La lepénisation des esprits, par
Sylvie Tissot et
Pierre Tevanian
Eléments pour une grille d’analyse du
racisme en
France

La
présence de Jean-Marie Le Pen au
second tour à l’élection présidentielle en 2002,
l’existence d’une profonde
discrimination selon l’origine réelle ou supposée, les
profanations de lieux
religieux (synagogues, mosquées, cimetières) : tous
ces phénomènes et bien
d’autres témoignent de la persistance d’un profond racisme en
France. Depuis
longtemps, philosophes, historiens, sociologues, mais aussi militants
anti-racistes se sont efforcés d’expliquer ce
phénomène, et en 2002 une
explication semble s’être s’imposée : le racisme se
nourrit des effets de
la crise économique - chômage, précarité,
détérioration des liens sociaux et
des conditions de vie dans les quartiers populaires. Une explication
insuffisante, voire pernicieuse, que le concept de
"lepénisation"
permet de contester.
Cette
explication, que semble étayer
le fort taux de vote pour le candidat du Front national parmi les
ouvriers,
présente un intérêt certain : plutôt que
de renvoyer à des processus
psychologiques, voire à une nature humaine invariablement
méfiante par rapport
à l’étranger, elle souligne l’impact de processus sociaux
et économiques. Le
racisme est ainsi appréhendé comme une production
sociale. Pourtant, en le
ramenant à un simple comportement de protestation, ce
schéma ne prend pas en
compte les opinions racistes comme des phénomènes
autonomes, non réductibles à
l’expression d’une colère sociale. Il tend également
à passer sous silence les
conséquences concrètes du racisme pour les populations
qui le subissent. Enfin,
il repose sur un certain nombre de présupposés qu’Annie
Collovald s’est
récemment attachée à réfuter.
Dans ce livre
important, Le
« populisme du FN », un dangereux contresens,
l’auteure montre, à
l’aide de données électorales précises, le
caractère erroné des analyses qui
voient dans les classes populaires les principaux soutiens du Front
national.
Intégrer l’abstention et la non inscription sur les listes
électorales,
beaucoup plus importantes chez les classes populaires, permet de donner
une
plus juste mesure du pourcentage d’électeurs FN au sein de cette
population.
Les commerçants et professions indépendantes apparaissent
alors comme les premiers
soutiens du parti d’extrême droite. Dans son livre, Annie
Collovald retrace la
genèse de ce sens devenu commun chez les spécialistes du
commentaire politique,
et surtout, elle invite à s’interroger sur ses effets sociaux.
Avec cette
analyse, en effet, s’impose « la figure fantasmatique d’un
peuple menaçant
pour la stabilité de la démocratie »,
« délégitimant tous ceux pour
qui le “peuple“ est une cause à défendre au profit de la
légitimation de ceux
qui pour qui le “peuple“ est un problème à
résoudre » [1]. Le
peuple porterait ainsi une
responsabilité, compréhensible mais écrasante,
dans la persistance du racisme
en France.
Centrant
l’explication de la crise de
la démocratie et de la représentation politique sur les
classes populaires,
cette analyse a aussi pour effet d’exonérer les élites
politiques et
médiatiques de toute responsabilité. Or c’est
précisément le rôle joué par la
classe politique et les médias dans la montée du Front
national que nous
voudrions souligner, ouvrant ainsi à une autre approche du
racisme. Le racisme,
comme nous avons voulu l’expliquer dans notre Dictionnaire de la
lepénisation des esprits [2],
n’est pas, ou pas spécialement, une
caractéristique de la « France d’en
bas » ; il est même, à
beaucoup d’égards, une production de la « France d’en
haut », et le
résultat de la réappropriation dans ses discours de
grilles d’analyse,
d’arguments, de schémas de pensée d’extrême droite.
À quelle réalité renvoie ce
que le ministre socialiste Robert Badinter avait, le premier,
qualifié de
« lepénisation des esprits » ? Quelle
forme a t-elle prise et
jusqu’où s’est-elle étendue ?
