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« C’est une illusion »

sarko 

Par Bernard Harcourt, professeur de droit à l’université de Chicago (1)

La "tolérance zéro" est-elle la solution pour les problèmes de sécurité ?

De quand date le concept de « tolérance zéro » ? Bernard Harcourt. Cette idée remonte à 1982, date à laquelle est paru, dans un mensuel américain, un article écrit par deux criminologues plutôt conservateurs : George L. Kelling et James Q. Wilson. Ils y développaient la théorie dite des vitres brisées (« broken windows »). À savoir que si on laissait sans réponse le moindre délit, aussi petit soit-il, la moindre dégradation (tags, casse du mobilier urbain, etc.), on prenait le risque de voir se multiplier les actes d’incivilité et, ainsi, d’ouvrir la porte à des faits bien plus graves, comme les vols avec violence ou les meurtres. À leurs yeux, il fallait donc s’occuper du moindre désordre dans un quartier, sachant qu’en l’éliminant à la base on éliminait le crime. Dans un premier temps, cette théorie ne recevra pas un grand écho et restera en sommeil pendant une dizaine d’années. Finalement, c’est le maire de New York, Rudolph Guliani, qui, lors des municipales de 1993, la reprendra dans son programme électoral.

Pourquoi ?

Bernard Harcourt. Le contexte s’y prêtait. Au début des années 1990, les taux de criminalité étaient très élevés aux États-Unis. En raison, notamment, du trafic extrêmement violent qui se développait autour de l’épidémie de crack et cocaïne. Lorsqu’il est devenu maire, en 1994, Rudolph Giulliani et son chef de la police William Bratton ont donc mis en place cette politique des vitres brisées qui, au gré des besoins, a pris différents noms : « initiatives pour la qualité de la vie », « police des vitres brisées » et, donc, « tolérance zéro ». Or il se trouve que ces mesures ont coïncidé avec une baisse historique du nombre de crimes majeurs... Mais pas seulement à New York : dans tout le pays !

C’est-à-dire ?

Bernard Harcourt. C’est-à-dire qu’il n’y a pas, en réalité, de liens directs entre le recul de la criminalité à New York et cette politique de la tolérance zéro. À la même époque, d’autres grandes municipalités qui n’avaient pas appliqué ce type de mesures ont, elles aussi, constaté la même amélioration des chiffres de la criminalité. À Los Angeles entre 1991 et 1998, les vols avec violence ont nettement diminué - plus qu’à New York -, alors même que la police possédait moins d’effectif et se trouvait engluée dans des affaires de corruption ! Même constat à San Diego. Bref, les bons chiffres mis en avant par les autorités new-yorkaises ne sont le fait que d’une tendance constatée à l’échelon national.

Pourquoi cette tendance générale à la baisse ?

Bernard Harcourt. Elle est due à plusieurs facteurs. Tout d’abord, les États-Unis ont fait face, dans les années 1990, à une croissance incroyable du nombre d’emprisonnements. En 1970 on avait 200 000 personnes détenues, en 2000 on a dépassé les deux millions. Cette hausse du taux d’incarcération explique, pour environ 25 %, la baisse des taux de criminalité. Ensuite, il y a eu un grand investissement dans la police. À New York, par exemple, on est passé de 28 000 agents en 1992 à 40 000 en 1996. Enfin et surtout, la deuxième moitié des années 1990 marque la fin de l’épidémie de crack et cocaïne et donc des violences qui y étaient liées. Pourquoi ? Sûrement parce que de nombreux jeunes ont rapidement renoncé à cette drogue après avoir été témoins de ses ravages sur la génération précédente.

L’application de la tolérance zéro à New York a eu tout de même des conséquences. Lesquelles ?

