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Indigènes

En lisant  l'article de l'Express du 21 09 06 (cf page 48) il est mentionné "... de ne pas avoir pensé à inclure au moins un soldat noir (ou plusieurs dis je !) dans le quartuor des héros d'Indigènes (film de Rachid Bouchareb) censé symboliser les troupes coloniales"

Pourquoi cet oubli dans ce film ? Sans commentaire ou comment faire alors ? A vous de juger !  

Grand rappel historique  : les tirailleurs sénégalais et la France
 

tirailleurs sénégalais

a) La naissance de cette armée et son rôle dans la conquête coloniale.

Dès les premières installations des comptoirs sur les côtes africaines, les colons et les marchands européens utilisèrent les populations locales, comme fantassins, interprètes, ou pour protéger leurs établissements. Bonaparte utilisa aussi des troupes de Noirs lors de sa campagne d’Egypte.

Mais le corps le plus célèbre, tant par son héroïsme et ses souffrances sur les champs de bataille que par la terreur qu’il fit dans les colonies où la métropole l’envoyait comme agent de l'’ordre et de la répression fut sans nul doute celui qu’on appelait les « Tirailleurs Sénégalais ».

Après diverses tentatives d’embrigadement des autochtones telle que la «Compagnie des Volontaires du Sénégal » en 1789 , il fut crée par décret  impérial du 21 Juillet 1857, signé à Plombière grâce aux efforts de Louis Léon Cesar Faidherbe (cf décret portant création du corps ), un corps d’infanterie indigène sous la dénomination de « Tirailleurs Sénégalais ». Ils furent affabulés d’un costume à la turque avec culotte bouffante et pour rehausser leur prestige, on les arma du fusil double canon jusque là réservé aux seuls chefs.

Les bataillons deviennent très rapidement le premier instrument de la colonisation, son véritable bras armé. Ils partirent derrière leurs chefs métropolitains à la conquête de l’Afrique de l’ouest d’abord, puis de l’Afrique centrale et équatoriale, de Madagascar, de l’Afrique du nord entre autres…

Ce sont ces troupes qui combattirent Samory, Behanzin, El  Hadi  Omar, Rabah pour ne citer que ceux là, et qui seront les héros méconnus de Fachoda, dans le projet de relier Dakar à  Djibouti.

La France n’aurait pas eu sa part du Congo sans le dévouement d’un Tirailleur Sénégalais le Sergent Malamine qui tint tête à Stanley sur les rives du Congo. Comme dira l’un des compagnons de Savorgnan de Brazza « de même que le Congo belge a été par Zanzibarite serviteur de Stanley, le Congo français a été fait par Malamine » (cf René Maran    « Savorgnan de Brazza »).

Dans tous les cas vers 1885 date du congrès de Berlin qui érigea les frontières actuelles de l’Afrique, la France avait pratiquement conquis la totalité de son empire coloniale avec le soutien sans faille des « Tirailleurs Sénégalais ».

b) Le rôle des Tirailleurs Sénégalais dans les deux guerres mondiales.

Au début du XXème siècle, les effets de la première guerre mondiale commencent  à se faire sentir. La France préoccupée par les problèmes liés à la défense nationale, la baisse de la natalité, la réduction du service militaire, songe déjà à la circonscription des populations nord-africaines. Cependant les pieds noirs étaient hostiles à cette politique car craignant que les arabes ne se retournassent contre eux une fois instruits militairement.

Le général Mangin proposa l’utilisation des troupes noires pour une démonstration de force et pour rassurer les colons. Ainsi à la veille de la première guerre mondiale, il y avait deux unités en Algérie, treize au Maroc dont les Spahis qui devaient participer à la guerre du Rif en 1925. Ce fut pendant les deux guerres mondiales que le régiment des Tirailleurs Sénégalais (R.T.S) acquiert sa célébrité.

Lors de la première guerre mondiale, le général Mangin présente l’Afrique comme un immense réservoir de Tirailleurs, toute une campagne fut menée pour créer un mythe sympathique autour d’eux et pour prévenir l’opposition de certains milieux contre l’arrivée massive  de « black from darkest Africa to fight in civilized  Europe » (cf Cull, D.S « Reservoir of men : a history of black troops in french west Africa » 1934 ).

Très rapidement ces tirailleurs sont devenus un instrument incomparable de la conquête et de la domination.