Cette
histoire n’est pas
linéaire, mais deux épisodes marquants s’en
dégagent : la politisation, à
partir de la fin desannées 1980, de la question de
l’immigration et la
focalisation des débats politiques autour du
« problème de
l’immigration » ; la montée en force, dans la
seconde moitié des
années 1990, des discours sécuritaires centrés sur
les jeunes des classes
populaires.
Le
"problème de
l’immigration"
Longtemps
confinée au sein de
l’administration [3], la
question de l’immigration a fait l’objet,
à partir de la fin des années 1970, d’une politisation
croissante. Investie par
les associations, les médias, la classe politique, elle est
devenue un des
objets de clivages politiques et de débats publics. Mais, loin
d’être posée de
façon « neutre », cette question a
été problématisée d’une certaine
manière. Alors que les mouvements et les associations de gauche
et d’extrême
gauche engagés dans cette cause voyaient leur influence
décliner, l’analyse a
été recadrée à la fin des années
1980 sur les problèmes que poseraient les
immigrés (et non plus ceux qu’ils subissent), que ce soit
à la France, à la
situation de l’emploi, aux déficits publics ou encore au niveau
de
délinquance [4].
Outre les
médias, cette évolution doit
beaucoup à un certain nombre de déclarations politiques
prenant pour cible les
immigrés. Si des personnalités de gauche (comme le
Président François Mitterrand
ou le Premier Ministre Michel Rocard [5])
ont pu participer à la désignation des
immigrés comme menace, la lepénisation des esprits est
d’abord le fait de la
droite. Jusqu’au début des années 1990, le Parti
socialiste cherche à éviter la
question de l’immigration, ou alors met l’accent sur le premier volet
du
diptyque sur lequel va reposer la politique d’immigration en France,
quels que
soient les gouvernements successifs :
l’« intégration » des
immigrés ayant vocation à rester sur le territoire
français et l’éloignement
des irréguliers. Au Parti communiste, les amalgames entretenus
entre drogue,
délinquance et immigration sont régulièrement
repris par certains maires (notamment
ceux de Vitry et de Montigny-lès-Cormeilles). La direction
nationale, qui
initialement leur apporte son soutien, évolue toutefois,
à partir de la fin des
années 1980, vers d’autres positions sur la question de
l’immigration,
soulignant la négation des droits de l’homme et l’exploitation
économique des
sans papiers.
C’est donc
avant tout à droite, et
depuis la décision de fermer les frontières en 1974, que
se développent les
discours les plus répressifs à l’encontre de
l’immigration, d’abord en vue d’encourager
les retours d’immigrés installés en France, ensuite,
devant l’échec de cette
politique, pour lutter contre les arrivées
régulières et irrégulières. En 1986,
le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, s’illustre en
procédant à
l’expulsion collective de « 101 Maliens ». Des
pratiques et un
discours répressifs s’imposent, toujours plus
médiatisés et progressivement
banalisés en dépit des protestations qui peuvent
s’exprimer.
L’orientation
répressive se renforce
au fur et à mesure que l’échec de la politique
économique libérale
« dure » menée par le gouvernement Chirac
en 1986 apparaît patent. La
question de l’immigration va devenir, après 1988, un vrai cheval
de bataille.
Un angle d’attaque privilégié est ainsi trouvé
pour attaquer la gestion de la
gauche. Mais l’objectif consiste aussi, en multipliant les
déclarations de
« fermeté » à l’encontre des
immigrés, à récupérer les voix du Front
national, dans les années où ce parti se développe
considérablement, jusqu’à
conquérir plusieurs sièges à l’Assemblée
nationale et dans les conseils
régionaux, ainsi que quelques mairies.
Au sein du
discours qui se développe
ainsi, deux idées, directement issues de la rhétorique
d’extrême droite,
reviennent sans cesse, pour gagner un caractère
d’évidence de plus en plus
partagée. La thématique de la menace va d’abord
s’incarner dans la dénonciation
d’une « invasion ».
