L'odyssée
macabre d'un bateau «négrier»

REUTERS/SANTIAGO FERRERO
Par François
MUSSEAU
jeudi 08 juin 2006
La Garde civile (la
gendarmerie espagnole) est aux trousses
d'un «négrier» responsable de la mort en haute mer
de 47 clandestins, en
majorité des Sénégalais, dont l'embarcation a
dérivé durant quatre mois sur
l'océan Atlantique. Partie du Cap-Vert en décembre, elle
a été retrouvée au
large de l'île de la Barbade, dans les Caraïbes, à
plus de 3 000 km de son
point de départ. A son bord gisaient onze cadavres
momifiés. Des documents
retrouvés dans le bateau attestent aussi de la présence
de 36 autres personnes.
Mortes de faim et de soif, elles auraient été
jetées à la mer durant l'odyssée
tragique.
Grâce aux
témoignages de proches et de parents des
victimes, les enquêteurs auraient identifié le trafiquant
et disposeraient même
de son signalement précis. Celui-ci est le propriétaire
du Bonnie &
Clyde, un yacht en piteux état à bord duquel une
cinquantaine de Sénégalais
s'étaient embarqués le 24 décembre pour tenter de
rejoindre clandestinement
l'archipel espagnol des Canaries.
Petit commerce. Joint au
téléphone par Libération, El Hadji
Sano, frère de Malang (27 ans), une des victimes, précise
que, hormis trois
Guinéens, les victimes venaient toutes de Casamance, une
région du sud du
Sénégal. Les candidats à l'émigration
avaient fait le trajet en avion jusqu'à
l'île de Santiago, au Cap-Vert, un point de départ de plus
en plus utilisé pour
rallier les Canaries. «J'avais laissé à mon
frère un petit commerce en
Casamance, confie-t-il. Mais, au bout de six mois, il est parti
avec la
caisse (2 millions de francs CFA) et s'est envolé vers
le Cap-Vert.»
Le 24 décembre,
moyennant, selon El Hadji Sano, 1 200 à 1
500 euros, 53 personnes embarquent sur le Bonnie & Clyde,
dépourvu
de radio et de système GPS, plusieurs fois réparé
aux Baléares et aux Canaries,
selon la police espagnole. Au moment de monter à bord, a
témoigné dans El
Pais Léon, un survivant, les passagers aperçoivent «trois
Blancs sur le
quai». «Ils parlaient espagnol, assure-t-il, on ne
comprenait rien à ce
qu'ils disaient.» Le trio leur assure, grâce à
un interprète qui parle
français, que le voyage vers les Canaries ne durera pas plus de
trois jours,
alors que les réserves de gasoil permettent de tenir plus d'une
semaine.
«Lâches».
Le propriétaire
espagnol confie son embarcation à un
«capitaine». Selon Léon, «un
Sénégalais appelé Malick Dieng, un sculpteur
qui vendait son artisanat aux touristes sur les plages». Le
départ se fait
de nuit. Mais, au bout de quelques heures, le moteur cale, et il faut
rebrousser chemin. Peu rassuré, Léon saute par-dessus
bord juste avant le
retour à Puerto de Praia, au petit matin. «On s'est
vite rendu compte que ce
garçon n'avait aucune idée du pilotage d'un bateau»,
assure Léon. Comme
lui, cinq autres Sénégalais renoncent à la
traversée. «Les autres nous ont
traités de lâches», se souvient le
rescapé, qui précise avoir eu toutes les
peines du monde à récupérer son pécule
versé aux «Blancs» (143 000 escudos, 1
300 euros).
Les 47 autres
repartent vers le large, guidés par le même
«capitaine». Les témoignages recueillis
auprès des proches des naufragés font
état de deux versions. Pour les uns, le bateau a d'abord
été remorqué par un
navire avant d'être abandonné à son sort en haute
mer. Pour les autres,
l'embarcation est tombée à nouveau en panne très
rapidement. Sous l'effet de
forts courants, elle a ensuite dérivé sur les flots
durant quatre mois.
Intention
criminelle. «Je
ne sais pas s'ils ont péri après avoir été
abandonnés par un navire ou parce
que le moteur n'a pas tenu, mais cela revient au même, commente El Hadji
Sano. Dans
les deux cas, il y a intention criminelle. Le propriétaire avait
amené son
bateau au Cap-Vert dans le but de s'enrichir via un trafic
d'émigrants. Il
savait que son yacht ne valait plus un clou, et il a confié
l'embarcation à un
type qui ne savait pas naviguer. C'est un assassin, il a tué mon
frère et tous
les autres.»