Lisbonne, la belle
métisse
Véronique Mortaigne
Dans la capitale
portugaise, la négritude s'exprime dans la musique, la
gastronomie, les rituels Lisbonne, la belle métisse
A quelques pas du Coliseu dos Recreios, salle de spectacle construite
en dur
pour remplacer un cirque voisin dévoré par les flammes,
la Société de
géographie occupe une vaste demeure à l'escalier
monumental. " Fondée en
1875 par Luciano Cordeiro, elle a joué, écrit le
poète Fernando Pessoa dans
Lisbonne, un rôle extrêmement patriotique, organisant des
conférences, des
congrès, des expositions, des commémorations nationales,
des expéditions
scientifiques, et autres."
Au Rossio, coeur de la ville basse, la Société de
géographie a procédé par
accumulation pour refléter le destin portugais. En son
musée, elle expose
" des manuscrits, raconte Pessoa, des gravures, des peaux d'animaux
sauvages, des spécimens de fibres textiles et d'autres articles
analogues, des
produits de l'Angola, du Mozambique, de Macao, de Timor, etc.,
notamment du
café, du caoutchouc, des bois exotiques et autres, des idoles
indigènes, des
dents d'animaux, des crânes... des globes terrestres...".
Pour l'heure le Musée de la Société de
géographie est fermé, pour
dépoussiérage, " sans prévision de délai",
précise le portier en
uniforme avec une nonchalance apparente - c'est plutôt de la
lucidité, de celle
dont parle Amalia Rodrigues, la voix du fado, comme d'une
qualité portugaise.
Lisbonne a gagné, en 1995, un musée d'ethnographie
moderne, bien tenu, bien
classé, dirigé par un grand amateur de fado. Le
bâtiment moderne est perché en
haut de Belém, point de départ des aventuriers des mers,
et temple du pastel de
nata, petit gâteau rond, pâte presque feuilletée,
garniture de flanc au lait,
jamais aussi craquant qu'à la Casa dos Pasteis de Belém -
murs en azulejos, les
carreaux de faïence, bleus et blancs.
Si, au Rossio, on est privé du capharnaüm muséal, la
bibliothèque des
géographes demeure ouverte. Avec ses cartes posées sur
les tables, son grand
escalier précédé d'un tableau peint, en 1898, par
Velos Salgado : Vasco de Gama
devant le zamorin (gouverneur local) de Calicut, turban, peau
ambrée, ors et
brocards.
Presque en face, ouverts sur la rue des Portes de Saint Antoine, le Sem
Rival
et le Francisco Espinheira servent de la giginha, cerises à
l'eau de vie, aux
touristes et aux Lisboètes. Là, sur les trottoirs de
céramiques bicolores,
règne une intense activité téléphonique -
portables, cartes à gratter, tout ce
qui sert à appeler le pays.
Pré carré de l'africanité lisboète depuis
le XVIe siècle - des Noirs y
proposaient déjà leurs services, pour passer les murs des
maisons à la chaux -,
les alentours de l'église de Santo Domingos et de la place Dom
Pedro V ont été
rebaptisés " ambassade de Guinée". C'est le point de
rendez-vous
communautaire des Guinéens de Bissau et des Angolais,
libérés de leurs attaches
coloniales après la révolution du 25 avril 1974 et
l'arrêt brutal de quarante
ans de salazarisme.
Sur la place Dom Pedro V, près de la pâtisserie
Suiça, trop rénovée, une
échoppe à l'ancienne, comptoir et vitrine de bois
foncé, vante toujours ses
chapeus coloniais (chapeaux coloniaux) et propose d'authentiques
panamas crème.
Les vendeuses de fèves, de poisson ou de moules, et les
lavandières
s'agglutinent au bord du Tage, sur le Cais do Sodré -
près de l'embarcadère des
bateaux qui traversent le fleuve pour relier les cités-dortoirs
de Barreiras où
vivent beaucoup d'Afro-Européens.
Impossible d'appréhender Lisbonne en oblitérant son
métissage. Que disent les
statistiques ? De 1450 à 1500, entre 700 et 900 prisonniers
africains sont
vendus chaque année au Portugal. Au XVIIe siècle, ils
sont plus de 100 000 à
vivre en terres portugaises. En 1620, on dénombre 10 470 Noirs,
esclaves ou
libres, à Lisbonne.
