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Chapitre 25
L’océan roulait
ses eaux couleur d’émeraude dans la
lumière blafarde du petit matin. Au-dessus des flots, des malfinis
tournoyaient autour d’un banc de poissons argentés. De temps en
temps l’un
d’eux piquait résolument sur une proie qu’il enlevait dans une
gerbe de gouttes
de cristal au milieu de piaillements approbateurs.
Dans le
cimetière familial, Mayline s’était assise à
l’ombre douce d’un catalpa. L’arbre avait poussé là, seul
et vigoureux. La
jeune femme se rappelait qu’il était très petit quand
elle conduisit la
grand-mère Ariane à sa dernière demeure. Personne
ne pleura cette disparition.
Encore moins la petite fille avec qui la vieille béké
n’avait jamais cherché à
approfondir les liens.
La jeune femme ferma
les yeux. Le visage tourné vers la
mer, elle en goûtait les embruns, se laissait bercer par le
clapotis des vagues
contre les cayes en contrebas.
Une paix glissait
lentement en elle. Elle était bien,
comme après une longue léthargie. Elle ne souffrait plus,
et les larmes qu’elle
pouvait encore verser ne pouvaient être que celles du bonheur.
En ramenant Verlaine au
Belvédère, Olivier n’avait pas eu
besoin de parler. Mayline avait tout compris à la vue des dix
longues tresses
au bout desquelles elle reconnut les rubans de son enfance.
« Mon
bébé. Ma mignonne petite caille »,
sanglota-t-elle contre le visage engourdi et chaud d’un vrai sommeil
d’enfant.
Verlaine n’avait pas rouvert les yeux. De l’échancrure de la
poche de son short
une photo dépassait. La photo en noir et blanc d’une petite
fille qu’elle avait
subtilisée au domaine de Frontignac.
Mayline avait
étalé son enfance sur le lit où l’avait
rejointe Olivier. Cette enfance que venait de lui rendre Verlaine. Elle
était
certaine de n’avoir pas rêvé. Elle avait été
une petite fille désirée et aimée.
Le sourire de son père le lui confirmait sur toutes les photos
jaunies.
Prenant le fin visage
entre ses mains, Olivier lui baisa
les yeux. « Elle t’attend, ma douce. Elle n’a jamais
cessé de t’attendre.
Ces jours qui viennent seront les plus beaux de votre
existence. Tu lui
dois bien cela. »
Mabo Jeanne ouvrit les
bras à l’enfant rescapée. Elle n’en
croyait pas ses yeux en voyant descendre de la voiture cette toute
jeune femme
soutenue par un Olivier prévenant.
Le jour tellement
craint, espéré, était enfin arrivé. Yvan
n’était pas là. Son absence pesa dans les
premières heures des retrouvailles.
Le plus pénible fut le moment de retourner sur les lieux du
drame.
La terrasse où
l’homme s’était donné la mort était baignée
de soleil le jour où Mayline décida d’y monter avec
Olivier. L’homme resserra
ses doigts entre ceux tremblants de sa femme. Sa chaleur s’était
propagée en
elle comme un feu dans l’âtre, un soir d’hiver.
Mabo Jeanne avec ses
petites nattes sur la tête. Mabo Jeanne
à la douceur du miel de campêche. Mabo Jeanne des heures
douloureuses. Mabo Jeanne
à la couleur maternelle. Mabo Jeanne, le pays qui, sans elle,
n’avait pas eu sa
véritable raison d’être. Mabo Jeanne qui manquait tant
à sa plénitude.
Mabo Jeanne ne retenait
plus ses larmes qui se mêlèrent à
celles de son enfant. Elles s’étaient retrouvées. Mayline
suivit sur ses lèvres
le parcours de la terrible et longue maladie d’Yvan, son existence sans
espoir
d’un retour, son départ pour la France. Et tandis que mabo
Jeanne parlait,
Mayline souffrait une dernière fois. Mabo Jeanne lui ôtait
les épines du doute
et cela faisait mal à en pleurer. Elle croyait son cœur tari,
mais la source
sortait de son lit et pour la première fois, la pudeur conduisit
Olivier à
s’éloigner d’elle. Il y avait tant de choses à dire.
