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Entretien avec Guillaume Suréna
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Roland Sabra : En début d'année s'est tenu à Fort-de France un colloque consacré au 150 è anniversaire de la naissance de Sigmund Freud et il y avait du monde...

Guillaume Suréna : Oui en effet, il y avait du monde, malgré quelques appels discrets au boycott, et nous avons été surpris par le nombre important et surtout par la qualité des participants qui, dans une ambiance très conviviale, et c'est une caractéristique essentielle de nos rencontres, à laquelle nous tenons car il ne sert à rien, au delà de nos divergences de se réunir s'il n'y a pas cette convivialité minimum. Nous n'avons pas voulu faire une commémoration «religieuse» du 150 anniversaire, nous avons voulu honorer un personnage essentiel du 20 è siècle, qui est un des rares, avec Saussure à avoir inventé une science nouvelle, même si pour ce dernier une linguistique préexistait.

Voilà un homme, Freud, neurologue réputé du 19 è siècle, qui décide de fonder un science nouvelle, alors qu'il aurait pu se contenter d'être neurologue et thérapeute, et qui va bouleverser tout ce qui existait auparavant. La découverte freudienne, on l'oublie aujourd'hui, c'est l'existence de la sexualité infantile. Toute l'oeuvre ultérieure sera un développement, un approfondissement de cette découverte, fondamentale, scandaleuse pour l'époque. Il va renoncer aux interprétations comportementales énonçant des causalités extérieures aux individus pour s'intéresser aux causes internes et toute sa vie, malgré la la multitude des explications socio-politiques qui s'offrent à lui, la montée des fascismes, les guerres, les crises économiques, toute sa vie donc il n' a cessé de rappeler que l'individu y était pour quelque chose dans ce qu'il vivait, et c'est ça qui me semble crucial. L'analyse du comportement d'un individu doit se faire à partir de l'individu, des processus inconscients à l'intérieur de sa personne et non pas à partir de causes économico-politico-sociales. La sexualité infantile comme causalité intérieure, voilà ce qui me semble essentiel dans la psychanalyse.

Je veux également signaler, que nous avons invité à ce colloque, Pierre Stitelman, qui fut le premier à pratiquer la psychanalyse à la Martinique. Ceci nous a permis de faire le point sur un certain nombre d'impostures que notre intuition avait pressenties depuis longtemps.

Nous avons aussi invité Vincent Mauriello, martiniquais, professeur de psychiatrie à Montréal, membre fondateur de la Société Psychanalytique de Montréal.

Trois martiniquais impliqués dans l'implantation de la psychanalyse dans l'île : Suréna en compagnie de Saint-Louis-Augustin et de Maurielo.

R. S. : Pourtant il vous arrive d'évoquer la situation politique comme cause explicative du comportement des individus, notamment à propos de la Martinique. Vous dénoncez une aliénation spécifique qui serait à l'oeuvre. N'est pas là renouer avec ce dont Freud s'est dépris comme vous le faisiez remarquer ?


G. S. : Je n'ai jamais évoqué la situation politique comme cause du fonctionnement de l'individu. Je ne succombe pas à «l'ethnologisme» ambiant qui sert de viatique à des gens en panne de concepts politiques. C'est d'ailleurs pour cela que je n'a pas épousé les thèses dites «freudo-marxistes» quelques soient mes sympathies pour Wilhelm Reich, ou l'école de Francfort. Dans une démarche, que ne désapprouverait pas Marx, il faut partir de l'individu pour expliquer le collectif, il faut créer les concepts qui rendront compte du fait que l'homme qui possède une conscience individuelle de soi, à l'inverse des autres espèces, vit en communauté avec une conscience collective.

L'écueil, sur lequel échouent beaucoup de réflexions est de supposer que la solution préexiste à l'énoncé du problème ce qui conduit à faire l'impasse, et sur l'analyse empirique; et sur l'interprétation des situations. Il nous faut nous désaliéner de ce que la colonisation voudrait nous faire croire d'une spécificité martiniquaise, préexistante, qu'on appelle créolité, ou que sais-je encore, mais qui toujours serait prédéterminante. Je ne nie pas qu'une spécificité puisse exister, mais elle doit relever d'une analyse, que chacun d'entre nous doit conduire pour comprendre la façon dont il s'inscrit dans cette « spécificité ». Par exemple, on dit les martiniquais ont une structure familiale spécifique. Sans doute, mais elle est héritée de la colonisation et comme individu j'ai le droit de la contester comme structure d'enfermement et d'aliénation, et non célébrer, bêtement comme font beaucoup, cette famille antillaise si mal en point.

Je veux répondre sur l'objet de l'analyse. La psychanalyse de Freud est une science de la nature, au même titre que la physique, la chimie ou la biologie. Son objet est l'étude des processus psychiques inconscients. Freud a affirmé qu'il se "situait dans les fondations de l'immeuble." Il s'est toujours battu contre les tentations de faire de ses théories une explication globale de l'être humain. La psychanalyse n'est pas une " Weltanschauung", une vision du monde qui résout de façon unitaire tous les problèmes de notre existence", comme il l'écrit dans "Nouvelle suite des leçons " en 1933.

