Quel
avenir pour les Noirs de France métropolitaine ?
par Jean-Pierre
Brax
Depuis plusieurs
années, un vent communautariste souffle sur l’Europe. En France,
de plus en
plus de gens s’inventent des « entre-nous » qui ressemblent
à autant de
vieilles ou nouvelles tribus. À l’instar du parti Chasse
Pêche Nature et
Traditions (CPNT), certains intérêts particuliers vont
jusqu’à se présenter aux
élections présidentielles. Au nom du « droit
à la différence », les espaces
protégés se démultiplient.
À l’heure
où tant
de gens organisés en communauté d’intérêts
divers et variés prétendent avoir le
droit de défendre voire s’approprier « leur »
morceau de République, les Noirs
de France métropolitaine devraient-ils entrer dans cette foire
d’empoigne ?
Nombreux sont ceux qui le pensent. En effet, avec
l’élargissement de la
Communauté européenne, les pessimistes ne manquent pas
quant à la place des «
Noirs » dans ce qui, d’après certains analystes, menace de
devenir une nouvelle
féodalité.
D’après une
dépêche
de l’AFP parue dans le journal Libération
du 13 mai 2005, les Pays-Bas seraient déjà tentés
par ce qui pourrait, tôt ou
tard, menacer l’ensemble des populations noires d’Europe. En effet, un
projet
de loi présenté le jour même au parlement de La
Haye prévoyait de faire des
jeunes de 16 à 24 ans originaires des Antilles
néerlandaises des persona
non grata sur le territoire
hollandais. Présenté par la ministre à
l’Intégration et à l’Immigration, ce
texte voulait que les Antillais munis d’un passeport néerlandais
ne soient
admis sur le sol métropolitain qu’à certaines conditions.
Les Noirs en
France
En France, on
appelle généralement « Noirs » le segment de
population essentiellement composé
de Français et d’étrangers de souche subsaharienne (Afro-
Antillais,
Afro-Américains et Afro-Africains ainsi que leurs descendants
nés dans
l’Hexagone). Les Noirs de France forment objectivement une population,
qu’unit
le sentiment passif d’une appartenance « raciale » commune
à laquelle le miroir
de la société française (la « France
éternelle ») la renvoie.
Cependant, il est
facile de constater que même les personnes qui se revendiquent
comme « Noirs »
changent de catégorisation dès lors qu’elles veulent
mettre en exergue les
aspects positifs de leur identité. Alors, elles ne parlent plus
de « Noirs »
mais d’Antillais, de Guadeloupéens, de Guyanais, d’Africains, de
Congolais ou
de Bambaras… Cette population n’est donc pas une «
communauté » organisée
autour d’institutions, normes, pratiques et contraintes
particulières.
À
l’évidence, si,
dans certaines circonstances sociales ou historiques (à
l’occasion d’un office
religieux parisien comme celui du mois de septembre 2005 suite à
la catastrophe
aérienne dont plus de 150 Français de Martinique furent
victimes), les
différents segments qui traversent l’ensemble de la population
concernée
peuvent se chevaucher, les « Noirs » ne se sentent pas
nécessairement obligés
les uns envers les autres dans leur vie quotidienne professionnelle ou
privée.
Cette situation a des conséquences essentielles quant au rapport
de force qui
détermine « les priorités » dans le
système démocratique français.
Le « cas
antillo-guyanais »
Il y a
déjà plus de
vingt ans que Rue
Cases-Nègres,
le film d’Euzhan Palcy tiré du roman de Joseph Zobel, recevait
le Lion d’argent
à Venise. Si l’hirondelle ne fait pas le printemps, nombreux
sont ceux qui, à
l’époque, avaient cru que ce film annonçait une
métamorphose grand public et
pérenne de la présence noire au sein de la population
française de Métropole.
Cela eut été logique car si en 1968, selon l’INSEE, 67
000 Antillais et
Guyanais vivaient en France (1/3 de la population des DOM), en 1990,
c’est
environ la moitié des natifs des Antilles âgés de
30 à 40 ans qui vivaient dans
l’Hexagone (80 % d’entre eux habitent en région parisienne entre
Évry,
Sarcelles et Massy).
Hélas,
aujourd’hui,
ne serait-ce qu’à travers leurs enfants nés en
Métropole, ils ont pris
conscience des dysfonctionnements de l’intégration «
à la française ». En
effet, à l’instar de tous les gamins de banlieue, leurs gosses
connaissent des
difficultés scolaires, le chômage, la délinquance.
Même pour les plus diplômés
d’entre eux, la lutte pour les places est rude car le racisme
anti-Noirs, réel ou
fantasmé, ne fait pas forcément de différence
entre les citoyens français et
les autres.
En
conséquence,
leur nationalité et leur origine n’étant pas
marqué sur leurs visages, un
nombre considérable de « Domiens » installés
en France métropolitaine semble
détester et souffrir de « l’amalgame » (avec
d’autres Noirs non français) que
les Français « blancs » semblent, pas toujours sans
malice, faire au quotidien.