Invasion
« Nous
sommes victimes d’une
invasion apparemment pacifique mais qui, évidemment, nous menace
mortellement
dans notre identité et notre
sécurité », Jean-Marie Le Pen « Le
type
de problèmes auxquels nous allons être confrontés
n’est plus l’immigration,
mais l’invasion », Valérie Giscard d’Estaing, UDF
« Intrusion,
occupation,
invasion. Les trois mots sont exacts. Pour invasion, je suis reparti
consulter
le dictionnaire qui donne deux définitions : action de
pénétrer et de se
répandre dangereusement. Et il n’est pas innocent de le
comprendre. Un million
de clandestins, c’est l’effectif de cent divisions, non armées
certes, mais qui
pèsent lourdement sur les conditions de notre existence et de
notre identité
nationale », Michel Poniatowski, UDF
« Ce
qui était une immigration
de renfort démographique devient une immigration de substitution
de
peuplement », Jean-Louis Debré, RPR
« Je
suis maire d’une commune
dans laquelle se trouvent des écoles où il y a 60 de non
francophones. Je le
dis calmement avec sérénité. Cela pose des
problèmes aux élus locaux et cela
posera dans l’avenir aux Français des problèmes
considérables (...) Dans les
Bouches-du-Rhône, si l’évolution actuelle se poursuit,
s’il n’y a pas de
diminution de la communauté étrangère, dans
quelques années (probablement avant
la fin du siècle), il y aura plus d’étrangers que de
Français de souche »,
François Léotard, UDF
« Osons
avancer une
hypothèse : si 10% des 500 millions de jeunes Africains que
l’Afrique
comptera en 2025 venaient tenter leur chance en Europe chaque
année, ce sont
entre 30 et 50 millions de jeunes Africains qui arriveraient, soit la
population d’un pays comme l’Espagne, c’est dire l’ampleur du
problème que nous
avons à gérer », Daniel Colin, RPR
« Les
nations existent. Chacun
défend son existence légitimement »,
Jean-Pierre Chevènement,
MDC [6]
Ce vieux
thème de l’extrême droite
française, très prisé par Jean-Marie Le Pen, a
été repris explicitement par la
droite parlementaire au début des années 1980.
« Il faut arrêter cette
invasion », pouvait-on lire en 1983 dans un trac de Roger
Chinaud et
Jean-Pierre Bloch (UDF) en faveur du candidat Alain Juppé (RPR).
Il est revenu
en force au début des années 1990 et l’on a pu entendre
le député RPR Jacques
Myard prophétiser « la guerre civile » si
rien n’était fait pour
contenir les « hordes qui déferlent sous la pression
démographique du
Sud ». Ce discours fait apparaître les
immigrés, non plus seulement comme
des parasites ou comme un « problème »
à régler, mais aussi comme des
agresseurs, justifiant ainsi la violence qui leur est faite en la
faisant passer
pour un acte de légitime défense. Basé sur des
analyses erronées (et maintes
fois réfutées, notamment sur le lien entre immigration et
chômage, immigration
et déficits de la sécurité sociale, immigration et
délinquance [7]),
ce discours occulte en outre l’histoire
d’une autre « migration », celle des
colonisateurs français dans les
pays du Maghreb et de l’Afrique noire, des violences qu’ils ont
perpétrées et
de la déstructuration de ces sociétés qui est
aussi un des facteurs des
migrations actuelles.
Ce discours
sur l’invasion a été
d’autant plus efficace qu’il est venu se greffer - deuxième
thématique sur
laquelle nous voudrions insister ici - sur une certaine conception de
la nation
française. L’immigration ne peut en effet être
présentée comme un danger pour
la France que parce que celle-ci est conçue comme une
entité basée sur une
« identité » homogène et immuable
à travers des siècles. Cette
nation, garantie par l’existence d’un socle de populations
« de
souche », héritière de valeurs communes, ne
pourrait par conséquent se
perpétuer qu’en limitant l’arrivant de corps
« étrangers ». Cette
conception nationaliste, construite sur un modèle
« organiciste »,
nie l’histoire déjà longue de l’immigration en France,
mais aussi les
conditions sociales et économiques de l’intégration des
immigrés. Cette vision
se traduit surtout par une série de déclarations sur le
« seuil de
tolérance » et d’appels répétés
à la mise en œuvre de « quotas ».
