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La notion de pan-créole ou vers une langue créole internationale : le rôle des grandes capitales (Format word)


popovEn février 2006, une téléconférence regroupant Montréalais, Sainte-Luciens, Martiniquais et Australiens était organisée par l'Université York de Toronto, en collaboration avec l'Organisation Internationale des Peuples Créoles (OIPC) avec pour thème : "Le rapprochement des peuples créoles : option ou nécessité ?". Cette rencontre, rendue possible grâce aux moyens technologiques modernes de communication, permettait à plusieurs communautés créoles issues de divers espaces du monde de se mettre en relation. Une réunion qui s'est avérée très fructueuse et qui permet d'envisager l'avenir avec sérénité. Universitaires, responsables d'associations créoles, artistes, écrivains, étudiants, plus d'une trentaine de personnes participaient à ce rendez-vous relayé par ailleurs sur Internet. Parmi les questions abordées : "Unir les créoles du monde entier, est-ce utopique ? Quels préjugés font obstacle à cette unification ?", "Quels procédés mettre en place pour un tel rassemblement ?", Des objectifs précis étant également visés : l'organisation multilatérales de colloques et de festivals à court et moyen terme, la formation d'équipes de recherche et de travail pour l'élaboration de ressources, des actions ponctuelles et la circulation des savoirs, des échanges universitaires…

L'exposé qui va suivre est une humble contribution à cette action globale. Il s'attachera à démontrer le rôle des grandes capitales dans la pleine valorisation de l'identité pan–créole, qui visiblement anime de plus en plus les sphères créoles, toutes en quête d'unité. Ce travail rentre plus généralement dans la poursuite d'une démarche personnelle, dont l'ébauche a été présentée dans la préface de "Lézenn", traduction créole de "Les Indes" d'Edouard Glissant, parue aux Editions Le Serpent à Plumes en septembre 2005 (voir). Cette étude devrait faire l'objet d'une prochaine publication. 

Dans l'analyse qui va suivre, nous nous attacherons dans un premier temps à définir la notion de pan-créole ou plus simplement énoncée la volonté dynamique d'une langue créole internationale. Il faut tout de suite préciser, qu'après plusieurs interventions sur ce thème, à la Martinique, en dehors de quelques téméraires ou hormis chez quelques initiés, cette idée ne suscite pas l'engouement qu'on peut ailleurs lui reconnaître, notamment dans l'Océan Indien ou au Canada, par exemple. Fort de ce constat, qu'il est possible, d'envisager d'ores et déjà comme un échec, comparé au dynamisme affirmé par ailleurs, nous considérerons plus singulièrement le rôle fédérateur des grandes capitales : Paris, Londres, New York, Montréal…

L'affirmation d'une identité pan-créole et les réflexions qu'elles soutiennent ont déjà mobilisé les réflexions de nombreux chercheurs. Elles représentent ce qu'il est possible d'envisager comme l'acmé des interrogations après la résurgence du créole littéraire des années 1970. On peut citer Lambert Félix Prudent comme l'un des principaux créolistes ayant défini cette notion. Si dans "Des baragouins à langue française", parue en 1980 aux Editions Caribéennes, on peut lui reprocher de ne s'intéresser qu'aux créoles des Antilles françaises, en 1984, il publiait aux Editions Caribéennes une "Anthologie de la nouvelle poésie créole", qui en proposait un large panorama : de la Caraïbe à l'Océan Indien. Beaucoup d'autres créolistes à sa suite reprendront ces recherches. On peut citer Jean Bernabé de l'Université des Antilles Guyane comme un autre pionnier de cette étude.

Qu'est-ce donc que le pan-créole ou créole international ?

Au risque de paraître redondant, il me semble qu'il faille préciser à nouveau que les grandes capitales du monde, notamment Paris, Londres, Montréal, New-York ou Sydney, pour citer celles qui aujourd'hui apparaissent comme les plus créolisés, représentent des lieux dynamiques pour l'élaboration et la pleine expression d'une volonté, d'une démarche ou d'un mouvement de rapprochement des peuples ou communautés créoles. Certains définissent ce rapprochement par le terme pan-créole, synonyme d'un vaste projet d'unification de ces cultures et des traits particuliers qui les caractérisent. La langue étant, ici, le modèle qui nous intéresse plus directement, il semble que les grandes capitales peuvent soutenir ce vaste projet !

Quand on parle de pan-créole, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une démarche globale, tendant à intégrer les différentes identités créoles dans une dynamique de relation et de rapprochement. Envisager toutes les cultures créoles réunies autour d'une identité unique avec un but commun, une volonté affirmée, c'est définir explicitement la notion de pan-créole. Idéalement, il s'agirait d'imaginer ou de créer une matrice singulière dans laquelle viendrait se mêler les diverses cultures créoles : celles de la mer Caraïbe (Grandes et Petites Antilles) et de l'Océan Indien (Ile Maurice, Réunion…).

