JOANACAERA OU FORT-DE-FRANCE DANS LE SOUVENIR

Tony
Mardaye
L’île de la
Martinique ne fut pas toujours ainsi, peuplée
d’égarés et de gens empêchés qui cherchaient
dans l’opalescence de la lune, une
lactescence à l’obscurité de leur blessure. Des gens dont
la destinée -
capricieuse - les fit piteusement échouer, dans les rets d’un
intempérant
biblique, dont l’exécration piégea la descendance dans la
servilité.
Ils ne se
complaisaient nullement des retenues obérant leur mue,
ils aspiraient grandiose à la métamorphose. Il y eut
maldonne - le jeu de
carte biseauté - les lots qu’ils échurent les
exhérédaient de la glose, les
confinant à adorner le réel d’une sous condition. Tous
ces êtres contrariés ne
demandaient qu’à se fâcher, des gens à la
pensée déterministe, fatalistes dans
l’âme, laissant au sort la conduite de leur mort et aux
impérities des
galapiats la conduite de leur vie.
En attendant, qu’il
ne pleuve des nuages intumescents, une
avalasse d’apothéose, dans le brouillard pellucide de leur
confusion, prière et
magie semblaient être la solution. Mais jadis, avant, très
longtemps avant, au
temps de Louquo, celui qui fit la terre molle et sans morne,
puis qui
fit jaillir de son nombril le premier Kalinagos (Racumon), il y
eut les
Arawaks.
Et il y a
très longtemps de cela, sans doute, là même
où se situe
la capitale : Fort-de France, il y avait une mangrove fourmillant
de
maringouins et une rivière où paissaient des lamantins.
C’était au temps de Louquo,
au temps où les tortues pondaient en toute quiétude sur
les plages, et en ce
temps-là, il y eut des piays qui
vénérèrent les zemeens, et
s’écartèrent de Mapoia. Des gens superstitieux
qui rêvaient d’une terre
sans morne, d’où couleraient des rivières de ouicou
et où tout
pousserait sans y avoir été planté. Un endroit
où on n’y ferait que boire,
danser et forniquer...
C’était au
temps où les zémeens s’étaient faits
étoiles et
où Nonun honteuse s’en alla cacher sa pâleur
luminescente, de la face
rayonnante de Huoiiu. C’était au temps où le
grand zémeen se nommait
Coüalina, et l’arc-en-ciel, Joulouca,
ça sonnait beau comme un
cri de guerre, comme un cri de nègre : Joulouca !
Mais tout
ceci, c’était avant eux et avant nous.
Et avant eux, avant
nous, il y eut ces hommes-roucous-emplumés
qui chassaient le soleil et dénombrèrent les lunes, l’une
après l’une. Avant
eux, avant nous, il y eut ces hommes-roucous-feuilles qui chassaient
l’agouti
et plantèrent leurs carbets. Avant eux, avant nous, il y eut ces
hommes-roucous-trois-âmes qui chassaient l’Allouègue et
fabriquèrent l’adornos.
Avant eux, avant nous, il eut de farouches irréductibles qui
habitèrent sous le
ciel et se promenèrent sur la mer. Après eux, mais avant
nous (homme à l’âme
concédée), il y eut des hommes civilisés qui
massacrèrent (sans coup férir)
tous ces sauvages-roucous-emplumés qui chassaient le manicou, et
lui volèrent
sa terre et ses femmes.
Aujourd’hui, la
ville des trois couleurs et aux multiples nuances
s’enracinait dans ce qu’elle était, des gens sur lequel le temps
s’effaçait
l’habitaient. La ville aux trois marchés, au sept quartiers, aux
trois
cimetières, - encadrée par ses avenues empanachées
de flamboyants ou de
palmiers royaux, traversait les siècles à son rythme,
hors de compréhension.
Aucune fierté ne la parait du baume des ans. Aucune construction
millénaire ne
l’habillait du vernis des siècles, et la vétusté
de ses murailles ne se vêtait
du lustre de la patine, que pour la parade des galonnés et les
processions
religieuses sous les ors de sa cathédrale.
