Extrait
de : « La petite
vie indécente de M. Omer Bossédé et d’Hortense
Amélie Mélanger »
La Maison
La maison familiale
était bien orientée par rapport aux
vents généraux et aux
pluies, mais elle
ne présentait pas le confort que nous
espérions. Hortense la fit raser et nous construisîmes un magnifique cottage créole, avec une
grande
véranda devant et derrière. J'eus un pincement au cœur en
la voyant détruite !
On a beau dire, une
maison ce n'est pas que du bois, du ciment, de la tôle ou de la tuile. Elle
possède
une âme, quelque chose qui
respire son histoire. Nous étions intiment liés elle et
moi. J'y suis né et mon père
avant moi et j'y
ai vécu jusqu'à ma
dixième année. Le
souvenir que j'en gardais fut celui d'un musée, un lieu
surchargé d'objets
dépareillés, hétéroclites, provenant des
soutes des bateaux ayant accosté sur
l'île.
Dans les pièces, les meubles se mêlaient aux meubles, des
meubles en bois
en mahogany, en
courbaril, en teck, en
acajou et en formica. Des meubles pleins de
cérémonie, des meubles pleins de fantaisie, des meubles
de style anglais, de
style Louis XV et même des meubles
de
facture inconnue, qui se montaient
dessus, se marchaient dessus, se piétinaient,
se chevauchaient les uns les autres. Ils
étaient comme jetés-là pêle-mêle,
avec ces statuettes qui se
mêlaient les pieds aux chiens de faïence posés par
terre. Tous ces meubles et
statues semblaient étouffer dans ce cancan
d'hétérogénéité.
Dans la galerie, un
miroir accueillait les visiteurs et posé sur une console, des
journaux et des
magazines : Nous-deux, Intimité, Justice, Détective
et des romans-photos italiens avec
des filles toutes plus jolies les unes que
les
autres.
De
célèbres reproductions
paraient les murs en bois de la maison :
la Semeuse, l'Angélus. Et
aussi deux kakémonos, l'un
représentant un tigre et
l'autre un dragon. L'horloge était
fixée sur le mur du fond, elle ne cessait de m'intriguer. Le balancier
me faisait un drôle d'effet, m'hypnotisait
littéralement et je passais des
heures à essayer de
capturer le temps et en face de lui un coucou suisse,
dont je tentais en vain, d'attraper
le petit oiseau qui sortait de la
petite maison tous les ¼ d’heure...
La salle à
manger recevait une jolie console table (au
galbe de femme)
où
était posé un apollon
lauré et une carafe d'eau en terre
cuite, prise au piège et
cernée par quelques verres
en argile cuite, qui ne servaient jamais. Sur
le buffet martiniquais, la
coré était encadrée par des portraits
de
famille. Sur le guéridon une énorme
radio à galène
grésillante, que personne
n'écoutait, lui préférant la radio d'un vert
pastel de la marque Océanic. La
grande table était
recouverte d'une nappe brodée
provenant de Caracas (amidonnée,
empesée) d'un blanc éclatant sur
laquelle trônait un bouquet d'arum rose
et des brins d'asperge.
La chambre de mes
grands-parents était un sanctuaire
aux relents camphrés, encombrée de
cierges, bougies et diverses statuettes
saintes et sur
les murs une flopée d'images
pieuses
trouvait leur place : une Vierge Marie auréolée de sa
sainte virginité, tenant
sur son sein le fruit de ses entrailles. Encadré par un saint Georges terrassant un dragon noir et
un saint Michel trucidant un démon
noir.
Ces deux images « maléficiaient » ma
couleur, et déjà tout petit, je
ne les aimais pas.
Le lit
en bois de
courbaril, à colonnes torsadées, avec ses trois matelas
superposés les uns sur
les autres, était d'une hauteur impressionnante. La chambre se complétait d'une armoire de style
louis
XV garnie de vêtements et du linge
de
maison d'un blanc immaculé. Sur la table de chevet était posée une
lampe à huile
et le coffret à bijoux contenant : des forçats, colliers
choux et plus loin un coffre
renfermant les trésors et les chimères
de
leur existence.
Sur la commode une
montagne de médicaments et une
ribambelle d'eaux de toutes sortes : eau de Cologne, eau de
mélisse, eau de
carmes, eau oxygénée, eaux des
carmélites. Dans un coin retiré, pas forcément
à l’abris du regard, un pot
à chambre jaune en fer
émaillé et une bassine en plastique
rouge.