Les esclaves étaient chargés de la corvée de
l'eau. Des tableaux d'époque
représentent l'effervescence colorée qui règne
autour des chafariz, un mot
d'origine arabe qui désigne la fontaine : charafiz d'El Rey,
chafariz de
Dentro, au pied de l'Alfama, face au Musée du fado, autre genre
marqué de négritude.
Au début du XIXe siècle, la famille royale s'exile au
Brésil devant l'arrivée
des troupes napoléoniennes. Elle en revient avec un contingent
de serviteurs
noirs, et d'habitudes lascives, comme celle du lundum, d'où
naquit le fado. Des
colonies arrivent Angolais, Mozambicains, Guinéens, Cap-Verdiens.
En 1974, commerçants métis, fonctionnaires, soldats,
entrepreneurs blancs, de
retour des colonies, sont imbibés de culture africaine - comme
Mariza, star du
nouveau fado, née en 1972 à Lourenço Marques,
aujourd'hui Maputo, capitale du
Mozambique.
On apprécie tous ces brassages au Chapito, école de
cirque, restaurant, lieu de
croisements citoyens et alternatifs, qui, depuis les flancs du
château
Saint-Georges, domine le Tage. Plus haut encore, sur l'un des
promontoires
spectaculaires de Lisbonne, l'Igreja da Graça, Notre-Dame de la
Grâce, et ses
saints noirs, dont sainte Iphigénie et saint Elesbao, sont aussi
chéris qu'à
Salvador de Bahia.
L'église fut cruellement atteinte par le tremblement de terre de
1755, et le
Largo do Pelourinho - la place du Pilori -, où se tenait le
commerce des
esclaves, près de la Praça do Municipio - de
l'Hôtel de ville - fut balayée par
le raz de marée et les incendies qui s'ensuivirent.
La statue de pierre du géant Adamastor domine le
belvédère de Santa Catarina.
Ambiance beatnik des grandes années, vue imprenable. Adamastor a
surgi de
l'inconscient du poète classique Luis de Camoes, dont Les
Lusiades, parues en
1572, narrent l'épopée de Vasco de Gama. Camoes voyagea
de par le monde, fut
soldat aux Indes, à Goa, puis creva la faim au Mozambique, deux
ans durant.
Adamastor est celui qui surgit face aux Portugais pour barrer le
passage des
Indes, et qui va jusqu'à réduire une famille
chrétienne à l'esclavage, près du cap
de Bonne-Espérance.
La présence mythique de l'Afrique mène insensiblement
vers le quartier de Sao
Bento, et sa rue créole, le Poço dos Negros, le puits des
Nègres, où, au XVIe
siècle, le roi Manuel exigea que les " Guinéens" soient
enterrés. Les
pavés noirs, les loupiotes aux fenêtres des façades
blanches, les
arrière-cours, les bistrots allongés vers les
profondeurs, ont longtemps brillé
d'autres feux : de la joie, de l'amour, du grogue, le rhum cap-verdien,
et de
la catchupa, le cassoulet des îles, avec son piment.
Cesaria Evora y eut ses quartiers, et son producteur des années
1970, le
chanteur Bana, y tient un restaurant et un magasin de cassettes. Sao
Bento est
encore marqué de ces virées nocturnes, et des sons de la
coladeira enlevée,
mais la communauté a déménagé vers les
banlieues lisboètes, telle Cova da
Moura, surnommée " la onzième île du Cap-Vert",
archipel qui en
compte dix.
Bana a changé de quartier et a installé un nouveau
restaurant au Rato, près de
B. Leza, la boîte de nuit qui porte le nom du plus renommé
des compositeurs
cap-verdiens. Parquets cirés, salle à arcades, lustres
antédiluviens, le B.
Leza, temple de la nuit africaine à Lisbonne, est, pendant la
journée, le siège
de la Casa Pia Atletico Clube, un club sportif.
Catchupa, xabeu, moamba, kalulu de poisson se méritent à
Lisbonne, ville
bigarrée, où tout est mélange. Les Portugais ont
prôné le métissage comme
principe de colonisation.
Le grand brassage mondial de la flore - comme le définissait
Fernand
Braudel - en témoigne au jardin botanique (l'un des plus
importants en Europe
pour sa végétation subtropicale), en implantant, par
exemple, le manioc
brésilien en Afrique, et en imposant la banane à
l'Amérique du Sud.
A Lisbonne, les provinces ont gardé leurs " casas", des
maisons, qui sont aussi des restaurants, des coopératives
artisanales - de
l'Alentejo, de Madère, du Minho, etc. Celle du Cap-Vert fait
danser les mardis
et mercredis midi les travailleurs des services du centre-ville, sans
distinction d'origine.