Inlassablement mabo Jeanne
avait répété les mots sous les mêmes
questions, dénouant enfin de part et
d’autre le nœud d’incertitudes accumulées.
Et puis, Jeanne
ressortit les lettres du couvent. Toutes
celles interceptées qui réhabilitaient enfin ce cher
papa. La dernière d’Yvan
fut ouverte entre les doigts tremblants.
« Ma petite
fille tant aimée, quand tu liras cette
lettre, cela voudra dire que je ne suis plus. Mes forces m’abandonnent
chaque
jour un peu plus. Je ne veux pas te
donner l’image d’un papa diminué et rongé par le mal.
J’ai appris avec retard
le décès de Béatrice. Sa famille
s’est occupée des funérailles. Pauvre femme, je n’ai pas
su l’aimer. Je
n’aurais jamais pu. Notre mariage s’est construit sur un très
grand malheur et
je n’ai pas retrouvé la paix après la mort de ta
chère maman, Maeva Bazin. Je
me rends compte que ma vie s’est arrêtée là.
Replié sur ma souffrance, le
remords, je n’ai pas réalisé à quel point la haine
de Béatrice était dirigée
contre toi, pour t’en protéger.
Mon
cœur n’est qu’un désert depuis ton départ. Ton
silence, insupportable au quotidien. Que deviens-tu ma chère et
tendre
fille ? Est-ce que Béatrice t’a dit que j’étais
passé te voir avant mon
départ aux USA ? Elle m’a dit que tu étais en Suisse
chez des amis. Ma
présence n’était pas souhaitée. T’a-t-elle remis
la lettre dans laquelle je
t’apprenais ma maladie ?
Je ne sais rien de toi. Que sais-tu vraiment de moi ?
Les médecins ne me laissent aucun espoir. Me voici à la
phase terminale. Aussi
ai-je décidé de tout quitter.
Jeanne te
remettra cette lettre et les clés du domaine. Il
est à toi. Nul ne te le disputera. Mon père a fait ce
qu’il fallait en ta
faveur. Je reste persuadé qu’il t’aurait aimée s’il avait
vécu. Tu avais
conquis son vieux cœur. Béatrice l’avait compris depuis
longtemps.
J’ai donné une
parcelle de terrain à Jeanne. Elle a fait
preuve à mon égard d’un grand dévouement et je
l’ai toujours respectée. Tache
d’en faire autant.
Les Bazin, ta famille
maternelle, ne m’ont pas accepté
après la mort de ta mère. Mon souhait le plus cher serait
pourtant que cette
dernière repose auprès de moi. Voudront-ils respecter ce
désir ? Si c’est
le cas, ma chérie, je veux que sa dépouille soit
brûlée et une partie des
cendres jetée à la mer. L’urne sera déposée
dans le caveau des Frontignac. Je
sais que tout cela sera difficile, mais rends-moi justice, ma douce
petite
fille. Ce sera une victoire sur notre histoire. Celle des Frontignac.
Une autre
t’appartient. Sois-en fière et ne te renie pas. D’aussi loin que
je serai, je
n’aurai de cesse de te protéger.
Pardonne mon geste. Mon
destin est lié depuis toujours à
celui de ta maman. Adieu ma tendresse, mon
amour. Adieu mon rêve, mon désir.
Comme je t’aime ! Yvan de Frontignac »
Dans
le galetas qu’elle entreprit de visiter, Mayline retrouva
tout ce qui avait fait son père. Un cadeau exceptionnel qui
valait toutes les
fortunes du monde. Un carnet de croquis avec un minois enfantin sur
toutes les
pages. Le sien. Que de fois n’avait-il dû s’enivrer de ces
portraits pour
subsister et croire en un possible retour !
Et plus loin encore,
des croquis d’une toute jeune femme
noire qui n’appartenaient qu’à Yvan de Frontignac. Elle avait le
ventre rond et
posait en riant sur le pont d’un bateau. Quelques esquisses rapidement
tracées
sur une plage ou sous un arbre. Maeva Bazin étalait au grand
jour son bonheur
d’être aimée et de porter son si beau fruit.