Bernard Harcourt. Une des conséquences les plus spectaculaires a été la hausse des plaintes pour violence policière. Entre 1993 et 1996, alors que les taux de meurtre baissent de 50 % pour les raisons que l’on vient de voir, le nombre de plaintes pour bavure, lui, augmente de 68 % ! D’une manière générale, aucune expertise scientifique ne vient démontrer que la politique de tolérance zéro a un effet positif sur la délinquance. J’ai effectué moi-même une étude sur chacun des soixante-quinze arrondissements de police à New York. Je cherchais à savoir s’il y avait une relation statistique entre le taux d’arrestation pour des infractions mineures et le taux de crimes. Résultat : il n’y en a pas. Dans le détail, on s’aperçoit juste que les quartiers qui ont vu leur taux de criminalité chuter de manière importante sont aussi ceux qui avaient subi, auparavant, la plus forte augmentation pendant les années crack. On a donc assisté à un simple phénomène de retour à la moyenne. Comme le veut la loi newtonienne du crime : ce qui monte doit descendre et ce qui monte plus doit descendre plus...

Vous dénoncez aussi le coût d’une telle politique...

Bernard Harcourt. Il est sûr, en revanche, que la politique de la tolérance zéro coûte cher. Entre le temps de l’interpellation, la détention au commissariat et les transferts à la cour, chacune de ces arrestations pour des délits bénins, qui auraient pu être réglés autrement, coûte environ 1 000 dollars à la société. Si on y ajoute la multiplication des procès pour violence policière, on arrive à un total, depuis 1994, approchant les 400 millions de dollars ! Une somme colossale qui aurait pu être utilisée de manière beaucoup plus pertinente en étant investie, par exemple, dans la lutte contre les crimes majeurs, les gangs, les trafics d’armes ou de drogue, etc.

Voyez-vous des similitudes avec la politique sécuritaire prônée par Nicolas Sarkozy ?

Bernard Harcourt. Évidemment. Toute sa rhétorique est importée des États-Unis. Nicolas Sarkozy réutilise le même marketing que celui du maire de New York à la fin des années 1990. Pour lui, comme pour les partisans de la tolérance zéro, il ne faut pas chercher à expliquer la délinquance et la criminalité par des causes profondes comme le chômage, la pauvreté ou la discrimination. C’est beaucoup plus simple : il ne s’agit que d’un « désordre », entretenu par les propres habitants de ces quartiers. Ce sont donc eux les coupables, personnes d’autres ! Et tous les universitaires qui contestent ces idées sont présentés comme de vieux marxistes qui habitent des quartiers privilégiés...

En France, cette politique a provoqué une dégradation des relations entre la police et les citoyens...

Bernard Harcourt. C’est exactement ce qu’il s’est passé à New York entre 1994 et 1998. Non seulement on a vu une augmentation du nombre de plaintes contre les policiers mais, en plus, cette période a été ponctuée par plusieurs bavures graves. En août 1997, un jeune homme s’est ainsi fait agresser sexuellement par les policiers qui l’ont interpellé. En février 1999, un jeune Noir est abattu alors qu’il sortait de sa poche un portefeuille. En mars 2000, c’est un autre jeune qui se fait tuer alors qu’il participait à un sit-in. Tout cela a accéléré la dégradation des relations entre la police et la communauté afro-américaine, principale victime des abus.

Quels enseignements tirez-vous de votre analyse de la tolérance zéro ?

Bernard Harcourt. Cette théorie n’est qu’une illusion. Créer l’apparence de l’ordre est important, mais, au final, on gaspille les ressources - limitées - de la police en lui demandant de régler des problèmes qui relèvent avant tout du social, comme la prostitution ou l’occupation de halls d’immeuble. Tout cela renforce l’exclusion de gens déjà marginalisés et se fait au détriment d’une lutte contre la vraie criminalité. Par ailleurs, il y a aujourd’hui un consensus qui se dégage pour dénoncer cette théorie des vitres brisées qui voudrait que les désordres mineurs finissent par causer les crimes majeurs. Le désordre ne cause pas le crime. Les deux, en fait, ont les mêmes causes. Ce constat, qui rassemble désormais la communauté scientifique, mais aussi de plus en plus de chefs de police, n’est malheureusement pas encore partagé par le monde politique. Aussi est-il désarmant de voir la France emprunter cette voie de la « tolérance zéro » dont on sait pertinemment qu’elle n’est qu’une impasse.

(1) L’Illusion de l’ordre : incivilités et violences urbaines, tolérance zéro ? Éditions Descartes et Cie.

Entretien réalisé par Laurent Mouloud