La ville avait des
airs de chattemite avec ses chemins qui
détournent la tête, baissent les yeux et montent au
ciel ; et ses traces
qui rougissent dès que le soleil l’approchait de trop
près. La ville se voulait
pudibonde, car ses petites rues déroutantes, disaient le plus
souvent, on ne passe pas !
Ses ruelles
étaient serrées comme les cuisses d’une pucelle et
ses lacis étroits comme le cul d’une bigote. Ses places
étaient enchâssées,
serties de maisons à balcon, de maisons à colonnade, de
maisons aveugles, et
leur intérieur caché par des persiennes ou des rideaux
qui protégeaient leur
intimité, pareillement au poils pubiens d’une motte mafflue,
chevelue en
diable, cachant le galbe d’une belle vulve du regard. Pour la voir sous
son
vrai jour, il fallait la déflorer, et là, elle vous
livrait ses cases
chimériques, ses cases faméliques, ses cités
à la grecque, ses tracés en
damier, ses hôtels de luxe, ses parcs, ses bancs, ses jardins
avec sa statue
décapitée, et sur ses rebords, ses
belvédères aux terrasses baignées de soleil,
ses maisons qui embrassent la mer, ses villas qui contemplent sa baie
des
Flamands, magnifique, accueillant des voiliers en dérades. Elle
offrait comme
cela, toutes ses maisons qui ostensiblement, regardent vers l’ailleurs.
Mais la
ville était avant tout son port et le port est
dans la rade et la rade est dans la baie.
La darse, la
jetée, les quais, le débarcadère, les docks, les
entrepôts, les grues, les palans... ses conteneurs s’entassaient
et
phagocytaient l’espace. Les camions se remplissaient et se
désemplissaient à
vue d’œil. L’activité incessante... les minéraliers, les
tankers, les
porte-conteneurs, les bananiers, les grumiers, les cargos, les
butaniers, les
propaniers, les pétroliers, les etc... Cales et soutes remplies
à ras bord, se
vidaient, se dévidaient, se répandaient, inondant
l’île de leur cargaison.
Le port est
dans sa rade. Et tel un ventre
glouton, un ventre boulimique qui s’empiffrait jusqu’à
dégueuler, il
engloutissait les départs et déglutissait les
arrivées en moins de temps pour
l’écrire. Il était comme un gros, un long intestin
diarrhéique qui après avoir
avalé des tonnes de fret, déféquait dix fois plus
de marchandises qu’il n’avait
ingérées.
La ville
était son port et le port est dans la rade et la
rade est dans la baie et la ville se noie dans la baie.
Le port est dans la
rade et le port s’étend... Et l’histoire se
substitue : la cargaison de bois d’ébène est
remplacée. Les foudres de
cassonade sont remplacés... Le port est dans sa rade avec ses
bateaux en
attente et ses bateaux qui lèvent l’ancre.
Des
couleurs et des images.
Les bruits de Fort
de France accompagnaient les scènes de la vie.
Des images, des couleurs, des bruits, des images, des couleurs, des
sons, des
crissements, des klaxons, des voitures toujours plus nombreuses, les
taxis
collectifs à la promiscuité douteuse ou heureuse, les
embouteillages et leurs
innombrables crises de nerf, d’impatience, de prise de bec d’une
population
criarde, d’une population marchant devant-derrière et dormant la
tête en bas.
Encore des images et des couleurs. La ville foisonnante et touffue
où les gens
passaient et repassaient leur vie sans faire corps, avec ses commerces,
ses
pâtisseries, ses bars, ses vendeuses anglaises. La ville
commerçante et
industrieuse n’avait le regard que pour l’autre côté.
Comme une catin, elle
n’avait de yeux que pour son amant. La ville coloniale se rêvait
capitale, mais
la ville restait elle-même, fidèle à son
image : rêveuse, insouciante et
quelconque. De cette ville, je ne retenais que les mots du
poète, qui d’un jet
de verbe figeaient Fort de France dans son immoralité : "A
l’apogée du morne Venté, des guetteurs épiant tel
l’œil de Dieu ; Deux,
trois ou quatre palmiers royaux, sourcilleux,
s’élançaient majestueux à
l’assaut des cieux, et sous leurs immenses ailes, c’est Babel qui
renaissait..."
Tony
Mardaye