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Un divorce impossible : la loi du 9 décembre 1905 et l’outre-mer
Réalités et enjeux en Guadeloupe


harry mephon
Harry Méphon

S’il est évident de dire, fille aînée de l’Eglise catholique romaine, la France est le pays où les relations entre l’Etat et l’institution ecclésiale ont le plus souvent emprunté une voie conflictuelle quand on rapporte cette vision de l’histoire dans les départements d’outre-mer appelées jadis les vielles colonies. on est surpris de voir que cette version ne tient pas quand on observe la réalité. D’autres analyses s’imposent. L’Eglise et l’Etat ont souvent fait bon ménage entrecoupé de quelques crises dans les sociétés esclavagistes.

Dans les colonies, on n’observe pas la lutte entre les deux instances qui atteint une dimension critique sous la Révolution française ; opposition qui ouvre une déchirure fondamentale entre la Cité des hommes et la Cité de Dieu. 

Vécue comme un évènement fondateur de la bipolarité gauche-droite en France, la Révolution a lesté les affrontements politiques du poids des attitudes religieuses. Dans les colonies ces débats n’ont pas eu lieu. On n’observe pas non plus l’antisémitisme, la lutte contre les protestants et les oppositions des régions conservatrices à fortes pratiques religieuses aux pays peu religieux. Les préoccupations métropolitaines ne se soucient guère des volontés d’assimilation des colonies à la métropole proposée déjà par Boissy-d’Anglas.

Les Blancs, longtemps  restés légitimistes, royalistes rejoignent une tendance conservatrice, le parti de l’usine adhérant aux valeurs de la morale chrétienne opposé aux Noirs et Mulâtres des républicains socialistes et radicaux. Il faut attendre la proclamation de la seconde République qui libère les esclaves de manière durable et surtout la 3e République (Le décret du Gouvernement du 7 février 1871) autrement dit le rétablissement du suffrage universel et en même temps la représentation parlementaire, (deux députés et un sénateur par colonie) pour rendre possible une vie politique et se développer une opinion publique. La République porteuse de nouveaux espoirs, la liberté, l’égalité, la fraternité sont des termes évocateurs d’un sens particulier pour une majorité hommes et de femmes privés d’honneur ethnique «élevés comme des brutes, dégradés qui ne jouissent d’aucun droit civil ou social a qui on admet ni le mariage, ni la paternité»

Autrement dit les transformations sociales, l’avènement d’une société post esclavagiste, c’est-à-dire le moment où l’Etat se renforce en monopolisant la violence légitime sont autant de conditions permettant des affrontements politiques calqués sur les contours des antagonismes sociaux où la position de classe et de race sont le fond commun. Les raisons de discordes du couple Eglise- Etat de la fin du 19e en Guadeloupe autour de la question scolaire, si elles opposent les partisans de la laïcité à l’ordre clérical, elles ne peuvent se confondre et s’interpréter avec les luttes engagées sur le même thème en métropole. Les motivations républicaines de tendances socialistes, portées en grande partie par les Noirs et les mulâtres, pour plus de reconnaissance sociale, expriment des revendications différentes.

 

-          Peut-on les comparer à celles que portent les Républicains métropolitains férus de laïcité, c’est-dire ceux qui pensent la construction et la fondation de l’école laïque comme la défense de la République ?

 
Force est de constater à l’exemple de Jules Ferry que les ardents défenseurs de la République et de la laïcité sont aussi les promoteurs des nouvelles doctrines coloniales «La politique coloniale fille de la politique industrielle »[1] ou encore des hommes à l’exemple de Gambetta pense que « l’anticléralisme n’est pas un produit d’exportation ». Le compromis de l’ordre républicain d’avec l’ordre colonial se fonde sur un impensé : la troisième République était aussi un Empire (colonial) et elle a fonctionné de façon différente en tant que République et en tant qu’Empire. Cet  impensé qui nous permet de définir la laïcité en Guadeloupe à la fin du dix-neuvième  siècle sous forme de la relation Empire-Eglise.

Dans les colonies, l’Etat applique une logique de sujétion autre que la logique républicaine de citoyenneté. En 1905, lors du vote de la loi du 9 décembre (loi de séparation des Eglises et de l’Etat) la représentation nationale de la Guadeloupe est incarnée par deux députés et un Sénateur, l’Eglise catholique est puissante, le diocèse est dirigé par un Evêque très influent.


<>L’exposé se propose d’analyser les relations qu’entretiennent l’Etat et l’Eglise, durant la société esclavagiste, leurs évolutions dans la société post-esclavagiste c’est-à-dire l’avènement de la 2ème et surtout la 3ème République, période du vote de la loi de 1905 ; mais aussi, la période où la Guadeloupe intègre de nouveaux arrivants et prend son visage moderne multi culturel. C’est-à-dire de voir au moment où l’Etat propose en métropole un mouvement croisé de désinstitutionalisation sociale de la religion et de constitution de grandes institutions séculières ; comment se retraduisent ces actions sous quelles formes et quels enjeux ils engagent dans la société guadeloupéenne ?