Seuil de
tolérance
« C’est
très bien qu’il y ait
des Français jaunes, des Français noirs, des
Français bruns. Ils montrent que
la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une
vocation universelle.
Mais à condition qu’ils restent une petite
minorité ; sinon la France ne
serait plus la France. (...) Vous croyez que le corps français
peut absorber
dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et
après-demain
quarante ? (...) Mon village ne s’appellerait plus
Colombey-les-deux-Eglises,
mais Colombey les deux Mosquées ! », Charles
de Gaulle
« Il
y a une overdose
d’immigration », Jacques Chirac, RPR
« Le
seuil de tolérance est
franchi », Alain Juppé, RPR
« Le
seuil de tolérance est
dépassé depuis les années 1970 »,
François Mitterrand
« L’immigration
est absorbable
à petites doses », Jean-Pierre
Chevènement [8]
La compilation
de ces citations ne
vise pas, ou pas seulement, à susciter l’indignation.
L’étendue du spectre
politique, mais aussi des univers sociaux au sein desquelles de tels
schémas de
pensée sont à l’œuvre, donne à
réfléchir sur le consensus qui s’est installé
à
propos du « problème de l’immigration ».
Ces citations ne sont pas,
en effet, de simples anecdotes ; elles révèlent un
climat plus général qui
s’est instauré dans les années 1980, et qui repose sur
une série de mots,
d’idées, de schémas de pensée progressivement
devenus des évidences. Certes,
une partie du monde associatif et politique de gauche a toujours
exprimé son
indignation à chaque fois que la
« préférence nationale », le
« bruit et de l’odeur » [9] ou
l’« invasion » étaient
évoqués.
Mais l’absence de sanction à droite contre les
déclarations les plus
ouvertement racistes, ainsi que la culpabilisation à laquelle a
cédé la gauche,
accusée de ne pas répondre aux
« peurs » supposément exprimées par
les électeurs du Front national, ont eu des effets
dévastateurs. Ils ont en
effet rendu dicibles, légitimement dicibles voire
« courageux », des
discours que l’on ne pouvait autrefois entendre qu’à
l’extrême droite. C’est
ainsi que les thématiques et le vocabulaire du Front national se
sont diffusés,
légitimés finalement par la classe politique
« républicaine ».
L’insécurité
et les "nouvelles
classes dangereuses"
La
stratégie adoptée par la droite,
supposée « couper l’herbe sous le pied »
du Front national, s’avèrera
particulièrement désastreuse. Comme l’explique Jean-Marie
Le Pen lui-même, et
ce en quoi il a raison, les électeurs préfèrent
souvent l’original à la copie.
En témoigne le score réalisé par le leader du
Front national du premier tour
des élections présidentielles le 21 avril 2002, qui
dépasse alors le candidat
socialiste Lionel Jospin.
Ce
séisme dont a beaucoup parlé la
classe politique n’avait en effet rien que de très
prévisible au regard de
l’avancée des idées réactionnaires,
sécuritaires et racistes qui a marqué les
années 1997-2002. Certes, la manière de parler de
l’immigration a connu, durant
cette période, un changement important. Sans doute en raison de
la légitimité
acquise par les luttes de sans-papiers et l’impossibilité de les
ériger en
figure de la menace, le « problème de
l’immigration » a laissé la
place à une autre question, celle de
l’« insécurité ». À la
rhétorique d’une invasion venue de l’extérieur, se sont
substituées des mises
en garde contre la délinquance, l’insécurité,
l’incivilité, son expansion, son
explosion inexorable, exponentielle, irrésistible,
l’évocation de mineurs de
plus en plus jeunes et de plus en plus violents, la désignation
de zones de non
droit et de quartiers sensibles menacés par une crise de
l’autorité, des
normes, des repères et de la morale. De cette situation,
l’angélisme et le
laxisme seraient responsables, comme on nous l’a continuellement
répété à
partir de 1997. Il faudrait mettre fin de toute urgence à cette
culture de
l’excuse et restaurer l’ordre républicain.
