Le
Nègre et le Juif
Earl
Etienne est artiste peintre en Dominique. Lorsque je l’ai
rencontré chez lui près
de Roseau son accueil fût chaleureux. Je
venais sur son île en reportage (1) et il me proposa de rester
quelques jours
chez lui. Ce fût une vraie rencontre, je veux dire un
échange essentiel dont
voici le court récit.

Le
premier soir nous avons parlé de ses techniques de travail et de
ses thèmes
d’inspiration. Il avait en tête une série de tableaux sur l’île Gorée, minuscule îlet au large de Dakar au Sénégal.
« Mes
ancêtres esclaves y étaient enchaînés dans
l’attente du départ à fond
de cale dans les bateaux négriers. »
« Gorée
ou saigne mon cœur » disait
Léopold Sédar Senghor
Dans
une fane de cocotier, il avait aligné des rangées de
petites graines.
-
« Tu vois il y en a certaines qui
sont blanches , la mélanine de
notre peau se modifie après notre mort. Elles symbolisent tous
ceux qui ont été
jeté à la mer, parce que malades ou en rébellion,
mangés par les requins au
fond de l’océan »
- « Et
leurs âmes ? » Il
me
répond qu’elle est retournée en Afrique.

Le
lendemain matin il m’invite à le suivre.
Tout autour de sa maison il a disposé des
cuves, coupées dans des galions. Il
ne les utilisait pas en citernes,
c’étaient des grands aquariums. Il
en avait cinq. Dans chacun d’eux il a jeté de la nourriture pour
les poissons
que l’on distinguaient à peine, tant la végétation
aquatique à
l’intérieur était dense, tout comme son bel aquarium
d’appartement, ce qui
m’avait étonné d’ailleurs, car d’habitude ils sont
toujours beaucoup plus limpides.
La
veille au soir, je ne lui avais pas parlé de Drancy, près
de Paris et des
convois humains déportés en train de marchandise. Quelques membres de ma famille y sont
passés.
Je n’ai rien dit, mais le juif avait compris le nègre. La
mémoire des crimes
collectifs se transmet d’une génération l’autre, parmi
les peuples qui ont
souffert de la barbarie. L’objectif des nazis était
l’extermination de toutes
les communautés juives européennes, et le
décès pendant le voyage était
une moindre souffrance que la mort
entassée dans les Chambres à gaz, ou la lente agonie des
travaux forcés.
Alors,
à sa grande stupéfaction, je lui ai dit qu’avec ses
aquariums aussi sombres que
le fond de l’océan, il continuait à nourrir l’âme
de ses ancêtres … On peut
émanciper son esprit de la condition de l’esclave, mais le
traumatisme « des
jetés à la mer » ceux qui ne sont pas
arrivés au bout du voyage, c’est un
crime indélébile. Depuis, j’ai appris que certains
antillais n’aiment pas
déguster les fruits de la mer.
J’ai
lu que lorsqu’un bateau négrier arrivait dans le nouveau monde
avec moins de 10
% de perte sur la marchandise (un bon score), le capitaine était
content,
obtenant sur la vente de sa cargaison un bénéfice de 350
%.
Ce
commerce d’êtres humains, cette
marchandisation de l’homme par l’homme a largement ponctionné la
terre d’Afrique.
Crime multinational, puisque plus de 40 millions de noirs ont
été vendus.
Traite orientale par les musulmans, celle interne à l’Afrique et
les 11
millions de captifs du Commerce triangulaire vers les Amériques.
JABIRU - Reporter Photographe
( 1)
Voyage
au jardin d’Eden http://jabiru.blog.lemonde.fr

Pour contacter Earl
Etienne – Old Mild Cultural Center-
Cane Field- Roseau
DOMINICA ncc@cwdom.dm