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Faux profs, faux étudiants, vrai racket

 inscription universitaire haiti

(Syfia Haïti) Livres sous le bras, des centaines de jeunes désœuvrés quittent chaque jour leurs masures des quartiers populaires de Port-au-Prince pour assister aux "cours universitaires" dispensés en plein air par de faux professeurs. Reportage.

CHAQUE matin, Jonas L. arrive, fatigué d’avoir trop marché, sur la place Dessalines du Champ-de-Mars, à deux pas du Palais national de Port-au-Prince. Vêtu de son éternelle blouse blanche, l’aspirant médecin de 34 ans tire de son sac un livre de biologie et s’y plonge, concentré. Après avoir lu quelques pages, il se dirige vers un groupe d’une vingtaine de jeunes rassemblés autour de Don Pite, un pseudo professeur à la barbe grisâtre, au tee-shirt et au pantalon déchirés. Cigarette aux lèvres, visiblement éméché, ce dernier parle néanmoins un français parfait, ce qui impressionne ses auditeurs. "J’ai étudié l’économie à Ottawa, la science politique à Montréal, la docimologie (étude des méthodes d’évaluation et de notation, Ndlr) et la pédagogie à Stanford en Californie, la diplomatie à la Sorbonne", claironne l’énergumène. Depuis cinq ans, Jonas fréquente les places publiques. Il veut devenir médecin, mais il n’a jamais pu réussir au concours d’entrée de la seule faculté publique de médecine du pays. Il laisse cependant croire à ses parents et à ses voisins qu’il est étudiant en médecine. "Mes parents sont pauvres et habitent Barradères, une commune oubliée du département des Nippes. Ma mère est sensible, elle veut avoir un fils médecin. Elle m’envoie des provisions trois fois par mois ; je ne peux pas lui dire la vérité, elle éclaterait en sanglots", explique le jeune homme, qui est hébergé par l’une de ses tantes. Celle-ci aussi est convaincue que son neveu étudie la médecine.

Une question d’image

À l’instar de Jonas, beaucoup de jeunes qui n’ont pas la chance d’aller à l’école ou d’entrer à l’université passent leur temps sur les places de la capitale haïtienne. Ceux de niveau "universitaire"’ se dotent d’une fausse carte d’étudiant et trimbalent partout compas, tensiomètres, stéthoscopes et livres idoines afin de mieux tromper leurs proches. Venus souvent de régions périphériques misérables, ces faux étudiants ne veulent plus retourner dans leur patelin pour s’y voir réduits au rang de simples paysans. "À Port-au-Prince, il y a au moins de l’espoir, dit Volny Jean Louis, qui en est à sa troisième année d’études au Champ-de-Mars. Nous pourrons peut-être un jour entrer dans une vraie université, trouver du travail ou, qui sait, un visa pour quitter le pays." En attendant, ces vrais faux étudiants grappillent ça et là quelques connaissances qui pourront leur servir à jeter de la poudre aux yeux. Ils échappent ainsi quelques heures aux sarcasmes des proches et des voisins qui les traitaient auparavant de paresseux sans avenir. " Chez moi, on m’humiliait avant que j’adopte cette stratégie, dit Ghétro, qui traîne lui aussi ses guêtres sur les places publiques. Alors, depuis que je leur dis que je suis à l’université, je suis devenu un homme important pour eux". Si certains "professeurs" ne demandent rien en échange de leur savoir, d’autres, par contre, profitent de la crédulité des jeunes pour les exploiter. Plusieurs se font même appeler Jésus, Mahomet, Dieu, Satan ou Ogoun, une divinité vaudou, pour inciter leurs disciples à leur verser de l’argent en vue d’opérer des miracles en leur faveur. "L’année dernière, un prophète m’a demandé 800 gourdes (environ 20 $ US) pour me faire réussir à la faculté d’Agronomie, se plaint Francine. Quand j’ai échoué, il n’était plus là pour me rembourser. Cette année, je ne vais pas dépenser un sou ici ; je laisse les nouveaux venus enrichir ces prétendus dieux." Mais l’espoir a la vie dure et plusieurs faux étudiants croient toujours que ces faux profs peuvent les aider à réussir. "Cette année, ça va marcher puisque j’ai payé 600 gourdes à l’un des grands maîtres pour éliminer le mauvais sort qu’on m’a jeté et qui m’empêche de réussir au concours d’admission", croit dur comme fer Rénette Odney, 26 ans, "étudiante" depuis deux ans.

Nourris par leur "étudiants"

Se disant détenteurs de tous les savoirs, certains de ces faux professeurs voient leur travail comme un sacerdoce, qui va changer Haïti. "J’ai un attachement viscéral à la jeunesse de mon pays et je lui prodigue les connaissances que j’ai acquises dans les grandes universités du monde, fait valoir Don Pite. Les jeunes ont des questions et il n’y a personne pour les écouter. Je leur donne une base pour affronter la vie." De son vrai nom Pétrus Weiner Rodney, Don Pite compte sur ses "étudiants" pour lui procurer à manger. "Je vis de la largesse des jeunes ; ils savent quand j’ai faim et me donnent toujours quelque chose à manger", concède-t-il. A Port-au-Prince, ils sont une bonne centaine à faire comme lui. "Je forme plus de 800 jeunes par année", se félicite Gétis Lozamade alors que Raymond Éloissin se proclame, en aparté afin de ne pas susciter la jalousie de ses honorables collègues, "le meilleur professeur du pays". Ces faux professeurs enseignant à de faux étudiants illustrent la faillite du système éducatif haïtien, particulièrement celle de l’Université d’État d’Haïti qui n’accueille que 1 000 nouveaux inscrits par an alors que plus de 20 000 étudiants se pressent à ses examens d’admission. Gérald Germain, le ministre des Affaires sociales, a cependant annoncé des mesures pour réduire le flot des jeunes trompés par les faux profs. "La société est en train de se piéger car ces jeunes sont exposés à toutes sortes de situations. Je vais créer des centres professionnels à leur intention", promet le ministre. Les Don Pite, Jésus, Mahomet et autres Ogoun en ont entendu d’autres. Ils ont encore de beaux jours devant eux.

Jean Pierre Arisma
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