Les noces de vanille

<>
Le soleil commence
à peine à poindre ses premiers rayons
que déjà, il faut se précipiter, car ce matin nous sommes conviés à assister
à un singulier «mariage ».
Il s’agit d’une union en vue d’une
fécondation
florale et si nous devons nous presser
c’est parce que
ces petites fleurs blanches n’ont une très courte durée
de vie, à savoir
que quelques heures très tôt
le matin.
Debout devant la plante
lianescente chargée de ces petites
fleurs blanches se tient un vigoureux grand-père,
c’est lui qui
célèbrera le mariage.
Le
«marieur » a une dextérité
étonnante à la vue de son
grand age. Tenant
délicatement une fleur d’une main, de l’autre il se saisit de
son petit couteau
aussi pointu qu’un scalpel, à l’aide de la pointe et avec une
précision
chirurgicale, il incise un petit capuchon situé au cœur de la
fleur.
Il vient en fait de
percer la protection des organes
sexuels male de la fleur. Toujours avec sa pointe, il redresse une fine
languette, ce qui met en évidence
les organes femelles.
Avec ses doigts il exerce une petite pression sur ces deux parties,
c'est-à-dire qu’il a
rapproché l’étamine
qui contient le pollen vers le stigmate.
Ainsi s’achève
le mariage qui n’est autre que la pollinisation
de la fleur de vanille. Notre
grand-père marieur renouvellera cette
opération autant de fois qu’il y a de
fleurs.
En le regardant,
concentré à sa tâche, nous prenons
conscience qu’il est en train de reproduire à l’identique un
rituel ancestral pratiqué
à l’origine sur les terres du Yucatan au Mexique par les
Aztèques.
A cette
évocation,
nous nous retrouvons projeté dans le passé à
Tenochtitlan où poussait le
« Tlilxochilt », nom aztèque de la vanille
qui se traduit par
« gousse noire ».
Des témoignages
historiques nous informent qu’à la cour
aztèque une domestique avait coutume de préparer un cacao
dans un verre en or
dans lequel elle ajoutait un peu de tlilxochilt. Une fois sa
préparation
achevée elle l’apportait à l’Empereur avant qu’il n’aille
lui aussi s’unir à
lune de ses femmes.
Un peu plus tard,
l’Empereur Moctezuma 2 servira cette
boisson dont raffolait les aztèques, au conquistador
Cortès qui fera connaître
cet arôme à la cour d’Espagne.
Le tlilxochilt changea
de nom et en y prêtant attention on
constate que cette évolution étymologique a elle aussi
une signification
fécondatrice. En effet le tlilxochilt sera appelé
« vainilla » mot
espagnol dont la source latine est «vagina »
origine de vagin et qui dans notre cas veut dire, gousse, gaine,
étui.
La vanille a dès
lors connu une diffusion et un engouement
mondial jamais atténué. Sa commercialisation a
débuté au sein du négoce
colonial.
Pendant longtemps se sont les terres de Veracruz
au
Mexique qui en étaient les seules productrices. Les puissances
coloniales on
tentées vainement d’introduire cette plante ailleurs dans leurs
empires
coloniaux sans succès, jusqu'à la découverte de la
technique du mariage par un
jeune esclave bourbonnais du nom d’Edmond Albius en 1841.
Cette technique est
encore pratiquée, c’est celle qu’a
utilisée notre grand-père marieur. Un bon
marieur ou une bonne marieuse peut réaliser de 1500
à 3000 unions florales par jour.
Les
autorités coloniales françaises ont implanté la
vanille à l’île Bourbon, mais
aussi à la Martinique et à la Guadeloupe. La
production de masse de la vanille sera
supplantée à cause du développement
d’une forme de monoculture en Martinique, les petits planteurs lui
substitueront la banane et la canne à sucre. Toutefois, il
demeure encore en Guadeloupe une petite
production.
Avant d’en arriver au
mariage il faut d’abord planter la
vanille, que vous voyez sur cette image sous sa forme initiale.
Etant donné
qu’il s’agit d’une orchidée lianescente il
faut d’abord mettre en terre un tuteur qui
lui servira de support pour grimper. On plante les lianes en faisant de
boutures qui seront fixées le long des tuteurs. Ce n’est qu’au
bout de deux ans
que ces lianes commencent à fleurir.
Le fruit de ce mariage
est la gousse de vanille de couleur
verte avec à son bout les restes séchés de la
fleur fécondée.
Les fruits arrivent
à maturité au bout de neuf
mois et sont
récoltés pour être mis à sécher.
Ce séchage, où l’on alterne l’exposition au soleil afin
de favoriser la fermentation, dure
environ quatre mois.
Durant cette
période de fermentation, la vanille développe
un parfum réglissé unique au monde, la vanilline. C’est
aussi à ce moment que
la gousse devient noire.
Au bout de nos
réflexions sur la vanille voilà qu’il est
prés de midi et notre grand-père achève son dernier mariage.
Emmanuelle Deschè
(Les photos ont
été prises par Emmanuelle Desché en Martinique en
mai 2006)