de fêlés que nous sommes, on ne
s'en sort pas, avec toute les grâces reçues dans ces
îles-là, pas fichus rester
tranquille à contempler un petit moment l'espace profond qui est
à nous, entre
deux idées volées. Faut qu'on écrase quelque chose
pour sentir qu'on a une
quelconque force en soi.
Aujourd'hui il y
en a des qui pleurent le geste
malsain, parce qu'on a, allez, évolué un peu. Mais dans
le temps où tout
disparaissait, qu'on pilonnait l'héritage, où est
passé ce que nos ancêtres ont
apporté, et ont créé? Pas de quoi faire un
musée! On l'a jeté nous-même parce
qu'on se faisait honte! Et le petit peu qui reste ne voilà-t-il
pas qu'il y a
encore des inutiles que ça gêne. Or, or! Tambour va!
Il
faut refaire de plus grandes. Des
grandes, grandes, grandes statues, des remake géants des
divinités de villages
qui accompagnèrent nos ancêtres à où
l'affamé de sucre avait déjà
dépouillé et
égorgé un autre indien. Madévilin sabre brandi!
Kalimaï ennemie du mal! Kanavédi,
chasseur d'obstacles! D'immenses statues, des visibles et des
invisibles, des
réelles de pierre et des virtuelles de l'onde, des
présences nécessaires, au
regard plein de force et de douceur, troisième œil comme un
laser, doigt pointé
nettoyeur et bénisseur, main imparable et guérisseuse.
Les mettre bien en haut
des mornes pour chirurgier et rapiécer ces cœurs
lacérés qui se lassèrent
d'aimer. On ne doit pas se lasser d'aimer! Il faut refaire illico ce
qui a été
dérespecté, rebâtir de plus belle ce qui a
été profané par un geste macaque que
Singe lui-même ne fait pas, geste de piètre allure qui
insulte notre conscience
au lieu de la nourrir, acte bidon qui montre que tout l'intellect des
écoles,
le prêche des églises, la sauce macabre des média
et le talent mièvre de nos
artistes faciles n'ont fait de nous qu'un paquetas qui tait son
âme belle sous
une arrogance de polichinelle.
Il faut que
l'indien qui a tant apporté cesse pour
de bon de croire qu'il mérite aussi le sort amer de
l'amérindien. Il faut qu'il
ranime son patrimoine, qu'il le redécouvre en son
tréfonds plutôt que nulle
part, qu'il le multiplie, qu'il l'éclaire, qu'il le
répande à verse sur cette
culture du panache, de l'eh, oh m'as-tu vu, comme il a sauvé la
canne de ses
larmes sur cette terre sans demander merci, ces îles qui sont
tout aussi à lui
qu'à l'un et à l'autre. Sans plus se cacher à
lui-même, fouiller aussi sa
propre histoire.
Sueur
dans les cannes, virtuose du
coutelas, invocations dans les temples, éducation à
l'enfant, services rendus
sans compter, prières et chants sacrés suivis de manger
pour tous... un amour
qui se prolonge... Une vieille donnait hier trois petits citrons
à une
infirmière qui s'était occupée d'elle sans
compter, l'infirmière qui se lève le
matin à trois heures pour prendre sa voiture et aller faire la
toilettes des
vieux... Impotents au grand cœur, elle a repris espoir et confiance
dans le
fond de l'Être pour trois petits citrons reçus d'une
vieille main d'or. C'est
ça, zendien. C'est sa, kréyol. Pas toute cette farandoles
sur marbre qui
brille, ce défoulement qui pétarade, ce bruit
omniprésent, cet énervement pour
un oui ou un non, ces grandiloquents immeubles où le jour
n'entre pas. C'est
citadelle bâtie dans le cœur de l'homme, c'est la flûte des
mornes, c'est le
chant du matin, c'est la prière et le pardon, le conciliabule et
le doux
silence intérieur. L'être son là. Là,
là même là.
On ne tuera pas
l'Être, et ce qui est donné est
bien donné, Moi, enfant malabar traité de coolie quand
j'apprenais à lire, je
continuerai de cultiver l'enfant du peuple sans regarder qui est
là et d'où
venait son ancêtre. Mais je te redirai toujours en méga
agouba la parole de mes
vieux : apprends à t'aimer d'abord avant de jalouser l'autre,
cherche en
toi-même qui tu es sans ces étiquettes de
société d'ailleurs, vois où est ta
nature profonde et créatrice, aimante et protectrice de vie.
Généalogiste,
sache qui était ton ancêtre, et pourquoi il franchit
l'océan.
Car
à force de te tuer toi-même à
vouloir que l'autre te respecte avant même de faire ta petite
toilette, tu te
renfonces dans ton propre trou. Et tu ne t'en sors pas, et l'encrabeur
fait
chaque fois de toi son nannan.
Les
saints, les divinités, les êtres
de lumière ne meurent pas. Leur vraie nature, c'est notre
profondeur et notre
hauteur, le compas de notre compassion, notre humilité sans
l'humiliation.
Les retours de
massue peuvent être, hélas,
costauds... Nou pa té bizwen sa!
Jean S. Sahaï,
juin 2006, Guadeloupe