La
généralisation de cette analyse
intervient dès le début des années 1990. La
politique de la ville mise en œuvre
par la gauche sur les quartiers dits sensibles et axée sur la
participation des
habitants et la restauration du lien social fait l’objet de critiques
virulentes : Gérard Larcher explique par exemple dans un
rapport
parlementaire que cette politique, trop sociale à son
goût, occulte la
responsabilité des habitants, et notamment des jeunes, dans les
problèmes de
ces quartiers. 1997 et le retour de la gauche au pouvoir marquent
toutefois un
véritable tournant. C’est le gouvernement Jospin, en effet, qui
va opérer le
ralliement de la gauche gouvernementale à un nouveau cadre de
pensée
sécuritaire.
Ce ralliement
n’efface certes pas les
différences entre gauche et droite ; la première
restera plus attachée aux
politiques de prévention et de développement social. Il
n’en reste pas moins
que la question de « l’insécurité »
n’a pas été imposée initialement
par Jaques Chirac lors de la campagne présidentielle de
2002 : la gauche
se l’est imposé elle-même quelques années
auparavant. En juillet 1997, en
effet, le Parti socialiste remporte les élections sur la base
d’un programme
énonçant « trois priorités :
l’emploi, la santé et
l’éducation » ; quelques semaines plus tard, le
premier ministre
Lionel Jospin, dans son discours d’orientation générale,
annonce finalement
« deux priorités : l’emploi et la
sécurité ». La délinquance
n’arrive alors qu’au cinquième rang des
« préoccupations des
Français », derrière le chômage, la
pauvreté, la maladie ou les accidents
de la route. Et elle ne devient la première préoccupation
qu’après plusieurs
années d’une intense campagne médiatique et
politique [10].
Il faut donc
insister sur le caractère
délibéré de ce tournant sécuritaire :
rien, ni dans les sondages, ni dans
le champ politique (après la défaite cuisante subie par
la droite lors des
élections provoquées par le gouvernement Juppé en
1997 et alors que le Front
national connaît une crise profonde en raison de la scission
entre le FN et le
MNR) ne poussait la gauche à adopter une telle politique.
Cette position
n’en a pas moins été
clairement affichée et assumée, initialement au colloque
de Villepinte en
octobre 1997. À cette occasion, Lionel Jospin et son ministre de
l’intérieur
Jean-Pierre Chevènement évoquent le « droit
à la sûreté » de la
Déclaration des Droits de l’Homme, et déclarent que
« la sécurité est une
valeur de gauche ». Cette évolution sera
légitimée par une série de rapports,
de textes et d’expertises : rapport sur les mineurs
délinquants des
députés socialistes Christine Lazerges et Jean-Pierre
Balduyck publié en avril
1998 et proposant d’instaurer un couvre-feu et de
« responsabiliser »
les « parents de délinquants » par la
suppression des allocations
familiales ; manifeste lancé en septembre 1998 par neuf
intellectuels,
intitulé « Républicains n’ayant plus
peur ! » appelant à
refonder la République en « restaurant »
l’autorité et en instaurant
la « tolérance zéro des petites
infractions » pour les mineurs des
« quartiers sensibles » ; Que sais-je ?
publié en 1999
Alain Bauer et Xavier Rauffer, Violences et
insécurités urbaines, dans
lequel les auteurs expliquent que, « au-delà de
toutes les théories
d’inspiration sociologique, l’origine la plus certaine du crime, c’est
le
criminel lui-même ».
Plusieurs
ouvrages ont déjà mis en
cause la pertinence du diagnostic avancé par le gouvernement
Jospin pour
justifier le virage sécuritaire [11].
On voudrait souligner ici ses conséquences.
Car ce tournant sécuritaire ne se limite pas à des
discours ; il s’est
traduit par des pratiques policières, judiciaires et par une
législation [12].