Pendant la deuxième guerre mondiale le député Blaise Diagne se fit l’ardent partisan du recrutement et de l’envoi des troupes en métropole. Elles venaient de Côte d’Ivoire, du Tchad, de l’Oubangui Chari, de Madagascar etc…, mais gardèrent tous les noms génériques de Tirailleurs Sénégalais. Formés à la va-vite et dans des conditions précaires, ces hommes arrachés de leurs villages et aussitôt envoyés sur les champs de bataille européens étaient de véritables chairs à canon. On les voyait souvent amortir les chocs offensifs afin d’économiser « le blanc ». Les directives étaient d’ailleurs explicites :

« Pour une attaque brutale visant la rupture d’un front défensif adverse, on peut employer les troupes noires en fortes proportions ou en exclusivité ».

« Si une mission de sacrifice s’impose, défense sans esprit de recul pour procurer le temps nécessaire au regroupement des forces, il pourra encore être fait appel à la vaillance du combattant noir ». ( in revue du temps noirs, octobre 1938, cité par AbdouLaye Ly, « Les mercenaires noirs » Présence Africaine 1957).

La justification scientifique pour cet envie au massacre ne manque pas. Ainsi Faidherbe écrivait « ils sont braves comme presque tous les noirs parce qu’ils n’apprécient guère le danger et ont le système nerveux très peu développé ». ( Faidherbe, « notice sur le Sénégal »1859 ).

Mangin écrivait lui : « Le système nerveux de noir est beaucoup moins développé que celui du blanc. Tous les chirurgiens ont remarqué l’impassibilité du noir sous le bistouri. Il est certain que nos noirs peuvent figurer dans n’importe quel champ de bataille ». ( Mangin, « La mission des troupes noires » 1911).

Ces noirs ont pris part à toutes les batailles, ils ont été victimes de tous les massacres, ils sont tombés à Verdun, sur le front de la Somme, dans les Dardanelles contre les Turcs en Orient. Dans plusieurs cas ils ont résisté comme à Chasselay (près de Lyon) où 200 Tirailleurs du 25 RTS furent massacrés par l’artillerie allemande après une bataille farouche et désespérée le 20 Juin 1940. Exaspérés par cette résistance les Allemands prirent ceux qui étaient vivants, « les alignèrent contre les murs du couvent et les hachèrent littéralement à la mitrailleuse. » (Histoire des peuples noires ).

D’une manière générale il était rare que les Allemands fassent des prisonniers noirs . Hitler reprochait à la France d’être  la honte du monde « civilisé » et de vouloir « négrifier » l’Allemagne et la « judaïser » en même temps.

Déjà lors de la première guerre mondiale, il eut des campagnes contre le soldat noir, « ces collectionneurs d’oreilles », « cette honte sur le Rhin » (cf Nelson K.L. « Black horror on the Rhin » in Journal of modern history, vol. 42, 1970).

D’ailleurs aussitôt après les deux conflits, la France se dépêcha de les retirer des villes allemandes conquises, car le Ministère des colonies craignait la mauvaise influence que l’occupation d’une ville européenne  pouvait avoir sur la psychologie des noirs.

Ki-zerbo donne un chiffre de 520.000 Africains  mobilisés lors des deux guerres mondiales  (cf Histoire de l’Afrique Noire, 1970, p470). Ce furent ainsi plus d’un million d’hommes qui partirent « défendre la liberté » sur le sol français et européen. Il ne faudrait pas croire que ces Africains recrutés de force n’ont offert aucune résistance. La révolte contre la conscription atteignait parfois une telle ampleur qu’il fallait souvent de véritables expéditions pour en venir à bout.

c) Les Tirailleurs après la deuxième guerre mondiale.

Après la deuxième guerre mondiale les légionnaires noirs qui avaient à défendre la liberté en France furent alors utilisés pour mâter les ouvriers en grève dans les mines de charbon du nord de la France, ou les dockers de Marseille.

Dans les colonies ils devinrent une force de répression particulièrement féroce. Ils servirent en Algérie, en Tunisie, au Maroc. Au Cameroun ils luttèrent contre l’U.P.C, en Asie ils combattirent les nationalistes indochinois. Mais leur page la plus sanglante a été probablement Madagascar où les massacres commis par les Tirailleurs en 1947 ont laissé un profond traumatisme dans la mémoire collective (cf Frantz fanon, « Peau noire , masque blanc »). Là où il n’y avait pas d’insurrection à mâter, ils étaient des agents zélés du maintien du pouvoir colonial et de l’exploitation des indigènes. Ils traquaient une population terrorisée pour réclamer l’impôt, pour enrôler les hommes et les envoyer dans les travaux forcés que furent les constructions de routes et de chemins de fer. Ces exactions n’ont pas empêché les peuples africains de toujours lutter pour l’indépendance. Beaucoup de mouvements de résistance sont nés d’ailleurs sur le sillage de ces soldats qui faisaient tout  pour asseoir l’autorité de « leurs maîtres ». Mais certains de ces Tirailleurs ont été à l’avant garde de la lutte de libération de leur peuple. C’est le cas par exemple de Marien Ngouabi.

