ART ET SPECTACLE

Les légendaires orchestres
Septentrional et Tropicana
intercontinental, symboles de la musique dansante de tout un pays,
passent à
eux deux le cap des 100 ans d'existence, le mardi 15 août, date
anniversaire du
deuxième.
Les deux groupes étaient
déjà en activité pendant la
toute première décennie d'existence du konpa, voire avant
pour l'aîné. Ils ont
brillé aux côtés du Jazz des Jeunes, des orchestres
Aux Calebasses, Citadelle
et tant d'autres. Ils ont joué leur partition lorsqu'avec les
Tabou Combo, Skah
Shah, Ibo Combo, Magnum Band, System Band, DP Express, Frères
Déjean, Coupé
Cloué, Bossa Combo, Gypsies de Pétion-Ville… la musique
haïtienne, notamment le
konpa exerçait son hégémonie dans les
Caraïbes des années 1970. Aujourd'hui
encore, ils poursuivent leur aventure, qui n'a pas toujours
été rose.
A 99 ans l'année dernière, les deux
célèbres et mythiques formations
musicales du Cap-Haïtien, fierté des Nordistes et doyennes
du konpa, atteignent
à elles deux 101 ans en 2006 et continuent de grandir
parallèlement. De
véritables institutions, les deux orchestres
célèbrent respectivement leurs 58e
et 43e anniversaires. Au fil de leur histoire, les dates clés ne
se comptent
plus. La double célébration de leurs 40e et 25e printemps
en 1988 avait marqué
particulièrement les esprits, notamment dans la deuxième
ville du pays, leur
fief. Ils administrent leur propre club et assurent la formation
musicale à
l'interne de leurs membres, depuis des décennies. Les deux
groupes ont animé
des concerts à travers Haïti, dans la Caraïbe,
l'Amérique du nord, l'Europe...
SEPTENT « DOUCE »
L'orchestre Septentrional, la seule formation de musique
populaire
cinquantenaire en Haïti, a été fondé le 27
juillet 1948. Son rival de toujours,
l'orchestre Tropicana, devrait le rejoindre bientôt au club des
mi-séculaires
qui n'existe même pas encore, faute de membres. A la veille de
son soixantième
printemps - trois fois vingt ans -, Septentrional et son « rythme
de feu »
continuent d'écrire l'histoire avec rigueur et discipline,
malgré des hauts et
des bas. La Boule de feu internationale, d'une longévité
étonnante, n'a changé
de direction musicale, depuis l'arrivée du saxophoniste Hulric
Pierre-Louis à
ce poste en 1950, qu'à la fin de 2004, lorsque le mythique
maestro, 78 ans et
aujourd'hui retraité, a passé le maillet à Nicole
Lévy, un fils de la ville,
pendant longtemps expatrié.
Beaucoup de tubes ont tourné sur les platines
depuis la création du groupe,
issu de la fusion du Quatuor Septentrional et du Trio Symphonia, avec
les
saxophonistes Hulric Pierre-Louis et Pierre Jacques, le guitariste Jean
Menuau
(le premier maestro), le bassiste Raymond Pierre Louis, les
trompettistes
Léandre et Rigaud Fidèle, et le banjoïste Jacob
Germain.
Le trompettiste et compositeur Alfred Moïse, s'il
n'a pas été membre
fondateur, a partagé le poste de maestro de l'orchestre
jusqu'à sa mort. Le
trompettiste Madsen Sylné, arrivé en 1991 au sein de
cette grande famille, joue
le rôle de maestro depuis mai 2001.
Le répertoire du groupe ne compte pas moins de
300 titres, avec la
collaboration par moments d'artistes haïtiens – feux Gesner Henri,
alias Coupé
Cloué, et Théodore Beaubrun, à travers son
célèbre personnage Languichatte
Débordus, Guy Durosier et Ansy Desroses par exemple - et
étrangers.
DOUX TROPIC
La rivalité entre Septentrional et Tropicana
prend tout son sens lors de la
saison champêtre, célébrée notamment
à travers le département du Nord, et marquée
surtout par les bals animés parfois simultanément par les
deux célèbres
orchestres. Dans cette ambiance, le public ne peut que choisir son
camp. Dans
le temps plus qu'aujourd'hui, le carnaval constituait également
pour les rivaux
un terrain de confrontation musicale très polémique,
comme l'histoire de la
musique dansante en a habitué les mélomanes en
Haïti.
Avec Septent, Tropicana, fruit de l'orchestre
Caraïbes, est la seule
formation encore en exercice, issue de la vague des groupes des
années 1950 et 1960,
qui a précédé l'avènement des mini-jazz.
Tropicana, du nom d'un célèbre
night-club cubain de l'époque, a remporté de grands
succès en Haïti comme à
l'extérieur. Après des débuts difficiles, le
groupe affirmera trouver
l'équilibre en 1969 et depuis la Fusée d'or
internationale ne cesse d'avancer,
gérant son célèbre « stabilisateur ».
L'actuel maestro, le saxophoniste Cina O Charles, aka Ti
Blanc, était déjà
présent à la ligne de départ aux
côtés d'Emmanuel Turenne, Charlemagne Pierre
Noël, Daniel Larivière, Giordany Joseph, Parisien
Fils-Aime, Louis Jean Lubin,
Hervé Casséus... Nombre de musiciens talentueux ont
ensuite aidé l'orchestre à
maintenir sa tradition de konpa Roussi, de la première vague
jusqu'à l'arrivée,
dans les années 1990, de la jeune garde avec Pierre Pelota,
Yvenel Etienne
(actuel chanteur de Septent), Samuel Ménard, Luc Doralus et
Herlex André.
Si les deux groupes jouent essentiellement du konpa,
leur répertoire inclut
bien d'autres genres. Les voix des mythiques chanteurs Roger Colas,
Michel
Tassy et Rodney Gracia, pour le Septent, Parisien Fils-Aimé,
Giordany Joseph et
Paul Edouard, pour le Tropicana, ont gravé, pour la
postérité, d'inoubliables
pots-pourris de boléros, interprétés dans
plusieurs langues.
« Nous sommes loin de baisser pavillon... Notre
objectif est d'atteindre 42
autres années », confiait récemment le
retraité Hulric Pierre-Louis, à un
journaliste capois, parlant de son groupe. Sur un tel point de vue,
l'histoire
ne ferait que commencer.