<>Mayline
avait
décroché le portrait de sa mère. Celui-là
même qui sema un jour le trouble chez les Frontignac. La
« négresse interdite » d’Yvan affichait un
sourire vainqueur. Elle gagnait
son titre posthume de dame de Frontignac.
Olivier accompagna
Mayline dans ses multiples démarches
pour régler la succession.
Comme Yvan l’avait
souhaité, on exhuma la dépouille de
Maeva. Conquis par Verlaine et Thibaut, les Bazin n’eurent eu aucune
peine à
accéder au désir d’Yvan. Ils avaient accompagné
leur fille, sœur et tante
jusque sur les terres des Frontignac.
Mayline se tint
longtemps devant la tombe où reposaient
enfin ses deux parents. Olivier, resté à distance,
respectait son besoin de se
recueillir jusqu’au moment où elle se retourna vers lui, vers
Thibaut et
Verlaine. L’image précise de l’histoire qu’elle avait
commencé à écrire. Tous
trois l’attendaient pour l’agrémenter à leur façon.
« Je
viens de sentir la main de mon père sur mon
épaule », balbutia-t-elle en s’approchant d’Olivier.
Sérieux, ému, il acquiesça du regard. Elle
s’était jetée
contre lui en pleurs, mais combien délivrée. Olivier
s’était contenté de refermer
sur elle la chaleur de ses bras. C’était bon de pleurer toutes
les larmes de
son corps. Sans honte et sans retenue.
Deux petites mains
s’agrippaient à sa jupe.
« Rentrons
chez nous », lui glissa le médecin à
l’oreille.
Les jours qui suivirent
furent riches en nouveaux
événements.
Mayline avait pris la
ferme décision de remettre certaines
choses à leur place. Accompagnée de Verlaine qui semblait
lui avoir transmis
une bonne dose d’enthousiasme, elle ouvrit Frontignac au soleil,
à la lumière.
Plus de draps. Plus de suaires. Plus de lourds tableaux dans le salon.
Ariane
de Frontignac et tout ce qui subsistait du vieux passé d’une
colonie disparurent
en fumée au milieu des cris de joie des enfants Legrand. On
rendit grâce à
Maeva Bazin qui trouva sa place au rez-de-chaussée dans
l’attente de nouveaux
souvenirs. Frontignac appartenait à une génération
avec comme point de départ
l’amour d’Yvan et de Maeva.
Mayline était
comme engourdie. Elle venait souvent rendre
visite à son père et sa mère. Cette fois, elle
s’était sentie plus lasse que tous
les autres jours. Elle allait s’imposer quelques jours de repos. Un
nouveau
malaise l’avait obligée à s’asseoir sur la pierre.
Elle se souvint alors.
Elle n’avait encore rien dit à
Olivier. Les pages de l’éphéméride tournaient trop
vite.
- Maman !
Sa petite était
là, quémandant tacitement un bout de
tendresse.
Mayline ouvrit les
yeux, les bras.
Elle se détendit
tout à coup, épanouie comme elle ne
l’avait jamais été.
- Viens mon cœur.
Elle la berça
longuement contre elle, se repaissant de ce
petit corps dont elle avait oublié la grâce, mouillant les
cheveux désormais
disciplinés, de quelques larmes, baisa la petite main qui
caressait ses joues.
- Ne pleure pas, maman.
Ça va aller, maintenant, rassura
l’enfant de la même façon que Nelly, ce qui attira un
sourire sur les lèvres de
Mayline.
- Moi aussi, je t’aime
trop, murmura-t-elle. Te l’ai-je
jamais dit ?... Tu voulais me parler ?
- Est-ce que je pourrai
ramener tes poupées à la
maison ?
Mayline sourit,
retenant le corps chaud de l’enfant contre
son sein. Heureuse. Avec Verlaine, elle apprenait à donner sans
penser.
- Tu peux les prendre,
toutes. Elles sont à toi. Mademoiselle
Marie a besoin de compagnie.
Puis, après
quelques secondes où la mère et la fille se
sentaient en parfaite harmonie, Mayline éleva doucement la voix.
- Quand je regarde la
mer, j’ai l’impression d’une maman.
Elle est tout à la fois câline et grondeuse, paisible et
tourmentée.
- Tout à fait
toi, maman répondit la fillette, offrant à
la jeune femme un rire merveilleux.
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