La loi sur la sécurité quotidienne, votée à
la quasi unanimité en 2001, crée un nouveau
délit : la « fraude
habituelle ». Les personnes interpellées dix fois
pour fraude dans les
transports en commun sont désormais passibles de six mois de
prison et de 7500
euros d’amendes. La même loi autorise également les forces
de police à déloger
les jeunes qui se regroupent dans les halls d’immeuble, même si
aucun délit n’a
été commis.
Ce tournant
sécuritaire entretient
également la lepénisation des esprits, dans la mesure
où il perpétue le
processus de stigmatisation de populations vivant en France,
appartenant aux
classes populaires, immigrées ou issues de l’immigration, dont
la présence et
les comportements sont présentés comme la cause des
« problèmes ».
Certes, contrairement aux discours sur l’immigration des années
1980-1990,
cette menace ne semble plus provenir de l’extérieur du pays.
Néanmoins, et de
manière encore plus pernicieuse, le discours sécuritaire
souligne constamment
le caractère « étranger » de ces
populations, dont les origines sont
présentées comme un élément crucial des
problèmes sociaux.
Le rapport
Bénisiti, rédigé par un
député de droite en 2004, apparaît comme
l’aboutissement de ce processus :
consacré aux problèmes de délinquance, il pointe
du doigt le bilinguisme des
enfants issus de l’immigration, et appelle à stopper
l’apprentissage, au sein
de ces familles, de tout « patois ». La
volonté exprimée par Sarkozy
en novembre 2005 d’expulser les émeutiers étrangers hors
de France procède
d’une même grille de lecture : il entérine
l’idée que les jeunes des
quartiers ne sont pas à part entière des Français,
et consacre un
fonctionnement républicain qui loin de l’indifférence aux
origines dont se
prévaut la République, ne cesse de créer et
d’institutionnaliser des catégories
ethnicisées et essentialisées. Des
« sauvageons » dont parlait le
ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement aux
« racailles »
évoqués par son homologue du gouvernement Raffarin, on
retrouve ce double
processus de stigmatisation caractéristique des
« nouvelles classes
dangereuses » [13] :
l’insistance sur la délinquance et la
focalisation sur les origines étrangères.
La
montée en force des grilles de
lecture sécuritaires ont ainsi directement conforté
l’analyse de Jean-Marie Le
Pen selon laquelle les problèmes sociaux renverraient aux
comportements
déviants d’une population
« étrangère » mal
intégrée. Cette
lepénisation des esprits, qui a rendu possible la
présence du leader du Front
national au second tour des élections présidentielles
sans d’ailleurs qu’il ait
besoin de faire campagne, a eu des effets redoutables pour la gauche,
et pas seulement
lors de cette élection en 2002. La légitimation des
approches racistes et
culturalistes de problèmes sociaux discrédite dans le
même temps les grilles
d’analyse traditionnelles de la gauche et de fait, dès la fin
des années 1980,
il est devenu quasiment impossible, au sein de la classe politique
française,
d’aborder la question de l’immigration sans partir du constat d’un
« problème » posé par l’immigration
à la France [14].
C’est aussi
toute son identité
anti-raciste et sociale à laquelle le Parti socialiste semble
avoir renoncé, en
se faisant le porte-parole du tout sécuritaire. En effet, tout
se passe comment
si les dirigeants de ce parti avaient renoncé à voir,
dans les immigrés et
leurs descendants, des victimes à défendre, que ce soit
du chômage ou du
racisme, pour les présenter, avant tout, comme des fauteurs de
troubles. La
lutte contre les discriminations, malgré la création de
l’éphémère Groupe
d’études et de lutte contre les discriminations par Martine
Aubry, ne sera
jamais une priorité politique alors même que plusieurs
études témoignent d’une
discrimination massive, à l’embauche, dans le logement ou de la
part des forces
de police. Enfin, avec le tournant sécuritaire, la gauche semble
également
avoir renoncé à un des fondements de son identité
depuis le XIXème
siècle : l’idée que les déviances sociales ne
relèvent pas de
comportements individuels à réprimer, mais qu’elles
renvoient à des causes
socio-économiques, sur lesquelles seule une action collective,
nécessitant
notamment une intervention forte de l’Etat, peut jouer.