Force est de constater que, par assimilationnisme, certains aux Antilles reprennent à leur compte la résistance, bien française , à la personne même de Freud. Cela conduit à faire croire, avec quelque succès, que les "théories du Sujet" d'inspirations heidegerrienne, hégeliano-kojèvienne ou même existentialiste, seraient le vrai freudisme, qu'il s'agirait d'un "retour à Freud" alors qu'il s'agit ni plus ni moins d'un détournement de Freud.

R. S : Fritz Gracchus, Jacques André, et bien d'autres psychanalystes évoquent une spécificité antillaise qui...

G. S. : Et bien paradoxalement je trouve qu'il y a bien plus de ressemblances qu'on ne le croît entre la Grèce antique et la Martinique. Les travaux de Fritz Gracchus, Jacques André ont de la valeur. Je les respecte et c'est pour cela que j'ai à leur égard une lecture et une écoute critique.

Vincent Mauriello, Pierre Stitelman et Saint-Louis-Augustin

R.S. Seriez-vous un nègre gréco-latin ?

G. S. : Pourquoi pas un nègre gréco-latin? Oui, je me sens nègre gréco-latin. Nous sommes très proche! Quand on observe les affaires de famille en Martinique on découvre, et c'est surprenant un proximité à laquelle on ne s'attendait pas; mais peut-être l'humanité dans son ensemble est-elle très proche d'elle-même ?

Par exemple l'affaire Oedipe qui, élevé par une famille, découvre que ses vrais parents sont autres, est banale en Martinique. Bien sûr, un artiste comme Sophocle est inégalable dans l'exactitude de ses découvertes.

Je veux dire qu'il faut nous défaire des représentations sociales, psychologiques qui nous sont imposées. Par exemple, vous entendrez dire, ce qui est devenu un truisme, une vérité de toute évidence, que les hommes martiniquais sont « coureurs, séducteurs, hommes à femmes » etc. Or l'observation empirique montre que l'infidélité féminine en Martinique est phénomène très important. La question est donc de savoir pourquoi les martiniquais et les martiniquaises ont besoin de ce mythe, pour masquer quelle réalité? Celle qui montre que les femmes sont volages, elles qui « volent » d'homme en homme. . C'est le complexe du cerf-volant au point extrême où elles s'égalent à ailes. (rires). Bon je suis en train de faire un travail pour publication là-dessus. Je l'avais déjà évoqué dans un texte « Traumatisme béké, traumatisme nègre ».

R.S. : Entre ceux qui pensent que l'objet de l'analyse est de déterminer le nouage spécifique de l'individu à ce qui le détermine, discours, castration etc. et ceux qui pensent que l'individu ne saurait exister en dehors de ses racines, de ses attaches culturelles et de l'ensemble de ses conditions existentielles vous semblez pourtant hésiter ?

G. S. : Ma réponse est simple : Arthur Rimbaud, un blanc qui dit : « Je suis une bête, un nègre ». En Martinique, chacun avec une gueule enfarinée est entrain de vérifier son degré de blancheur, de noirceur pour dire je ne suis pas un nègre, je suis métis etc. Il faut sortir de cette aliénation. Arthur Rimbaud dit « Je suis un nègre » et des Martiniquais disent « je ne suis pas nègre ». C'est pourquoi j'ai écrit un texte «  Le Nègre Darsières ». Voir dans le métissage un signe positif ne fait que changer le sens du signe, tout en restant dans la même logique de pensée que les théories raciales génétiques. Le monde actuel n'est pas métissé, il est dominé par la culture occidentale. L'africanisme, l'indianisme, l'asiatisme sont des discours créés par des européens qui nous satellisent et qui nous placent dans un rapport exotique vis à vis de nous-mêmes. Il suffit de lire la littérature antillaise depuis 20 ans pour le vérifier.

R.S. : On retrouve là la célèbre thèse centre/périphérie…

G. S. : Descartes avait posé le problème quand il évoque « la nature des êtres que l'on aperçoit de son balcon ».Sont-ils des êtres humains? L'occident, qui se situe sur le balcon du monde, va créer une science au cours des siècles suivants pour répondre à cette question. Il faudra tout l'effort du 20 è siècle pour enfin dépasser, et encore pas pour tout le monde, cette perspective. Nous devons beaucoup, par exemple à Claude Levy-Strauss. En tout cas je refuse d'être considéré comme étant la périphérie du monde occidental. Il n'y a qu'une seule race humaine. La question, en Martinique, n'est pas de savoir si nous sommes un petit peu africain, un petit peu indien, un petit peu chinois, un petit peu européen. Aimé Césaire l'a toujours dit. Quand on lui pose la question de l'identité : c'est ce qu'il faut construire répond-il. Est-ce que nous voulons être martiniquais politiquement, et qu'est-ce que ça veut dire, de quelle façon? Il faut laisser tomber les histoires de couleur de peau qui nous enferment, rompre avec les nègres plus blancs que blanc, les blancs plus nègre que nègre. La psychanalyse nous permet de dépasser, de nous sortir de ces logiques aliénantes en permettant à l'individu de comprendre quelle part il prend dans ce processus d'aliénation. C'est pourquoi il convenait de rendre hommage, en Martinique à Freud à l'occasion du 150 è anniversaire de sa naissance.

  Roland Sabra