À cette « injustice » s’ajouterait une autre : les
émigrés « nouvellement
arrivés » se montrent souvent bien plus organisés
et plus revendicatifs qu’eux
(ce qui explique le poids réel des « beurs » au sein
d’un certain nombre de
partis politiques). Cet état de fait justifierait ce que l’on
pourrait appeler
un « sentiment d’éviction » qui irriterait beaucoup
d’Antillo-Guyanais et
expliquerait, notamment, l’élection de la Martiniquaise Huguette
Fatna (Front
national) au conseil régional d’Ile-de-France.
Depuis quelques
années, les « Domiens » de France se mobilisent.
Mais, pour l’essentiel, leurs
revendications s’organisent sur le front de la défense de leurs
acquis
statutaires (congés bonifiés, indemnités
d’éloignement, continuité
territoriale). Pour légitime qu’il soit, non seulement ce combat
ne concerne
pas les autres Antillais (comme les Haïtiens par exemple) ni les
populations
originaires d’Afrique subsaharienne mais aurait plutôt tendance
à les dissocier
un peu plus de leurs « frères » et « sœurs
». L’effet pervers de ce type de
combat affaiblit, de fait, un peu plus l’éventuel rapport de
force qui pourrait,
un jour, susciter plus de respect pour la « France noire »
de l’Hexagone…
La lutte
politique
L’actrice
antillaise Joby Valente a pour habitude de dire et
répéter que, pour changer
leur situation, « les Noirs doivent être présents
là où les choses se décident
pour eux ». Pour cela, il leur faudrait crever ce qui est
communément appelé «
le plafond de verre ».
Pour ce qui est des
responsabilités et rangs dans l’organigramme des partis
politiques, la présence
d’Huguette Fatna au bureau politique du Front national et la
candidature de
Christiane Taubira pour le parti connu comme celui de Bernard Tapie aux
élections présidentielles de 2002 font figure
d’exception. Le constat est qu’à
droite comme à gauche, les partis semblent avoir
d’énormes difficultés à
produire des cadres de couleur susceptibles de mener une
carrière nationale.
Aujourd’hui, l’éventuelle reproduction du cas Gaston
Monnerville, ancien
président du Sénat, semble relever de la science-fiction.
Pour ce qui est des
élections, même comparés aux Français
d’origine maghrébine, les Noirs sont peu
nombreux à figurer en position éligible sur les listes
des partis. Lors des
dernières régionales, les débats furent d’ailleurs
houleux au point, paraît-il,
de pousser le candidat du Parti socialiste Jean-Paul Huchon (actuel
président
de la région Ile-de-France) à prendre « dix
engagements contre les
discriminations ».
Cela dit,
l’élection d’un ou plusieurs Noirs ne semble pas toujours
bénéficier à la
communauté. En effet, l’un des « dix engagements contre
les discriminations »
du candidat Huchon était la promesse du versement d’aides
financières pour les
transports aériens des jeunes Franciliens originaires
d’Outre-mer. Or, il se
trouve que celle-ci vient d’être définitivement
enterrée par un vote à l’occasion
duquel, quoi que d’origine martiniquaise, Jeannine Maurice-Bellay a
voté contre
(discipline de parti oblige ?).
À quand un
rapport de force démocratique ?
Quand les 1,5
à 3
millions de personnes susceptibles d’être
catégorisées comme « noires » en France
métropolitaine pourront-elles s’affirmer comme une force
collective ? Voit-on
se multiplier les organisations se revendiquant d’une identité
« noire » ?
Oui et non. Depuis
le 26 novembre 2005, le Conseil (autoproclamé)
représentatif des associations noires
(CRAN) se propose d’aider les populations noires à «
défendre leurs droits tout
en assumant leurs obligations au sein de la société
française » et «
interpeller les pouvoirs publics et les différentes composantes
de la société,
afin d’œuvrer au respect de la diversité et pour favoriser les
valeurs
républicaines inscrites dans la constitution française.
»
Sa prétention
à
représenter l’ensemble de la population noire de France
métropolitaine provoque
(le contraire eût été surprenant), certaines
irritations (notamment au sein de
la communauté antillo-guyanaise). D’ailleurs, à
écouter les uns et les autres,
beaucoup ne voient dans le CRAN qu’un outil d’autopromotion au profit
d’individus décidés à s’appliquer une
discrimination positive.
En d’autres termes,
le CRAN serait une sorte d’ANPE ethnique à la disposition des
partis
politiques, organisations syndicales ou chaînes de
télévisions à la recherche
de « nègres représentatifs ». Le 29 avril
2006, à l’occasion de leur réunion à
la Mutualité (pompeusement appelée « États
généraux des populations noires de
France »), Stéphane Pocrain (l’ex porte-parole des Verts)
ne vient-il pas
d’annoncer que la place qu’il occupait au sein de l’émission de
télévision
animée par Ruquier était libre ? À suivre…
En tout cas,
jusqu’à
présent, même si, à quelques mois des prochaines
élections présidentielles, de
nombreux partis politiques ne se sont pas fait prier pour venir y
vendre leur
argumentaire, rien ne dit, qu’en cas de besoin de « Nègres
de service », c’est
au sein du CRAN qu’ils viendront faire leur marché.
On pourrait aussi
citer le Capdiv, Africagora, l’Afip, le
Collectif égalité… Mais à la base, dans les
communes, dans les quartiers, dans
les entreprises, dans les syndicats, le passage de l’individuel au
collectif semble
encore lointain.