L’après
11 septembre et le
"péril islamique"
La
lepénisation des esprits dont nous
avons donné un rapide aperçu ici résulte d’une
série de facteurs, sur lesquels
il faudrait revenir plus longuement, et qui sont liés à
l’évolution du champ
politique (irruption du Front national, recomposition
idéologique de la gauche
suite aux politiques dites « de rigueur »), mais
aussi au contexte économique
(politiques dites de rigueur budgétaire, remise en cause des
acquis sociaux et
creusement des inégalités). C’est à la fois dans
des contextes précis que la
droite, mais aussi, dans une certaine mesure, une partie de la gauche,
se sont
ralliées à une vision politique et sociale dans laquelle
les figures, soit du
« problème » dans le meilleur des cas,
soit de l’ennemi dans le pire,
se sont incarnées dans l’immigré polygame puis dans le
jeune de banlieue
délinquant.
Depuis lors,
on observe une certaine
continuité. Au « sauvageon »
incriminé par Jean-Pierre Chevènement
fait écho la « racaille »
dénoncée par Nicolas Sarkozy. Une
différence de taille, pourtant, sépare les deux discours,
et accrédite l’idée
d’une lépénisation aggravée. Si le Ministre de
l’Intérieur du gouvernement
Jospin organise son propos autour d’une opposition entre la
République porteuse
de droit et d’égalité et les jeunes délinquants en
perte de repères, Nicolas
Sarkozy ne manque jamais l’occasion d’opposer aux jeunes à mater
sa propre
personne, seule à même de débarrasser la France de
la « racaille »,
ou d’expulser les délinquants « hors de
France ». À cet égard, ce ne
sont plus seulement des relents racistes que l’on entend, mais une
valorisation
de la figureindividuelle du chef guerrier et viril (comme le
sous-entend la
figure phallique du kärcher) caractéristique du
lepénisme, mais aussi de tous
les mouvements fascistes.
Autre
élément de différence enfin, ces
figures plus ou moins fantasmées autour desquelles s’est
organisé le débat
public (au détriment du chômeur ou de l’ouvrier par
exemple) n’ont cessé
d’évoluer, pour intégrer progressivement la question de
l’islam. En témoigne la
focalisation sur les figures du « jeune
arabo-musulman », de
l’islamiste terroriste, ou de la jeune fille voilée [15].
La
thèse culturaliste et à relents
racistes d’un « choc des civilisations » fait ici
sentir son
influence, renforcée après le 11 septembre et la campagne
bushienne contre
l’Irak. Théorisée initialement par Samuel Huntington,
cette thèse s’incarne
aujourd’hui dans une doxa largement reprise en France et opposant une
religion
par essence dangereuse, obscurantiste, l’islam, et un Occident porteur
des
valeurs de laïcité, de liberté et
d’égalité. Cette focalisation récente sur les
populations maghrébines, d’origine maghrébine ou plus
largement associées au
« monde musulman » nous incite aujourd’hui
à nous interroger, au-delà
de l’influence de l’extrême droite française (ou en
combinaison avec celle-ci),
sur le rôle de l’idéologie coloniale (c’est-à-dire
d’une idéologie qui a
irrigué l’ensemble de la société et de la classe
politique française) dans la
persistance du racisme aujourd’hui [16].
Cet article
est paru dans la revue La
Pensée, numéro de mai 2006.
Sylvie Tissot et Pierre Tevanian
(Sur ce
même thème, cf. les articles Un racisme qui vient
d’en
haut et Le
legs
colonial)
Notes
[1]
Annie Collovald, Le « populisme du
FN », un dangereux contresens, Broissieux, Le Croquant,
2004, p 18.
Sur la haine du peuple que manifeste l’incrimination de
« l’individu
démocratique » tout puissant, voir aussi Jacques
Rancière, La haine de
la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.