La chambre de mes
parents se complaisait d'un mobilier
dans l'air temps en formica,
c'était du
dernier chic. Quant à ma chambre, elle se composait d'un lit superposé en
fer avec un sommier
en fer,
une commode en fer et deux chaises en fer, un bureau en fer. J'avais
aussi
droit à ma tasse en fer, ma timbale en fer, mon bol en fer et
mon assiette en
fer , le couteau, la cuillère et la fourchette, une évidence : en fer.
Par ailleurs, il paraît que j'avais la
tête
en fer et que j’étais un « brise-fer »,
mais c'est mes parents qui le
disaient, ils disaient tellement de couillonades. Je ne les croyais
pas !
La maison était
pomponnée, chouchoutée, nettoyée
« renettoyée
surnettoyée » ; toute la sainte journée ma
grand-mère chassait la
poussière des murs, des coins, des recoins,
des tables, des chaises, des lits... pas le moindre fil
d'araignée échappait à sa
vigilance, même les
clous rouillés passés entre ses mains
devenaient des pièces d'argenterie, elle en
faisait une fixation, une
vraie maniaque... La maison était un musée
embaumé par l'odeur de la cire d'abeille, ou
de camphre et quelque fois
de grésil. C'était une maison faut-pas-rester-là...
faut-pas-toucher ! C'était une
maison à vous inquiéter, une
maison à regarder avec précaution, de peur de provoquer
un « Allez jouer
dehors ti isalop ! » ou encore : - Qu'est-ce que cet
enfant à comme
bêtise dans la tête !
Je ne faisais aucune
bêtise, je voulais juste aider le
coucou à s’envoler. Et un jour,
à l'aide d’une chaise et d'un marteau je réussis à le libérer
de sa petite maison.
Ce fut l’une de mes premières gloires, mon derrière s'en
souvenait.
Cette maison représentait bien
des choses,
mais pour Hortense ce n'était
qu'une
vieille case en bois mité.
Ma grand-mère en
avait pris soins de sa maison et l'avait
aimée. Et ma grand-mère était
la femme
de mon grand-père, mais pas la mère de
mon père, sa mère
étant décédée lors de
son accouchement. L'ayant toujours connu depuis ma naissance, la femme
de mon
grand-père est par conséquent devenue ma
grand-mère. Cette dernière était une
quinquagénaire ou un peu plus, bien
en
chair, une chabine tiquetée aux cheveux jaune paille et des yeux gris vert. Elle
avait dû être une
bien belle femme dans sa jeunesse, et elle en gardait toute la douceur
et toutes
les marques sur sa personne. Elle avait
une manière particulière de regarder le voisin, un homme
rouge comme elle-même.
Je me souviens, elle lui jetait un
regard par en bas, un regard coulant, un regard mielleux. Je subodorais
quelle
avait dû être bien chaude,
très
chaude... (Je ne vais mettre pas la vie
de mes grands-parents dehors, mais cette histoire de regard a bien
failli
tourner au drame et le coutelas fut sorti...) Il est probable que
mon
grand-père l'avait trouvée dans un pitt-à-coq.
Ma grand-mère
avait des airs
de concubine
(toujours
paré d'or et d'argent, pimpante comme tout, ne voulant pas que
jeunesse se
fasse sans elle.) d'ailleurs c’était une concubine, le mariage
n'étant pas
dans les mœurs d'alors. Mais cela n'empêchait pas qu'elle soit la
femme de mon
grand-père et la mère de mon père, puisse qu’elle
l'avait élevé depuis sa
naissance, mais mon père ne l’appelait pas maman.
Je n'avais qu'eux comme
grands-parents, car la mère de ma
mère était morte, deux ans après ma naissance et ma mère
était
fâchée avec son père, puisse que son père battait sa
mère. Ce qui
fait, qu'en trente-cinq ans de vie, je n'ai vu son père, donc
mon grand-père
maternel, qu'une fois, à bonne
distance et
de dos, donc je ne pouvais pas le considérer comme mon
grand-père, bien qu'il
fut mon grand-père.
« Si vous
n'avez rien compris faites-le-vous expliquer par un Martiniquais. »
Evariste
Zephyrin