A quelques pas du Coliseu dos Recreios, salle de spectacle construite
en dur
pour remplacer un cirque voisin dévoré par les flammes,
la Société de
géographie occupe une vaste demeure à l'escalier
monumental. " Fondée en
1875 par Luciano Cordeiro, elle a joué, écrit le
poète Fernando Pessoa dans
Lisbonne, un rôle extrêmement patriotique, organisant des
conférences, des
congrès, des expositions, des commémorations nationales,
des expéditions scientifiques,
et autres."
Au Rossio, coeur de la ville basse, la
Société de géographie a procédé par
accumulation pour refléter le destin
portugais. En son musée, elle expose " des manuscrits, raconte
Pessoa, des
gravures, des peaux d'animaux sauvages, des spécimens de fibres
textiles et
d'autres articles analogues, des produits de l'Angola, du Mozambique,
de Macao,
de Timor, etc., notamment du café, du caoutchouc, des bois
exotiques et autres,
des idoles indigènes, des dents d'animaux, des crânes...
des globes
terrestres...".
Pour l'heure le Musée de la Société de
géographie est fermé, pour dépoussiérage, "
sans prévision de délai",
précise le portier en uniforme avec une nonchalance apparente -
c'est plutôt de
la lucidité, de celle dont parle Amalia Rodrigues, la voix du
fado, comme d'une
qualité portugaise.
Lisbonne a gagné, en 1995, un musée
d'ethnographie moderne, bien tenu, bien classé, dirigé
par un grand amateur de
fado. Le bâtiment moderne est perché en haut de
Belém, point de départ des
aventuriers des mers, et temple du pastel de nata, petit gâteau
rond, pâte
presque feuilletée, garniture de flanc au lait, jamais aussi
craquant qu'à la
Casa dos Pasteis de Belém - murs en azulejos, les carreaux de
faïence, bleus et
blancs.
Si, au Rossio, on est privé du capharnaüm
muséal, la bibliothèque des géographes demeure
ouverte. Avec ses cartes posées
sur les tables, son grand escalier précédé d'un
tableau peint, en 1898, par
Velos Salgado : Vasco de Gama devant le zamorin (gouverneur local) de
Calicut,
turban, peau ambrée, ors et brocards.
Presque en face, ouverts sur la rue des
Portes de Saint Antoine, le Sem Rival et le Francisco Espinheira
servent de la
giginha, cerises à l'eau de vie, aux touristes et aux
Lisboètes. Là, sur les
trottoirs de céramiques bicolores, règne une intense
activité téléphonique -
portables, cartes à gratter, tout ce qui sert à appeler
le pays.
Pré carré de l'africanité lisboète depuis
le XVIe siècle - des Noirs y proposaient déjà
leurs services, pour passer les
murs des maisons à la chaux -, les alentours de l'église
de Santo Domingos et
de la place Dom Pedro V ont été rebaptisés "
ambassade de Guinée".
C'est le point de rendez-vous communautaire des Guinéens de
Bissau et des
Angolais, libérés de leurs attaches coloniales
après la révolution du 25 avril
1974 et l'arrêt brutal de quarante ans de salazarisme.
Sur la place Dom Pedro V, près de la
pâtisserie Suiça, trop rénovée, une
échoppe à l'ancienne, comptoir et vitrine
de bois foncé, vante toujours ses chapeus coloniais (chapeaux
coloniaux) et
propose d'authentiques panamas crème.
Les vendeuses de fèves, de poisson ou de
moules, et les lavandières s'agglutinent au bord du Tage, sur le
Cais do Sodré
- près de l'embarcadère des bateaux qui traversent le
fleuve pour relier les
cités-dortoirs de Barreiras où vivent beaucoup
d'Afro-Européens.
Impossible d'appréhender Lisbonne en
oblitérant son métissage. Que disent les statistiques ?
De 1450 à 1500, entre
700 et 900 prisonniers africains sont vendus chaque année au
Portugal. Au XVIIe
siècle, ils sont plus de 100 000 à vivre en terres
portugaises. En 1620, on
dénombre 10 470 Noirs, esclaves ou libres, à Lisbonne.
es esclaves étaient chargés de la corvée
de l'eau. Des tableaux d'époque représentent
l'effervescence colorée qui règne
autour des chafariz, un mot d'origine arabe qui désigne la
fontaine : charafiz
d'El Rey, chafariz de Dentro, au pied de l'Alfama, face au Musée
du fado, autre
genre marqué de négritude.