Il est incontestable que les grands centres urbains, les grandes capitales, permettent, grâce à un pouvoir d'attraction qu'il serait vain de leur dénier, la rencontre des diverses communautés créoles du monde. Alors peut-on se demander si Londres est aussi dynamique que Paris, ou New-York autant que Montréal ? Posant les interrogations en parallèle, quelles sont les communautés créoles spécifiques qui composent ces différentes capitales ? Dans cette démarche en perspective, de nombreuses autres questions s'imposent à nous ! 

Une autre idée mérite d'être affirmée en préambule, surtout qu'elle servira de base à la réflexion qui va suivre : il nous semble évident que chaque "grande capitale créole", osons une telle identification, entretient des relations spécifiques avec la ou les langues créoles qui la composent, sans ignorer les cultures qui les portent. 

Paris est un cas très intéressant ! La capitale française attire, à cause des liens qui unissent la Métropole à ses anciennes colonies, Départements ou Territoires d'Outre Mer, toutes les communautés créoles francophones, d'ailleurs, presque exclusivement ! En ce qui concerne Paris, il est difficile d'affirmer qu'une dynamique pan-créole soit perceptible, sinon sous une forme larvée, voire embryonnaire. Plus ouvertement, on assisterait à la démarche inverse : chaque communauté créole s'enfermant dans son créole pour le structurer, le développer, le valoriser. D'autre part, ces communautés sont souvent inscrites de manière très personnelle et intime, dans un processus d'affirmation identitaire à travers ces cultures créoles qui les portent, ce qui les engagent de manière très précise vis-à-vis de leur langue. Les échanges formels donc sont véritablement anecdotiques. Au mois de janvier dernier par exemple, s'étaient réunis quand il s'était agit de manifester leur opposition à la date du 10 mai comme journée de commémoration nationale de l'abolition de l'esclavage. La langue créole n'avait évidemment aucune place dans les débats. Si, à long terme, ce mouvement de réappropriation identitaire peut être favorable à toutes les identités créoles, leur évolution spécifique servant à l'ensemble, à court terme, il tend à les segmenter, à les différencier, à les exclure les uns par rapport aux autres. Ce repli, cet enfermement doit être pleinement envisagé pour ne pas être un frein définitif au plein développement d'une volonté pan-créole, qui ne saurait, à Paris ou ailleurs, s'envisager dans l'exclusion ! Ce n'est un secret pour personne, la France a toujours été engagé dans une relation exagérément paternaliste à l'égard de ces régions outre mer. Cette situation a continuellement joué en défaveur de celles-ci dès lors qu'il s'est agi d'affirmation identitaire. De plus, cette affirmation se fait - et l'histoire se répète avec quelle rigueur – au détriment de l'idée d'ensemble, qui ne se définit qu'à travers la Francophonie, vite réductrice, c'est maintenant chose éprouvée. Si on se limite au modèle de Paris, on s'aperçoit que les différentes communautés créoles s'identifient de manière très stricte à leur idiome respectif. La langue créole, pour chaque communauté, est envisagée comme une marque distinctive d'appartenance culturelle, sociale ou politique. Ainsi, nos différences se stigmatisent-elles à travers nos langages ! Il s'établit ainsi une hiérarchie subtile entre les différentes langues créoles, qui s'articule de complexes plus ou moins enfouis, véritables barrières d'une recherche efficace d'unité. Si des emprunts temporaires sont alors possibles, dans des cas particuliers de contacts, il est plus difficile d'envisager des correspondances définitives entre les langues, une démarche qui s'apparenterait véritablement à une dynamique pan-créole. De mon point de vue, Paris n'est pas en la matière l'exemple à suivre. Elle demeure plutôt le contre-exemple qui nécessite, si nous voulons que cette volonté pan-créole ne demeure pas une utopie d'envisager des manifestations qui mettrait en contact de manière fréquente ou tout au moins périodique les différentes communautés créoles qui composent sa diaspora. 

Londres, un peu pour les mêmes raisons que Paris vis-à-vis des communautés francophones, attire les différents groupes créoles anglophones de la Caraïbe. Il semblerait que chez les anglophones l'attachement à la langue créole ne soit pas aussi manifeste que chez les francophones. D'ailleurs, dans la zone caraïbe, les cas particuliers de Sainte-Lucie et plus encore de la Dominique sont alarmants. Seules îles anglophones de la Caraïbe où est encore pratiqué le créole, celui-ci apparaît menacé dans bien des domaines, notamment celui de la littérature. Ce, malgré les efforts de certains pour soutenir sa diffusion. La journée internationale du créole au mois d'octobre est d'ailleurs, souvent, le seul prétexte reconnu par les autorités pour traiter des questions liées au développement du créole. A Sainte-Lucie et à la Dominique, la langue est aujourd'hui encore, figée dans l'oralité, ne se risquant que trop rarement à la littéralité. Cette situation alarmante pénalise conséquemment les créoles anglophones par rapport aux créoles francophones, qui, pourtant, cohabitent dans la même zone géographique. Un autre cas de rupture entre les langues créoles !

