Fort de France la belle

Gaëlle Linfide
Il est quatre heures du
matin et telle une femme endormie
Fort de France somnole encore dans les bras de la nuit, puis l’heure
passe et
la brume s’efface, une douce brise se lève et le soleil se
pointe à la fenêtre de
l’aube, jaunissant le ciel de sa couleur d’or. Le
jour s’annonce vivant et triomphant, et Fort de
France s'extirpe
doucement de son sommeil, sous les aiguillons
de lumière, qui la transpercent et
la secouent.
Une
douceur matutinale
s'étend sur les eaux huileuses de
la Baie des Flamands, enveloppant les embarcations ancrées aux
abords du quai, et
déjà aux pieds du Fort Saint Louis, fier
fleuron de la Marine française ayant
résisté aux
habits rouges d’alors ; la Française accueille
son premier baigneur
matinal, venu raffermir et assainir son corps dans la fraîcheur
glaciale de
l’onde.
A peine vêtu,
l’homme courageusement entre dans la
froidure, effleurant l’eau du bout des doigts, des mains, des poignets,
s’asperge le torse dans une douce caresse, prenant contact avec l’eau,
il s’accommode
du froid qu’elle dégage, puis hésite
un
instant, avant de plonger tête la première, puis
s’éloigne de la plage en
quelques brasses vigoureuses, et ainsi débute sa journée.
Sur un autre bout de
sable, un initié médite en position du
lotus, sans doute se questionne t’il sur le sens de la vie,
de
l’univers, ou encore cherche t’il des réponses aux questions
insolubles, et
pour les trouver il sonde son âme - le
« sage » ne forme plus qu’un
avec les éléments, il fait partie du tout, tandis que
d'autres flânent le long
de la jetée, laissant leur esprit vagabonder sur les rives des
Trois Îlets.
Cheminant
çà et là on arrive à la Savane qui s’impose
comme séduisante et verdoyante, l’air du petit matin semble
ragaillardir son
corps et ses humeurs. Elle s’étire, laissant échapper
comme un soupir, sa
journée commence et ses rues s’animent en vie, en voix, en
couleurs, en odeurs.
Chacun s’affaire dans
les rues, certains pressent le pas,
ils se rendent au bureau ou à un rendez-vous, d’aucuns viennent
dépenser,
flâner, vendre ou tout simplement faire
du « lèche vitrines ».
Aux abords du
marché, des marchandes haïtiennes, bien en
chair pour la plupart, debout sur les trottoirs ou assises sur des
petits bancs
crasseux, usés et bancales, hèlent les passant(e)s,
cherchant une bonne âme
désireuse de leur faire vendre, elles proposent des dessous
féminins à bas
prix, de toutes les couleurs, de toutes les formes et même des
plus
affriolants.
Plus loin, un vendeur
de jus de canne actionne sa presse, il
aromatise les lieux d’une délicieuse odeur de canne
pressée et de citron
ajouté, qui sera servi bien frappé. Un pur délice
pour les connaisseurs !
Au détour d’un
pâté de maison, s’échappe de la cuisine d’un
restaurant, une succulente odeur de court-bouillon de poisson rouge en
cours de
cuisson, il exhale les épices, le citron, la tomate. A la carte de ce restaurant, on servira
également
de la dorade, « frit » ou grillée à
midi parsemée de fines lamelles d’oignons,
accompagnée d’une « sauce au chien
pimenté », et croyance oblige, ce vendredi il n’y aura que du poisson au menu.
Marchant dans les
ruelles de la ville, dans ces petites
rues datant du temps longtemps, on imagine sans peine ces femmes
matadors, « fanm doubout »
« têt marré »
d’un carré de madras à
quatre pointes pour désigner la femme à prendre, la femme
au cœur tendre et
libre, maquillées sans d’excès avec ses bijoux assortis,
« tété négress »,
« collier chou », et une kyrielle
de
bracelets, signe de richesse ou les femmes entretenues par un
passionné plus
qu’entreprenant, et le traditionnel
madras à la
hanche leur ceignant les reins mettant
en valeur leur fine taille et de leur démarche fière
elles assuraient leur
position, femmes aimantes, femmes exubérantes, femmes
agaçantes, femmes
embarrassantes, femmes amantes, qui
promenèrent jadis dans ces ruelles, suscitant l’envie et les
regards des
hommes, aujourd’hui elles ne sont plus,
elles résident désormais dans notre imaginaire et dans
les romans antillais.