[2]
Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire
de la lepénisation des esprits, Paris, Esprit frappeur, 2002
[3] Sur
le traitement de l’immigration dans la
période 1945-1975, voir Alexis Spire, Étrangers
à la carte. L’administration
de l’immigration en France, Paris, Grasset, 2005
[4]
Pour une analyse de cette évolution dans la
presse, voir Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots,
Paris,
Kimé, 1991
[5] Le
premier ayant déclaré en 1989 que le seuil
de tolérance était atteint, tandis que le second estime,
en 1990, que la France
ne peut accueillir « toute la misère du
monde ».
[6]
J.-M. Le Pen, Présent, 30-31/09/1991 et
02/10/1991 cité dans M. Souchard, S. Wahnich et alii, Le
Pen, les mots,
Paris, Le Monde éditions, 1998 ; V. Giscard d’Estaing, Le
Figaro
Magazine, 21/09/ 1991 ; M. Poniatowski, cité dans
l’Evénement du
Jeudi, 31/10/1991 ; J.L.D Debré, Le Figaro,
97/11/1996 ; F. Léotard,
France Inter, 03/10/1983, cité par M. Chemillier-Gendreau
dans L’injustifiable,
Bayard-Edition, 1998 ; D. Colin, Assemblée nationale,
17/12/1996, Journal
Officiel, p. 8449 ; J.P. Chevènement, Le Monde,
26/02/1997.
[7]
Voir sur ces points les articles
« Avantages sociaux »,
« Chômage »,
« Délinquance »,
« Misère du monde », du Dictionnaire
de
la lepénisation des esprits, op.cit.
[8] Ch.
De Gaulle, cité par A. Peyrefitte dans C’était
de Gaulle, De Fallois, 1994 ; J. Chirac, 22/02/1991 et
21/06/1991 ; A. Juppé, La voix des Français,
février 1991 ; F.
Mitterrand, Antenne 2, 10/12/1989 ; J. P. Chevènement, Le
Monde,
26/02/1997
[9]
Jacques Chirac déclare en 1991 :
« Comment voulez-vous que le travailleur français qui
vit avec sa femme et
qui gagne, ensemble, environ 15 000à francs et qui voit, sur le
palier d’à
côté, entassés, un homme, trois ou quatre
épouses, et une vingtaine de gosses,
qui gagnent 50 000 francs par mois de prestations sociales sans
naturellement
travailler, si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien,
le travailleur
français il devient fou ! Et ce n’est pas être
raciste que de dire
cela ».
[10]
Sur la genèse de ce nouvel ordre
sécuritaire, Pierre Tevanian, Le ministère de la
peur. Réflexions sur le
nouvel ordre sécuritaire, Paris, Esprit frappeur, 2003.
[11]
Laurent Mucchielli, Violences et
insécurité : fantasmes et réalités
dans le débat français, Paris, La
Découverte, 2002 ; Laurent Bonelli et Gilles Sainati
(dir.), La machine
à punir : pratiques et discours sécuritaires,
Paris, Esprit frappeur,
2004. Voir aussi, de Pierre Tevanian, sur LMSI, La construction des
classes
dangereuses
[12]
Voir la chronologie
de ces lois sur
le site LMSI
[13]
Voir sur ce thème Stéphane Beaud et Michel
Pialoux, Violences urbaines, violences sociales. Genèse des
nouvelles
classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003.
[14]
Pour une autre approche de la question de
l’immigration, centrée sur la question des droits fondamentaux
et notamment de
la liberté de circulation, voir le travail réalisé
par le GISTI, notamment dans
sa revue Plein droit.
[15]
Sur ces figures voir Nacira Guenif-Souilamas
et Eric Massé, Les féministes et le garçon
arabe, La Tour-d’Aigues,
Editions de l’Aube, 2004. Voir
aussi,surlaconstructionmédiatiquedu« problèmedu
foulard » et sur la représentation diabolisée
de la fille voilée,Pierre
Tevanian, Le voile médiatique. Un faux débat :
« l’affaire du
foulard islamique », Paris, Raisons d’agir, 2005.
[16]
Saïd Bouamama et Pierre Tevanian, « Un
racisme post-colonial ? », in Nicolas Bancel et
Sandrine Lemaire, Cultures
postcoloniales, Paris, Editions Autrement, à paraître
en 2006.