Conclusion
:

Au  demeurant les mêmes souffrances sur le champ de bataille ne donnent pas les mêmes droits selon que l’on soit Français de la métropole ou de colonie. Les anciens Tirailleurs démobilisés n’ont jamais touché les mêmes allocations malgré les promesses des  différents gouvernements Français. La France que certains anciens combattants Français, par solidarité à leurs frères d’armes Africains, n’ont pas hésiter à qualifier « d’amère patrie ».
 
Article de Seydou Touré
      PROF. HG  CEM A. SY  TIV. Juin 1999

Le vrai visage des tirailleursPropos recueillis par Christian Makarian

La vérité sur le sacrifice des troupes indigènes selon Daniel Lefeuvre, auteur de Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion)

A partir de quand trouve-t-on des troupes coloniales sous le drapeau français?

Dès la guerre franco-allemande de 1870. Antérieurement, il ne faut pas oublier le rôle des Algériens, les Zwava (ce qui a donné le mot zouave), recrutés par l'armée pour participer à la conquête de l'Algérie, dès l'été 1830. Mais c'est avec la guerre de 1914 que l'appel aux colonies a été le plus massif. Plus de 600 000 soldats coloniaux sont mobilisés. Il faut préciser que le service militaire obligatoire est étendu, en 1912, aux jeunes Algériens musulmans sans pour autant qu'ils obtiennent la citoyenneté.

La France saura-t-elle remercier ces hommes après 1918?

Des réformes partielles sont introduites en 1919, mais il n'y a pas d'extension à tous d'une pleine et entière citoyenneté. Il y a des améliorations matérielles, des droits accordés, des pensions, des privilèges d'emploi pour les mutilés ou les veuves de guerre. Des reconnaissances symboliques sont également accordées. L'armée a toujours été très scrupuleuse sur le respect des rites religieux, que ce soit en termes de nourriture ou de sépulture. Une mosquée en bois itinérante a même été construite. C'est au grand peintre Etienne Dinet que l'armée demande de dessiner les tombes des soldats musulmans tués au combat. Après la guerre, on inaugure la Grande Mosquée de Paris. L'Etat français finance l'acquisition de 12 hôtels, dont un à Médine et un autre à La Mecque, pour accueillir les pèlerins venant des colonies françaises.

Faut-il parler d'une «saignée coloniale»?

Les statistiques ne montrent pas de surmortalité des troupes coloniales, l'horreur étant partagée par tous les combattants. Au sens de l'assimilation, même si c'est une assimilation par la guerre, la France montre une sacrée confiance dans ses troupes coloniales pour en arriver à les mobiliser massivement, à les armer, à les instruire, sachant qu'ensuite c'était des soldats aguerris que l'on allait renvoyer chez eux et non des paysans désarmés. Et, dernière marque de reconnaissance, les troupes coloniales sont les plus applaudies, avec la Légion, lors des défilés militaires de l'après-guerre de 1914. Elles sont ovationnées. Un signe de cette popularité vient de ce qu'une grande marque de petits déjeuners pour enfants change son image - c'était une Antillaise avec des bananes - pour adopter un tirailleur sénégalais. Aujourd'hui, on voit dans Banania un stéréotype raciste; dans l'esprit de l'époque, c'était l'inverse. On n'aurait pas vendu un petit déjeuner pour enfants avec une image répulsive.

Comment évaluer le sacrifice des troupes «indigènes» entre 1942 et 1945?

Il faut rappeler qu'il y a 176 000 Français, Européens d'Afrique du Nord, engagés sous les armes; ce qui représente environ 45% d'une classe d'âge mobilisée. C'est énorme! Puis on compte 253 000 soldats pour toute l'Afrique du Nord et l'Afrique noire réunies. Ces derniers forment une armée de fantassins. Mais il y a des lieutenants et des capitaines musulmans. Avant la guerre, on remarquait déjà un colonel algérien musulman, polytechnicien.

Quel est l'état réel de leurs pertes?

Parmi les 253 000 soldats nord-africains, au moment de la capitulation, on compte un peu moins de 12 000 tués et de 40 000 blessés. Soit un taux de mortalité de 5%. Pour les 100 000 soldats d'Afrique noire, 4 500 tués, c'est-à-dire un taux de mortalité de 5%. Au sein des troupes françaises d'origine européenne, il y a 40 000 tués, soit un peu moins de 6% de pertes. Enfin, parmi les 176 000 pieds-noirs, on dénombre 14 000 tués, ce qui équivaut à un taux record de 8%.

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