Nous poursuivons notre
parcours
dans cette ville aux odeurs de marée et arriverons au
marché aux légumes. Les
marchandes se sont levées de bonne heure, elles occupent
l’espace, elles arrangent leurs affaires comme on dirait chez nous ! Posé sur un
tréteau ou dans un panier en osier la vendeuse de
légume offre à la vente ses
« dachines », ignames,
« giwomon », « fri a pain », « christophine »
pour un bon gratin, « l’oyion péïs »,
« boutjés garnis », tout
une palette
de couleurs s’étale sur les
« étales », tandis qu’une autre propose
des petites bouteilles d’essence d’amande amère, du girofle, des
bâtons de
« kako dou », de miel local
« bô kaye », du
« toloman » pour la cuisine, tout près en
fusion d’odeur la marchande
de fruits présente en pyramide ses ananas bleu vert et jaune
orangé.
Ti tac pli loin,
à portée de main « mangots »,
mangues, « zowanges péïs »,
« chadek », « maracudja », letchi, « caïmite »,
« zabrico » « cowossol », « pôm
kannel » toutes les douceurs
sucrées de la Caraïbe pour donner envie de
partager et
de goûter au pays. Et que dire de
celle
qui vend des fleurs du pays « arôm »,
« balisier », plants
« d’hibiscus » jaune, jaune
orangé, rouge, rose, «l’ixora »,
« l’oiseau du paradis »,
« rose de porcelaine »,
elle n’est pas en reste non plus ! Elle s’est installée
à l’entrée du marché pour être bien
vue, on ne peut pas la manquer, et tôt ou tard ses
bouquets de fleurs partiront pour embellir
les tables familiales ou seront achetés par les touristes en
partance.
Dans ce lieu, que de
bruits, leur babillage rythme le cœur
du grand marché ouvert, aux senteurs de vanille, cannelle, bois
d’inde, herbes
et racines fraîches. Les touristes affluents avec les
caméras et appareils
photos, immortalisant ces femmes qui ont traversé les
siècles, ces femmes qui
ont fait la Martinique et qui
résistent...
Nous quittons le
marché aux légumes, et nos pas nous
conduisent au centre de la vieille ville. Nous nous recueillons afin de
rendre
hommage à la femme fervente, à la femme croyante qui
laisse battre sa foi dans
son cœur, et en elle, se dressa sa première église
élevée en 1671, la grande
Cathédrale Saint Louis, majestueuse, imposante où les
vitraux illustrent
l’histoire de l’île au cours de ces siècles. Et son
clocher qui flèche vers
l’azur, comme une démesure et si haut soit-il, il semble
crevé le ciel tout comme la Babel
rebelle des temps bibliques.
A
l’intérieur semble régner une paix divine, une douce
quiétude et un silence presque palpable qui dénonce les
chuchotements des
fidèles venus prier ou demander une grâce.
Bien que vieillot la
cathédrale est propre et accueillants, les
lumières renforcent
une certaine
mysticité de l’endroit, et l’autel se révèle tout
au bout de l’allée tel un
lieu sacré où l’on pourrait presque entr’apercevoir le
Créateur.
Mais Fort de France
n’est pas que cela, et comme celui
avec lequel elle a concubiné durant cinquante ans elle garde les
traces de
l’homme de lettres, et elle est devenue une Femme de culture, femme du savoir, qui
aime entraîner dans ses histoires, les plus passionnés de
livres et mémoires,
dans les couloirs et allées de sa grande bibliothèque,
patrimoine
incontournable de ce siècle. J’ose le dire !
Le Lycée quant
à lui porte aussi le nom de cet illustre
abolitionniste (qui a fait oublier tant d’autres et
créé l’image du bon papa…) a
engendré tant d’écrivains, de poètes et
professeurs… qui peuvent être fiers de ce qu’ils sont, fiers de
ce qu’ils sont devenus…
Nous parlons mais le
temps avance et le soleil continue sa
course. La chaleur écrasante de l’après midi a
vidé les rues de son flot
humain. Les heures filent, filent, et défilent,
la ville n’est plus attrayante, elle est sale, souillée, elle
rassemble les
pans de sa robe maculée par ces hommes, qui ont laissé
leurs traces. Ils l’ont sali,
ses rues, ses allées, ses avenues sont crasseuses, mais
déjà les balayeurs
s’activent à lui rendre sa
beauté
et sa propreté, car ce soir elle se fera belle, elle sera en fête
avec
des yeux de lumière, les cabarets, les boites de nuit
reflèteront ses humeurs
câlines et coquines, sa nuit sera chaude.
Et demain la brume du
soir s’apaisera, une douce brise se
lèvera, le soleil pointera à la fenêtre de l’aube,
jaunissant le ciel. Un jour nouveau
s’annoncera et viendra caresser son corps, et la réveillera sous
la légèreté de
la douceur matinale.
Gaëlle Linfide
3/08/06