Au début du XIXe siècle, la famille royale
s'exile au Brésil devant l'arrivée des troupes
napoléoniennes. Elle en revient
avec un contingent de serviteurs noirs, et d'habitudes lascives, comme
celle du
lundum, d'où naquit le fado. Des colonies arrivent Angolais,
Mozambicains,
Guinéens, Cap-Verdiens.
En 1974, commerçants métis,
fonctionnaires, soldats, entrepreneurs blancs, de retour des colonies,
sont
imbibés de culture africaine - comme Mariza, star du nouveau
fado, née en 1972
à Lourenço Marques, aujourd'hui Maputo, capitale du
Mozambique.
On apprécie tous ces brassages au Chapito,
école de cirque, restaurant, lieu de croisements citoyens et
alternatifs, qui,
depuis les flancs du château Saint-Georges, domine le Tage. Plus
haut encore,
sur l'un des promontoires spectaculaires de Lisbonne, l'Igreja da
Graça,
Notre-Dame de la Grâce, et ses saints noirs, dont sainte
Iphigénie et saint
Elesbao, sont aussi chéris qu'à Salvador de Bahia.
L'église fut cruellement atteinte par le
tremblement de terre de 1755, et le Largo do Pelourinho - la place du
Pilori -,
où se tenait le commerce des esclaves, près de la
Praça do Municipio - de
l'Hôtel de ville - fut balayée par le raz de marée
et les incendies qui
s'ensuivirent.
La statue de pierre du géant Adamastor
domine le belvédère de Santa Catarina. Ambiance beatnik
des grandes années, vue
imprenable. Adamastor a surgi de l'inconscient du poète
classique Luis de
Camoes, dont Les Lusiades, parues en 1572, narrent
l'épopée de Vasco de Gama.
Camoes voyagea de par le monde, fut soldat aux Indes, à Goa,
puis creva la faim
au Mozambique, deux ans durant. Adamastor est celui qui surgit face aux
Portugais pour barrer le passage des Indes, et qui va jusqu'à
réduire une
famille chrétienne à l'esclavage, près du cap de
Bonne-Espérance.
La présence mythique de l'Afrique mène
insensiblement vers le quartier de Sao Bento, et sa rue créole,
le Poço dos
Negros, le puits des Nègres, où, au XVIe siècle,
le roi Manuel exigea que les
" Guinéens" soient enterrés. Les pavés noirs, les
loupiotes aux
fenêtres des façades blanches, les arrière-cours,
les bistrots allongés vers
les profondeurs, ont longtemps brillé d'autres feux : de la
joie, de l'amour,
du grogue, le rhum cap-verdien, et de la catchupa, le cassoulet des
îles, avec
son piment.
Cesaria Evora y eut ses quartiers, et son
producteur des années 1970, le chanteur Bana, y tient un
restaurant et un
magasin de cassettes. Sao Bento est encore marqué de ces
virées nocturnes, et
des sons de la coladeira enlevée, mais la communauté a
déménagé vers les
banlieues lisboètes, telle Cova da Moura, surnommée " la
onzième île du
Cap-Vert", archipel qui en compte dix.
Bana a changé de quartier et a installé un
nouveau restaurant au Rato, près de B. Leza, la boîte de
nuit qui porte le nom
du plus renommé des compositeurs cap-verdiens. Parquets
cirés, salle à arcades,
lustres antédiluviens, le B. Leza, temple de la nuit africaine
à Lisbonne, est,
pendant la journée, le siège de la Casa Pia Atletico
Clube, un club sportif.
Catchupa, xabeu, moamba, kalulu de poisson
se méritent à Lisbonne, ville bigarrée, où
tout est mélange. Les Portugais ont
prôné le métissage comme principe de colonisation.
Le grand brassage mondial de la flore -
comme le définissait Fernand Braudel - en témoigne au
jardin botanique (l'un
des plus importants en Europe pour sa végétation
subtropicale), en implantant,
par exemple, le manioc brésilien en Afrique, et en imposant la
banane à
l'Amérique du Sud.
A Lisbonne, les provinces ont gardé leurs
" casas", des maisons, qui sont aussi des restaurants, des
coopératives artisanales - de l'Alentejo, de Madère, du
Minho, etc. Celle du
Cap-Vert fait danser les mardis et mercredis midi les travailleurs des
services
du centre-ville, sans distinction d'origine.