Définition des concepts


Faut-il parler de séparation ou de désétablissement des églises ? L’usage du terme désatablissement des églises est d’origine anglaise. Il signifie le retrait à une confession de son statut de religion officielle établie et de composante de l’Etat comme service public. L’Etat se perpétue ; seul, le statut privilégié de l’Eglise change ; son intime liaison avec la religion subsiste et continue à inspirer la législation. Tel fut le cas en Angleterre.

L’emploi du concept séparation signifie au contraire que l’Etat et l’Eglise ne peuvent pas s’immiscer réciproquement dans leurs affaires spécifiques. L’Etat souverain au plan politique est proclamé laïque, neutre et indiffèrent en matière de religion et l’Eglise en matière religieuse s’abstient de tout rôle politique.

En ce sens, la Loi de 1905 parachève la laïcisation de l’Etat en France. Cette vision républicaine telle qu’elle s’expose théoriquement est-elle transférable dans la Guadeloupe de 1905 ?

Faut-il employer le terme de laïcisation ou de sécularisation ?

A l’origine le mot sécularisation désigne le passage d’une communauté religieuse soumise à une règle monastique à la vie séculière, comme les prêtres séculiers par exemple. Le terme oppose le « siècle », le monde des hommes et du temple chrétien, au retrait du « siècle » des moines qui ayant fait vœu de réclusion.

Le deuxième sens du mot « sécularisation » caractérise le passage d’un bien ecclésiastique dans le domaine public ou civil, par exemple par la saisie et de la vente de biens de l’Eglise par les rois d’Angleterre. Plus largement le terme de sécularisation désigne le passage sans réel conflit d’un statut religieux à un Etat laïque. La sécularisation en Angleterre ou aux Etats-Unis ne signifie pas la séparation de l’Etat et de la religion. Donc recommander ce terme en France plutôt que celui de laïcisation de l’Etat et de la société sous prétexte qu’il est d’usage dans les pays anglo-saxons, c’est commettre non seulement un contresens, mais encore une erreur historique, car la notion de laïcité n’existe pas dans la langue anglaise.

<><>Le terme, laïcité apparaît dans le journal, La Patrie en 1871, dans l’encyclopédie Larousse en 1873, dans le supplément du Littré en 1877.

Dès l’origine, le vocabulaire chrétien distingue l’ordre des clercs, des pasteurs, par opposition au troupeau, au gens du peuple en masse (le laös en grec, à  la société des gens ordinaires, laici en latin). Sont laïcs tous ceux parmi les Chrétiens, qui ne sont pas du clergé, ne partagent pas ses privilèges et sont totalement soumis à son autorité.

Le premier sens du mot laïcisation traduit donc la contestation par les laïcs de leur absence de droits dans l’Eglise.

Le terme désigne ensuite, la transformation du régime du droit et des normes sociales, par exclusion des référents religieux et affirmation de l’autonomie des nouveaux droits et de la société. L’individu s’émancipe de l’emprise religieuse s’affirme comme un laïque se définissant exclusivement de façon civile. La laïcisation est une sécularisation radicale, souvent conflictuelle, elle désigne l’action des laïcs pour aboutir à la laïcité de la société  tout entière, c’est-à-dire de l’Etat neutre entre les religions, tolérant tous les cultes et forçant l’Eglise à lui obéir en ce point. En 1905, pour la Métropole la laïcité est conçue comme la séparation de la société civile et de la société religieuse. L’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises n’ayant aucun pouvoir politique : Ce rapport au pouvoir est-il repérable dans la Guadeloupe de 1905 ?

La laïcité peut se modéliser en triangle avec d’un côté la non domination de la religion (et toute autre conviction) sur l’Etat, les institutions, la nation, l’individu qui comporte deux objectifs majeurs :

La liberté de conscience de culte, de religion, de convictions non religieuses (en terme de pratique sociale de ses libertés).

L’égalité en droit (et avec la possibilité de pratiques sociales) des différentes religions et des différentes convictions religieuses.

Les enjeux sociaux de la laïcité

La loi de 1905 n’est que le produit d’une certaine conjoncture conflictuelle métropolitaine, elle consacre la laïcisation fondamentale des mœurs et des mentalités métropolitaines. Il faut rappeler que le débat sur la laïcité ne résulte pas que du face à face entre la religion et l’Etat. La relation est triangulaire, d’un côté l’Etat, de l’autre la religion, et enfin, la société civile. Les études ont souvent conduit à sous estimer le rôle politique et social des Eglises. C’est sur ce point que j’insisterai, car ce débat en Outremer prend une signification originale, qui ne peut pas se calquer sur les problématiques métropolitaines. La question de l’intervention des Eglises - réduit historiquement à l’Eglise catholique - dans les colonies françaises a un rôle politique majeur dans la construction de l’Etat (donc son imposition) et du maintien de l’ordre public fondé sur des rapports de domination dans les sociétés coloniales. La conquête de l’autonomie de la société civile et de l’Etat face à la Religion ne suit pas les mêmes principes en France et en Métropole. L’Etat dans les colonies agit avant tout pour maintenir son pouvoir de domination en tant que puissance impériale.

La question des interventions des organisations religieuses dans les colonies se situe dans les stratégies de positions relatives (des influences) qu’elles occupent dans l’Etat et la société civile. La relation entre le politique et le religieux n’est pas triangulaire puisque les liaisons entre religion et société sont médiatisées par ceux qui régissent l’Etat et les Eglises.

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