Le
corps meurtri des Camerounaises
Par Fanny
PIGEAUD
Mal à en
pleurer, c'est le souvenir qu'Amélie, 24 ans, garde du
début de son adolescence.
«J'avais 13 ans quand ma mère a vu que je
commençais à avoir de la poitrine.
Elle a dit que ça allait attirer les garçons,
raconte-t-elle. Avec une pierre
chauffée au feu, elle a décidé de me la masser
matin et soir pour écraser le
noyau à l'intérieur et le faire disparaître.»
Il a fallu cinq mois de ce régime
pour que les seins d'Amélie disparaissent. Ils ne sont revenus
que trois ans
plus tard.
Anthropologue
à l'Agence allemande de coopération (GTZ) de
Yaoundé, la capitale du Cameroun,
Flavien Ndonko fait part de sa surprise : «Dans le passé,
j'avais entendu
parler de cette pratique, le "repassage des seins", mais je ne
pensais vraiment pas qu'elle était aussi répandue
!» Elle l'est tellement qu'il
lance cette semaine la première campagne nationale de
sensibilisation sur le
sujet.
Pilons et
spatules. Selon une enquête de la GTZ, 24 % des filles et femmes
interrogées
reconnaissent avoir eu les seins repassés. Toutes les
régions, rurales comme
urbaines, sont concernées, mais le taux est plus
élevé dans certaines : jusqu'à
53 % dans la province du Littoral, 31 % dans celle de l'Ouest. Pilons,
pierres,
spatules, sont les instruments les plus utilisés. En plus, 44 %
de ces filles à
la poitrine jugée trop précoce ont dû porter un
«serre-seins» : une bande de
caoutchouc souvent un morceau de chambre à air de voiture
qui aplatit la
poitrine.
Dans le
nord du pays, où la population est en majorité musulmane,
certaines mères, qui
veulent que leur enfant aille le plus longtemps possible à
l'école, utilisent
cette technique pour soustraire aux yeux du père les signes de
sa puberté, et
retarder ainsi son mariage. D'autres le font, persuadées que si
leur fille a
des seins de manière précoce elle ne grandira plus.
Ailleurs, le «repassage»
sert surtout à éviter qu'elle ne soit
«dérangée» trop tôt par les hommes et
ne
tombe enceinte. «Je ne sais vraiment pas quand cette pratique a
commencé,
commente Flavien Ndonko. Une femme de 82 ans nous a dit en avoir
été victime.
Ce n'est donc pas un phénomène récent, même
si le contexte actuel peut
l'expliquer : il y a de moins en moins de contrôle social, les
gens essaient de
trouver toutes sortes de stratégies pour retarder la
sexualité des adolescents.
La fréquence des grossesses précoces leur fait
peur.» Selon une étude de la
GTZ, ces grossesses touchent une adolescente sur cinq et arrivent pour
la
moitié d'entre elles à la suite du premier rapport sexuel.
La rage. Ce
n'est pourtant pas le «repassage» des seins qui va
améliorer la situation : 42
% des filles interrogées estiment qu'il n'a rien changé,
leur poitrine s'est
développée normalement. Pour d'autres, il a même eu
l'effet contraire à celui
escompté. Quand Ariane, par exemple, évoque ses 11 ans et
demi, elle a la rage
: c'est à ce moment-là que sa mère a
commencé à lui masser la poitrine. «Ça
faisait atrocement mal ! Ça m'a poussée à aller
dehors, à faire n'importe quoi,
je ne rentrais à la maison que le soir, tard, pour
dormir», se souvient-elle.
Au bout de six semaines, elle a pu retrouver un rythme de vie à
peu près
«normal». Ses seins étaient devenus trop volumineux
pour que sa mère tente
encore de les faire disparaître. Mais son histoire aurait pu
très mal finir :
une des filles sondées par la GTZ s'est fait violer par le
voisin chez qui elle
était allée se réfugier. Elle s'est
retrouvée enceinte à 14 ans.
Le
repassage peut avoir en plus des effets néfastes sur la
santé : 18 % de celles
qui en ont été victimes estiment que leurs seins sont
«tombés» de manière
précoce. D'autres ont eu des kystes, des abcès, une
poitrine effrayante ou
devenue complètement plate, des problèmes psychologiques
importants, des
difficultés pour allaiter leur enfant. «En écrasant
ainsi la glande mammaire,
on modifie le noyau cellulaire. Cela peut à terme provoquer des
cancers»,
explique un médecin gynécologue. «Les mères
pensent qu'elles agissent pour le
bien de leurs filles. Mais tous les témoignages montrent que
c'est un
traumatisme inutile qu'on leur inflige pour prétendument les
protéger des
hommes», souligne Flavien Ndonko.
Des
histoires de femmes. Les hommes ? Ils tombent des nues pour la plupart.
«Sur
les vingt journalistes hommes que j'ai contactés pour notre
campagne, seul un
savait de quoi il s'agissait», relève Chantal Njomou, de
la GTZ. «C'est une
blague ? Si vraiment ça se fait, ce n'est sûrement pas
dans ma région
d'origine», assure un habitant de Douala, avant de se rendre
compte du
contraire en interrogeant son épouse. «Mais c'est une
forme de mutilation !
Comment peut-on faire une chose pareille ?» demande,
choqué, un autre. «C'est
normal que les hommes ne soient pas au courant, ce sont des histoires
de
femmes. Ce sont elles qui sont responsables de l'éducation des
filles»,
explique une mère de famille. Les intéressées,
elles, gardent le silence :
comme Amélie, Ariane n'a pas pu, pendant des années,
parler de ce qu'elle avait
subi. Elle avait trop honte.
Spots
radio et télévisés : la campagne de la GTZ,
menée en partenariat avec une
association de filles mères, le Réseau national des
associations de tantines
(Renata), va durer un an. «Ce ne sera sans doute pas suffisant.
On n'abandonne
pas si facilement les vieilles habitudes. Aujourd'hui, si vous leur
posez la
question, un certain nombre de Camerounaises vous répondront
encore que le
repassage est une bonne chose», estime Marie-Louise Nni, chef de
bureau de la
santé des adolescents au ministère de la Santé.
«Il
n'est
pas question que ma petite soeur subisse le même sort que
moi», affirme,
catégorique, Ariane. Mais une mère de famille, elle,
s'interroge, très
angoissée : «D'accord, le repassage n'est pas une bonne
solution. C'est par
ignorance que je l'ai fait à mes deux premières filles.
Mais que dois-je
maintenant faire avec la troisième ? Les jeunes aujourd'hui sont
tellement
émancipés, ils font n'importe quoi !» Une voisine
répond : «Il faut lui parler,
lui apprendre ce qu'est la sexualité. Nous ne dialoguons pas
assez avec nos
enfants, nous n'en avons pas le courage. Il faut pourtant leur
expliquer les
choses pour qu'en posant un acte ils sachent ce qu'ils sont en train de
faire.»
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