A Londres, les choses ne se passent pas mieux qu'à Paris ! Les perspectives sont d'ailleurs funestes ! Souvent, au sein de la capitale anglaise, le créolophone anglais renie purement et simplement son identité insulaire, tout au moins par un déni de la langue. Il faut certainement préciser le caractère minoritaire de la communauté créole issue des îles de Sainte-Lucie et de la Dominique, à côtés de celles issus des pays non créolophones que sont la Jamaïque, les Iles Vierges Britanniques (les B.V.I), Saint-Kitts, Antigua et Barbuda, Monserrat, Saint-Vincent et les Grenadines, Barbade, Grenade, Trinidad et Tobago. Il faudrait aussi rappeler la "force d'inertie" de l'anglais, avec son statut de langue internationale et de première langue commerciale du monde. Pour ces diverses raisons, le créole, plus encore que dans les îles francophones, est considéré dans les îles anglophones, comme une langue subalterne, véritablement en marge, frein à une réelle intégration. Paradoxalement, la langue créole est très dynamique au sein de la communauté créole francophone londonienne. Annabel Platon, jeune artiste Martiniquaise résidant à Londres, me témoignant son engagement en faveur de la langue créole, m'assura de l'intérêt des Londoniens pour cette langue. Dans les pubs londoniens, où elle chante parmi d'autres éléments de son répertoire anglais, des titres en créole, inspirés de l'œuvre du flûtiste martiniquais Eugène Mona, elle fait chaque fois sensation, à tel point que de nombreux auditeurs viennent la retrouver après le concert pour l'interroger sur les paroles de ses chansons. Nous sommes très loin de la démarche pan-créole, et, il semblerait même que dans ce contexte, tout soit à faire ! Un véritable et durable engagement, qui se traduirait  à travers des individualités fortes –le cas d'Annabel Platon est trop isolé pour essaimer - est essentiel dans la capitale anglaise pour dynamiser la diffusion de la langue créole dans la sphère anglophone. Un engagement pan-créole n'est visiblement pas envisageable dans l'immédiat, ou alors dans des contextes très particuliers. Là, la bataille –le mot est-il trop fort ? -  paraît difficile, mais son issue ne doit pas nous effrayer !

Certainement est-ce la ville de Montréal qui offre le meilleur panorama en matière de développement des langues et identités créoles. D'abord, Montréal apparaît comme un véritable centre, sinon le centre des communautés créoles du monde. A mi-chemin entre les îles de la Caraïbe et celles de l'Océan Indien, relayée par la capitale Australienne Sydney, Montréal accueille toutes les communautés créoles du monde, dans un mouvement incessant de rencontres favorables à l'émergence d'un courant de pensée pan-créole. Sans nul doute, la présence d'une forte communauté haïtienne, très attachée à ses valeurs créoles, favorise-t-elle ce dynamisme, renforcé par la démarche d'ouverture intellectuelle des Québécois. Par son attitude d'ouverture, la capitale québécoise dynamise les échanges entre les communautés. Une situation que l'on ne retrouve ni à Paris ou plus généralement en France, ni à Londres ou en Angleterre. Les Parisiens sont réputés froids, les Londoniens hermétiques ! La ville de Montréal, avec des atouts certains, pourrait donc incarner cet idéal culturel susceptible de favoriser durablement l'affirmation pan-créole de notre identité. En soutenant cet engagement, par l'organisation de rendez-vous autour des identités créoles, réunissant toutes les communautés créoles issues des quatre coins du monde, ainsi mises en relation, Montréal manifeste son grand intérêt pour les problématiques créoles. Les montréalais prouvent ainsi leur grande générosité et leur zèle non moins généreux pour une cause qui pourrait s'avérer être la panacée des populations créoles. Au-delà des intérêts évident d'une telle démarche, il s'agit pour nous peuples créoles d'envisager notre identité dans son expression la plus libre, affirmation d'une diversité multiple tendant à se construire pour s'affirmer au monde de manière fière et digne.

Rodolf Etienne

Rodolf Etienne est journaliste. Il a publié en septembre 2005 "Lézenn" (Le Serpent à Plumes), traduction créole de "Les Indes" d'Edouard Glissant.